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Le Viagra en fait voir de toutes les couleurs

Kléber Ducé, mis à jour le 18.04.2009 à 9 h 19

La pilule bleue aurait des effets sur la rétine et la perception des couleurs.

Boite de pilules de Viagra du laboratoire Pfizer  HO Old / Reuters

Boite de pilules de Viagra du laboratoire Pfizer HO Old / Reuters

Les consommateurs de Viagra savent tout des effets de ce célèbre médicament. Quant aux autres ils imaginent sans difficultés l'impact sur l'organisme de ce stimulateur d'une fonction spécifiquement masculine. La «vulgarisation médicale» a ici amplement fait son oeuvrre. Au  point que cette molécule — hautement profitable pour la multinationale pharmaceutique Pfizer — a amplement aidé à faire que l'on ose évoquer  au grand jour quelques-uns des paramètres d'une rigidité jusqu'alors généralement observée dans le clair-obscur des alcôves.

Les effets désirables étant acquis qu'en est-il des effets indésirables? Formellement contre-indiqué chez les hommes souffrant d'angine de poitrine ou d'insuffisance cardiaque grave le citrate de sildénafil (Viagra) peut être à l'origine de troubles digestifs, d'une congestion nasale, de maux de tête, de vertiges ou d'une rougeur de la face. Quant à l'un de ses concurrents, le tadalafil (Cialis) qui fait globalement l'objet des mêmes contre-indications, les effets secondaires les plus fréquemment constatés sont de même nature. Rien de bien dramatique, donc au vu des bénéfices escomptés pour les couples concernés.

Mais depuis la mise sur le marché et la consommation croissante à l'échelle planétaire de ces stimulateurs de l'érection masculine une question demeurait pendante: celle du possible impact de ces molécules à tropisme génital sur la fonction visuelle. Ou plus précisément sur la physiologie de la rétine et la perception des couleurs. La question était déjà abordée il y a sept ans dans les colonnes du Journal Français d'Ophtalmologie par le professeur Marc Labetoulle (CHU de Bicêtre, Assistance Publique-Hôpitaux de Paris) à la lumière de deux publications de l' American Journal of Ophthalmology.

L'auteur faisait état d'une fréquence de perturbations visuelles (visions bleutées ou troublée, augmentation de la perception de la lumière) chez 1,9% en moyenne des consommateurs de Viagra. Mais il ajoutait aussi que cette proportion pouvait passer respectivement à 11% voire 50% avec des présentations dosées à 100 et 200 mg.

Comment comprendre ? S'agissait-il d'une altération du métabolisme des cellules qui constituent la rétine du fait d'une modification des débits sanguins ? D'une mystérieuse modification électrophysiologique de l'activité rétinienne ?  Tout en se gardant de conclure l'auteur évoquait l'existence d'une vraisemblable toxicité transitoire du stimulateur érectile sur la rétine. Il s'interrogeait  de ce fait sur les risques potentiels des prescription de Viagra chez des hommes souffrant de certaines affections visuelles comme la rétinite pigmentaire.

C'est dans ce contexte que viennent d'être publié dans le numéro d'avril des très célèbres Archives of  Ophthalmology (revue officielle de l'Association américaine d'ophtalmologie) les résultats d'une étude tendant à innocenter ces deux molécules ; une étude menée pendant plus de six mois qui a été financée et coordonnée par la multinationale pharmaceutique américain Eli Lilly qui commercialise le Cialis.

Cet essai a été mené auprès de 244 hommes volontaires et souffrant de légers dysfontionnements de leur fonction érectile. La méthodologie de ce travail original peut laisser quelque peu rêveur. Durant six mois 85 volontaires ont accepté de consommer quotidiennement (vous avez bien lu : quotidiennement) 5 mg de Cialis;  pour 77, il s'agissait de 50 mg de Viagra et pour le dernier groupe  d'un simple placebo, substance a priori sans effet pharmacologique. Bien évidemment, selon les règles des essais dits «en double aveugle», chaque volontaire ignorait la nature du comprimé qu'il consommait quotidiennement de même que le médecin prescripteur. On aimerait d'ailleurs sur ce point connaître, dans le détail, les mérites respectifs du Viagra, du Cialis et du placebo....

Différents examens spécialisés et standardisés des fonctions visuelles et rétiniennes ont été régulièrement en œuvre durant ces six mois. Pour près de 80% des participants (194), aucune différence notable n'a été détectée parmi les sujets ayant pris l'un des deux médicaments ou le placebo. «Les résultats de l'étude n'indiquent aucun dommage ou effet clinique significatif avec les doses étudiées» écrivent les auteurs. Ils tiennent toutefois à préciser que ces résultats ne peuvent être généralisés aux hommes souffrant de troubles préalables de la vision. Ils ajoutent aussi que les doses retenues pour l'essai clinique étaient plus faibles que celles de certaines autres études qui avait mis en évidence des altérations des fonctions rétiniennes.

Dès lors que conclure? Les spécialistes regretteront que cet essai ait été financé et dirigé par une firme pharmaceutique directement concernée, situation qui laisse immanquablement suspecter le conflit d'intérêt et qui en l'occurrence explique sans doute que l'on en soit resté ici à de faibles dosages. Et force est bien de constater que le mystère demeure quant aux véritables raisons qui font que le Viagra peut nous en faire voir de toutes les couleurs.

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