France

Les nouveaux soldats du Front national

Elisa Perrigueur et Mathieu Martiniere, mis à jour le 01.06.2011 à 6 h 45

Le FNJ regrouperait 10.000 adhérents, quand le FN en compterait 22.400. Un poids des moins de 30 ans que le parti de Marine Le Pen veut faire fructifier. Le nouveau credo: la formation.

fn

Le 1er mai 2011, à Paris. REUTERS/Charles Platiau

Une belle matinée de printemps à Paris. C’était le 1er mai, et plus de 3.000 personnes, militants ou sympathisants, s’étaient donné rendez-vous pour défiler dans les rues de la capitale.

Sur les marches de l’opéra, un jeune d’à peine 20 ans, en jean et t-shirt bleu marine, porte un drapeau où est inscrit le thème du jour, «Liberté». Il se balade, en souriant, et aborde confiant deux touristes égarées. «Vous êtres étrangères?» «Oui, nous sommes suédoises». «Vous savez ce qui se passe?» «Non.» «Nous sommes un parti nationaliste.» Décontracté, le visage angélique, le nouveau jeune du Front national parle anglais et s’ouvre au monde.

Marine Le Pen a prévenu: «Tout ce qui ressemble de près ou de loin à un skinhead sera exclu manu militari.» Les jeunes du Front national de la jeunesse (FNJ) animent l’avant défilé. Certains portent des lunettes Ray Ban, des blousons en cuir ou des chaussures italiennes. D’autres, cheveux longs et barbe de trois jours, semblent sortir de meetings d’Europe-Ecologie. Les filles sont là aussi.

Dans les rangs, les discussions sont flegmatiques, les sourires, brillants et sereins, pendant que des familles slaloment paisiblement avec des poussettes. Tous ou presque arborent fièrement un t-shirt bleu ou blanc «France bleu marine», le drapeau tricolore ou l’étendard «Liberté». Au micro, les cadres du FNJ aranguent la foule: «Nous sommes l’avant-garde», «France, nation, révolution», «Sarkozy, t’es foutu, les jeunes sont dans la rue

«On élargit la clientèle»

Tous les indicateurs sont au vert pour la nouvelle vague que veut incarner Marine Le Pen à travers sa jeunesse: un parti républicain, moderne, normalisé. Et les résultats de campagne de la nouvelle présidente du Front national sont éloquents.

Le 4 avril dernier, un sondage Ipsos révélait que 20% à 23% des 18-24 ans voteraient FN en 2012. En 2002, Jean-Marie Le Pen arrivait déjà en tête chez les jeunes au premier tour de l’élection présidentielle.

Comme l’explique David Rachline, 23 ans, ex-directeur du FNJ et chargé de la communication numérique au Front national: «En 2002, on fait 17% chez les jeunes. Ils étaient là et votaient déjà pour nous à l’époque. Aujourd’hui, vous avez des gens qui rejoignent le Front et qui feront qu’un jour nous serons majoritaires.»

Pourtant, en 2007, l’homme fort du FN ne recueillait que 7% des suffrages des 18-24 ans. Quatre ans plus tard, la hausse du chômage, la crise économique mondiale et un Nicolas Sarkozy au plus bas dans les sondages de popularité (33% d'opinions favorables au 7 mai), sont passés par là.

Grégory Gennaro, secrétaire régional du FNJ Paca l’affirme: «De plus en plus de gens de l’UMP nous rejoignent.» David Rachline ajoute: «On élargit la clientèle. Il y avait assez peu de femmes avant.» Durant la fête du travail, cette année, des jeunes filles sont mises en valeur, en tête de cortège, comme la mini-Marine, Julia Abraham, arrivée à 18 ans au deuxième tour des cantonales en Alsace.

Alors que Marine Le Pen attaque son discours devant la statue de Jeanne d’Arc, des jeunes, choisis et soignés, s’alignent sur l’estrade, derrière le podium, avec une alternance flagrante entre garçons et filles. La stratégie médiatique est parfaitement rodée.

Pour la fille du père, le Front national évolue. Sa jeunesse revendique sur son site internet près de 10.000 adhérents. A titre de comparaison, les jeunes socialistes se disent plus de 6.000, quand les jeunes de l’UMP se disent 25.000 (11.000 selon lemonde.fr, 17.000 selon Le Figaro).

Xavier Bertrand évoquait lors de son opération transparence en janvier 2010 le chiffre de 250.000 membres à l’UMP, ce qui reléguerait les jeunes à moins de 10% du nombre d’adhérents.

A l’échelle du Front national, 10.000 jeunes, cela représente près de 50% des adhérents au parti (22.400 pour le FN, selon les divers recoupements). Même au vu de chiffres officieux, impossible de nier l’impact des moins de 30 ans sur le parti de Marine Le Pen.

Mais derrière les discours et l’image, à travers les croix celtiques et les tatouages cachés sous les manches longues, les quelques crânes chauves et mots racistes étouffés du défilé, le FN a-t-il vraiment changé? Et comment forme-t-il son vivier militant, sa jeunesse?

Dans les coulisses du FNJ

Samedi 7 mai à Bandol (Var). Au bar Le Rétro, on s’active. Le petit troquet provençal, au store bleu marine, accueille une journée d’action régionale du FNJ. Des réunions courantes, organisées dans toutes les régions de France. La flamme du FN est placardée aux murs. Le billard est recouvert d’une nappe claire qui servira de table pour le repas «gaulois» du midi. Grégory Gennaro a sorti le costume. Visage poupin et fier, il veut, avec ses collègues du FNJ, « préparer les jeunes, même les 15 ans, 16 ans qui seront majeurs bientôt. Le but: former, former, former!».

Vers 11 h, une vingtaine de jeunes, âgés de 16 à 30 ans, envahissent le bistrot. À l’image de Cédric, jean, t-shirt moulant et chaîne en argent. Le jeune homme de 21 ans, fan «de muscu et de films d’actions», a adhéré en janvier dernier. «Surtout pour Marine Le Pen.»

Sarah, 21 ans, seule fille de l’assistance ce matin-là, avoue que certaines ont encore peur de se montrer au FN. «Il y a quelques risques», déclare-t-elle, sans développer.

Pour Julien Rochedy, chargé de la formation politique au FNJ, à l’aise, élégant et chemise entrouverte, «beaucoup de jeunes de l’UMP et d’autres partis, mais surtout de l’UMP, sont déçus. La jeunesse sent que son avenir est lié à la nation française. Seul le FN la défend».

Le ni-gauche ni-droite défendu par Marine Le Pen semble fonctionner à merveille. Si des ex-UMP rejoignent les rangs du Front national, on voit des jeunes issus de familles de gauche ou d’ouvriers atterrir au FNJ. Nicolas Reynès, secrétaire régional du FNJ dans le Nord-Pas-de-Calais, a même convaincu ses parents, alors à gauche, de voter FN.

Le FN louche du côté de l’extrême gauche et de l’électorat ouvrier. Avec 36% d'intentions de vote, Marine Le Pen comptabilisait plus de cols bleus que l’UMP et le PS réunis lors du fameux sondage Ifop du 24 avril. Dans les discours du FN et de ses jeunes, on retrouve des valeurs longtemps assimilées aux communistes, comme la lutte du peuple contre le capitalisme, la critique de la mondialisation pour les marinistes, et la défense des petites gens contre les grands mécènes. Et un nouveau mot au dictionnaire rhétorique du Front: social.

«Former, former, former»

«Il est normal pour un parti d’héritage comme le FN de passer le flambeau, souligne Julien Rochedy. Cela se voyait moins avant mais aujourd’hui, le FN met l’accent sur la jeunesse.» Frédéric Boccaletti, secrétaire du FN dans le Var, et rare «ancien» présent à la journée, précise qu’il n’y a aucune fracture «entre les jeunes et les anciens du parti».

Au contraire: «Ce sont les anciens qui ont poussé les jeunes à se présenter dans le Var où un tiers des candidats avaient moins de 40 ans.» Un choix politique qui s’est montré payant: sur les 16 cantons où le FN est arrivé au second tour dans le Var, 5 jeunes étaient encore présents.

Vers 11h30, les jeunes s’installent pour écouter l’introduction. Un discours, teinté de populisme, adressé aux «chers camarades», et intitulé «La jeunesse française, avant-garde de la révolution patriotique». Passionné, Grégory Gennaro alerte contre une société qui «sent le renfermé, le moisi, la démagogie quand ce n’est pas l’odeur rance de la décomposition ou de la pourriture qui nous prend à la gorge…».

Attaquer le vieux pour séduire le jeune: le discours vindicatif plaît, en témoignent les hochements de têtes dans l’assemblée. Grégory Gennaro vitupère contre les dirigeants politiques, cette «oligarchie au pouvoir» qui ne veut «surtout rien changer (…) ne prendre aucun risque». Il critique les jeunes écoutant du «rap dégénéré dont le message distille la haine du blanc, de l'Européen et du Français», et en appelle au retour de la «vraie» jeunesse: «Ici! Devant moi! Vous, jeunes du FNJ, vous représentez l’avenir de la Nation!» Son discours, contestataire, n'aborde à aucun moment le programme du FN.

Les cadors du FNJ se succèdent à la tribune à flamme bleu-blanc-rouge. Tous délivrent leurs meilleurs conseils pour être un bon militant.

Cédric Gonzales, candidat aux cantonales, qui «aime (son) pays» et a «ça dans les tripes», explique qu’«une élection se gagne en occupant le terrain». Lionel Tivoli, secrétaire adjoint au FNJ Paca, revient sur l’importance d’Internet: «Facebook est une mine d’or à exploiter… 33.000 membres pour le FN, contre 20.000 pour le PS et 11.000 pour l’UMP!» Ce succès des réseaux sociaux est une fierté pour le FN, qui enregistre plus de membres sur Facebook que le PS et l’UMP réunis. Alors qu'il s'estime stigmatisé par les médias traditionnels, le parti mise sur le web pour transmettre ses idées. 

Une fausse image?

«Beaucoup de jeunes se sont toujours tournés vers le FN. Marine Le Pen le sait et en use», explique David Nadaud, formé à l’UMP et candidat aux cantonales pour le Parti radical dans le sud-ouest. «Mais à chaque fois que des jeunes se présentent comme candidat pour le FN, on ne les revoit pas aux élections suivantes! Alors qu’il faut au moins se présenter trois fois pour que ce soit significatif. C’est un engagement “éphémère”.» Pour Anthony Aly, attaché de presse du Mouvement des jeunes socialistes (MJS), «cette volonté de balayer l'image du FN et mettre en avant les jeunes, c'est de la façade. Les idées sont les mêmes, voire pires, et restent archaïques. On a vu aux cantonales des candidats s'afficher avec des militants nazis comme Alexandre Gabriac en Isère».

Alors, racistes ou archaïques, les jeunes du Front national? A Bandol, les jeunes cadres du FNJ pèsent leurs mots. Toutefois, à la question des «skins» écartés au défilé du 1er-Mai, Lionel Tivoli, secrétaire adjoint du FNJ Paca, répond, promptement: «Est-ce qu’on dit qu’il n’y a que des homosexuels au PS? Nous ne devons pas stigmatiser: nous avons des musulmans ou des homosexuels au FN. La Gay Pride, par exemple, nous ne sommes pas favorables parce que ça stigmatise.»

Sur une trentaine de jeunes présents en cette journée d’action régionale, deux filles seulement, pas de gens de couleur, et une absence de débats, qui rompt avec la nouvelle image que Marine Le Pen a voulu montrer à Paris. «Les filles qui étaient présentes sur le podium le 1er-Mai, elles n’y étaient pas avant», tempère David Rachline, qui reconnaît le coup de com.

Mais un point commun semble resurgir lorsqu’on interroge les jeunes sympathisants du Front national: ils contestent un système, le critique (crise, mondialisation, chômage, immigration…) mais n’apportent aucune proposition. Amaury, 26 ans, ancien secrétaire régional du FNJ, avoue qu'il ne connaît pas encore le programme du FN.

Les fédérations régionales du FNJ ne sont officielles que depuis 2008. En septembre, les jeunes du FN devront rendre un programme «intégré au programme de Marine Le Pen pour la présidentielle», assure Grégory Gennaro.

Cet été, ils iront sur le terrain, sur les plages, dans les lieux publics, «vendre des porte-clés, parler du FN», comme le PS ou l’UMP le font chaque année. Quant aux journées d’actions comme celle de Bandol, elles se multiplient dans toutes les régions, pas seulement les terres «lepénistes» comme en Paca. Grégory Gennaro assure, fièrement, sur une terrasse de Provence: «Le FNJ est le fer de lance du FN.» Et David Rachline, de renchérir: «L’évolution est en route.»

Elisa Perrigueur et Mathieu Martiniere

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte