Monde

Pour en finir avec la prolifération nucléaire, finissez-en avec le despotisme

Christopher Hitchens, mis à jour le 02.06.2011 à 9 h 48

Désarmement et démocratie sont des alliés naturels.

Les portraits de Kim Jong-il et de son fils sont brûlés lors d'une manifestation anti-Corée du Nord à Séoul en octobre 2010. REUTERS/Lee Jae-Won

Les portraits de Kim Jong-il et de son fils sont brûlés lors d'une manifestation anti-Corée du Nord à Séoul en octobre 2010. REUTERS/Lee Jae-Won

Il est très désagréable de voir des profiteurs de la prolifération nucléaire nous donner des leçons de bonne conduite, mais si vous arrivez à rester tranquille et à ravaler votre vomi, il reste quelques enseignements à en tirer.

Le 27 avril, le New York Times a publié une longue interview d'Aïcha Kadhafi, fille du «Roi des Rois» et démagogue enragée. Après avoir servi dans l'équipe de défense juridique de Saddam Hussein –une expérience qui ne lui a visiblement pas appris grand-chose– elle venait tout juste de se voir déférée devant la Cour pénale internationale. Entre diverses déclarations sur la nature perfide des rebelles libyens, elle a réussi à intercaler une intéressante allégation rétrospective:

Elle se plaignait de la «trahison» des Arabes, dont son père avait défendu les causes, et des alliés occidentaux, à qui il avait rendu ses armes de destruction massive. «Voilà comment nous sommes récompensés?», demandait-elle. «Cela pourrait inciter tous les pays possédant des armes de destruction massive à les garder, ou à en produire encore davantage pour ne pas avoir à subir le même sort que la Libye.»

Puis, le week-end dernier, dans un article écrit pour Newsweek, qui n'effleurait même pas son rôle dans la vente d'armement nucléaire à des pays du Tiers-Monde, le célèbre Pakistanais A.Q. Khan a défendu un argument similaire, si argument il y a:

«Ne négligez pas le fait qu'aucun pays doté de l'arme nucléaire n'a subi d'agression ou d'occupation, ou n'a vu ses frontières redessinées. Si l'Irak et la Libye avaient été des puissances nucléaires, elles n'auraient pas connu la ruine à laquelle nous avons récemment assisté. Si nous avions été en possession de l'arme nucléaire avant 1971, nous n'aurions pas perdu la moitié de notre pays – aujourd'hui le Bangladesh – après une déshonorante défaite.»

Les deux sinistres personnages que je viens de citer se lancent, évidemment, dans des plaidoyers pro domo. (Le flegme avec lequel Khan nous invite à imaginer comment le Pakistan aurait pu, grâce à l'arme nucléaire, parfaire son génocide des Bangladais et menacer de raser des villes indiennes en guise de négociations, nous donnerait même la chair de poule).

Mais sous diverses formes, cet argument est revenu à de maintes reprises et dans des agoras bien plus respectables. Le largement surestimé Mohamed El Baradei, dans son nouveau livre, The Age of Deception [L'ère des faux-semblants], attribue quasiment toute la criminalité nucléaire des états-voyous à l’arrogance des États-Unis.

L'arsenal libyen, par exemple –dont il parvint à ignorer l'existence pendant toute la durée de son mandat à la tête de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA)– a été «en réalité» acquis en réponse au bombardement américain de Tripoli, en avril 1986. Il rapporte une entrevue avec Kadhafi, au cours de laquelle ce dernier «évoquait sincèrement son désir de développer la Libye».

George Perkovich, de la Fondation Carnegie pour la Paix Internationale, dans une brillante chronique du livre d'El Baradei, cite aussi sa bienheureuse naïveté* face à l'Iran et la Corée du Nord. Apprenant que des chefs religieux songeaient à soutenir le président Mahmoud Ahmadinejad en cas d'accord avec Washington, il commente: «J'ai soupiré. Téhéran a passé bien trop de temps à suivre la politique de Washington, ai-je pensé.» Le régime de Kim Jong-il, quant à lui, est «isolé, appauvri, et s'il se sent profondément menacé par les États-Unis, il leur tient quand même tête

Ah ça il leur tient suffisamment tête, pour tester l'un de ses missiles, le tirer sans sommation au-dessus d'un Japon dépourvu d'arme atomique, et lui faire «piquer une tête» dans le Pacifique.

Désarmement nucléaire: la carotte et le bâton

Peut-on sérieusement penser que tout cet embrouillamini grossièrement connecté se conduirait de manière plus rationnelle si les États-Unis adoptaient une stratégie plus indulgente, et faisaient preuve de plus de sollicitude à l'égard des désirs et des tourments qui poussent les dictateurs à se doter de l'arme nucléaire?

Nous savons une chose avec certitude. Aucun État n'a jamais abandonné son programme nucléaire sans avoir été confronté à l'essentielle question du changement de régime. Et un tel changement peut se faire soit volontairement, soit sous la contrainte. Deux exemples primordiaux sont le Brésil et l'Afrique du Sud, deux pays très influents ayant parcouru, dans les dernières années de la Guerre Froide, un très long chemin sur la route du nucléaire, pour en conclure qu'un tel arsenal représentait un obstacle à leur intégration à la chaleureuse et soudée famille globale. (Une sculpture «des épées pour en faire des socs», réalisée à partir de pièces d'une ogive nucléaire démantelée, fut exposée dans les bureaux de l'AIEA, à Vienne, en 1994).

Personne n'a jamais menacé ni le Brésil, ni l'Afrique du Sud de représailles extérieures. Au contraire, la dénucléarisation faisait partie intégrante des transformations démocratiques voulues au sein-même de ces deux anciennes dictatures. Passant de la carotte au bâton, le refus aberrant de Saddam Hussein de se conformer aux résolutions de l'ONU poussa son pays à être «inspecté», de fond en comble et par la force.

Ce qui incita ensuite la Libye à se tourner vers le Premier Ministre britannique Tony Blair, et le Président George W. Bush, pour une reddition (pas tant d'ailleurs d'armes finies ou utilisables, que d'un important stock de matériaux). En inspectant ce trésor de guerre, on comprit qu'une grande partie de celui-ci ne pouvait provenir que de notre «allié» pakistanais. Et c'est ainsi que le réseau d'A.Q. Khan –qui avait aussi signé des contrats avec la Corée du Nord, et probablement avec la Syrie, tout en échappant à la sagacité de l'AIEA– fut identifié, et partiellement démantelé.

En termes de contre-prolifération, un tel processus doit s'apparenter à un succès quelconque. Une définition qui s'applique aussi à la récente destruction par Israël d'un site secret syrien –bien qu'il ait été tardivement confirmé comme installation nucléaire par l'AIEA– et sans le moindre petit cri de protestation d'un Bachar el Assad contrit.

En passant les autres cas en revue, il est impossible de ne pas établir de lien direct entre les programmes d'armement et la personnalité du régime. Les ogives de la Corée du Nord symbolisent parfaitement son caractère, isolé, affamé et retardé, et sa volonté implacable de se risquer à une issue apocalyptique dans la péninsule. Le programme iranien est clairement conçu pour suivre la politique des Mollahs d'un chantage militaire sur la région (et qui vise peut-être aussi à satisfaire leurs désirs moins rationnels de messianisme et d'antisémitisme).

Mais la Corée du Nord a d'ores et déjà la capacité de détruire pratiquement toute la Corée du Sud, rien qu'avec ses armes conventionnelles, et Téhéran peut, et le fait déjà, menacer de plus petits États du Golfe avec l'équipement qu'il possède aujourd'hui. Le Pakistan peut continuer à menacer l'Inde avec son propre arsenal, mais il est à la merci d'une réaction dévastatrice de New Delhi, qui l'annihilerait en tant qu'État.

Certes, le cap d'une confrontation future, et d'un chantage potentiel, a déjà été défini, mais par les dictatures elles-mêmes. Il est faux, de la part d'Aïcha Kadhafi et d'A.Q. Khan, de prétendre que la menace vient d'ailleurs, ou que de tels arsenaux peuvent, ou vont, garantir indéfiniment la sécurité de ces dictatures. (Une telle logique, après tout, devrait justifier une frappe préventive contre les installations nucléaires de Téhéran). La possession d'armes nucléaires acquises illégalement demeure une menace incroyable, et un fardeau très lourd pour les pays voisins, comme pour le droit international, mais l'histoire a montré qu'ils sont tout aussi insupportables pour l’État fautif, et ont tendance, sur le long-terme, à raccourcir la durée de vie de ses despotes. C'est une bonne chose que, jusqu'ici, le désarmement et la démocratie se soient avérés être des alliés naturels.

Christopher Hitchens

Traduit par Peggy Sastre

* en français dans le texte. Retournez à l'article.

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