Culture

Creation, en avant Genèse!

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 01.06.2011 à 16 h 03

Un documentaire efficace retrace les débuts fertiles et la belle mort de Creation, le passionnant label britannique dirigé par le fantasque Alan McGee.

Martin Carr (The Boo Radleys), Bobby Gillespie (Primal Scream) et Noel Gallagher (Oasis) (Document UK)

Martin Carr (The Boo Radleys), Bobby Gillespie (Primal Scream) et Noel Gallagher (Oasis) (Document UK)

Vous pouvez écouter nos playlists Creation sur Deezer et Spotify et visionner dix clips de groupes du label sur notre playlist video.


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Pour les fans d’indie-pop, there is only one McGee. Pas le Bobby de la chanson de Kris Kristofferson, mais un autre pour qui la liberté était aussi «juste un autre mot pour qui n’a rien à perdre» («Freedom’s just another word for nothing left to lose»): le fantasque, roux et écossais Alan, responsable d’une des plus belles aventures de la pop britannique, le label Creation, entre 1983 et 2000. Déjà racontée dans deux livres (le fast-book Alan McGee & The Story of Creation Records et le pavé My Magpie Eyes are Hungry for the Prize. The Creation Records Story, trop détaillé au goût de son personnage principal, qui a démoli «un récit de comptable […] très ennuyeux»), l’histoire de Creation fait désormais l’objet d’un film, Upside Down de Danny O'Connor. Disponible depuis peu en DVD, il est diffusé pour la première fois en France mercredi 1er et jeudi 2 juin (1).

Un documentaire sans surprise dans sa construction, mais irréprochable dans son mélange nerveux d’images d’archives, de clips et de témoignages contemporains filmés en noir et blanc contrasté —ou diffusé sur un écran de télévision neigeuse pour celui de l’écrivain BP Fallon, qui joue dans l’histoire le rôle d’un chœur antique affirmant en ouverture: «Ça a été le début d’un raffut qui a changé la musique britannique à jamais.»

On pourra lui reprocher l’absence d’une ou deux figures clé (notamment le groupe Felt, qui donna au label un de ses chefs-d’œuvre les plus inusables, Forever Breathes the Lonely Word) mais il offre, en une mosaïque d’accents —écossais, mancunien, oxfordien— une histoire orale fidèle de Creation, cet «assemblage d’inadaptés, de toxicomanes et de sociopathes» qui «partit d’une désillusion pour devenir le son dominant d’une génération», selon des témoins du film.

Cinq lads de Burnage venus à la dernière minute

Comme souvent, cette histoire, on la comprend mieux en commençant à la raconter par le milieu que par le début. La scène se passe le 31 mai 1993, à King Tut’s Wah Wah Hut, une salle de concert de Glasgow où McGee s’est rendu pour voir le concert de ses protégés de 18 Wheeler. Arrivé en avance, il voit cinq lads de Burnage, une banlieue pourrie de Manchester, venus dans les bagages du groupe de première partie, obtenir de monter sur scène et léviter sous une pluie d'électricité pendant quatre morceaux. Témoignage du guitariste du groupe:

«J’étais au bar et McGee est venu me voir. Je me souviens, il avait une chemise bleu ciel, un jean blanc, des chaussures rouges et des cheveux roux. Je me suis dit: "Putain, c’est qui ce dingue?". Il donnait l’impression d’être sous acide depuis six mois. Il a dit: "J’aime vraiment le groupe". OK, cool. Il m’a demandé si on avait un contrat. J’ai dit non. Il m’a dit: "Vous en voulez un?". J’ai dit: "Vous êtes qui?". Il a dit: "Creation". Et c’était fait.»

Le guitariste en question s'appelle Noel Gallagher, le groupe Oasis. The rest is history.

Douze ans avant, la scène originelle de Creation était aussi celle d’une salle de concert. Originaire de East Kilbride, une ville nouvelle voisine de Glasgow, Alan McGee a alors 21 ans. Après avoir quitté l’école à 16 ans, il travaille comme employé de bureau chez British Rail à Londres, et tient la basse dans un groupe, The Laughing Apple, dont le guitariste Andrew Innes deviendra celui de Primal Scream. Un soir de 1981, il se rend à un concert des Television Personalities, groupe né de la vague punk du do-it-yourself qui vient de sortir son premier album sur un label indépendant, Rough Trade.

Le choc de cette soirée («Au beau milieu du concert, il y a ce dingue qui se met à casser sa Rickenbacker en deux») le pousse à se lancer dans un triple défi. Un fanzine (Communication Blur), une salle de concerts (The Living Room) et enfin un label, au nom inspiré d’un groupe psyché-garage des années soixante, Creation Records, dont le but est de «fusionner le psychédélisme et le punk rock», la douceur pop des années soixante et la rudesse de la fin des années soixante-dix.

«L'émeute Jesus and Mary Chain»

Comme le fait, un an plus tard, en novembre 1984, le douzième single publié par Creation, signé des Jesus & Mary Chain, un groupe de Glasgow où sévit une fratrie au pétard noir corbeau, William et Jim Reid, et où s’apprête à débarquer à la batterie un ancien camarade d’adolescence de McGee, Bobby Gillespie. Upside Down, qui enfouit sous un mur de larsen une douceur empoisonnée, est considéré dans le film par Joe Foster, l’un des trois cofondateurs de Creation, comme «un grand disque pop de la même façon que Be My Baby fut un grand disque pop, une déflagration sonore».

En public, c’est plutôt la face la plus abrasive des Jesus & Mary Chain qui transparaît: le groupe donne des concerts d’un quart d’heure, dos à un public hostile, sans même parfois jouer son single. Le 15 mars 1985, un concert à la North Polytechnic London vire même à l’émeute (on parlera du «Jesus & Mary Chain riot»), comme un reflet du fossé qui se creuse entre un label comme Creation et l’establishment rock, de la même façon qu’il s’élargit entre le pouvoir et la jeunesse britannique: le documentaire met en regard les images de cette soirée avec celles du Live Aid de Wembley de juillet 1985, ou celles des succès de McGee avec celles de la démission de Maggie (Thatcher).

Têtes de proue de Creation, les Jesus & Mary Chain y restent peu de temps: dès 1985, avant leur premier album, Psychocandy, McGee les cède à Blanco y Negro, une filiale de Warner. Avec la même major, il tentera en 1987 de créer une filiale commune, Elevation, sans succès. Et à Fontana, une filiale d’une autre major, Polydor, il cédera en 1990 son autre groupe-vedette, The House of Love.

Emmené par un gentleman en veste à carreaux fou de Leonard Cohen, Guy Chadwick, ce groupe avait eu le temps de sortir sur Creation deux singles parfaits, Shine On et Destroy the Heart, puis en 1988 un grand disque éponyme de rock lettré et classieux. La même année, les Weather Prophets, dans un style proche, sortaient l’excellent Judges, Juries & Horsemen et quatre jeunes types d’Oxford formaient Ride, dont le bruyamment rêveur Nowhere allait faire la une de toute la presse britannique en 1990.

Feu d'artifice en 1991, quasi-faillite en 1992

Un prélude au feu d’artifice de l’automne 1991, le brelan claqué à six semaines d’intervalle entre septembre et novembre. Du classique avec Bandwagonesque de Teenage FanClub, power-pop sous pochette enfantine qui décroche le titre de disque de l’année chez le magazine américain Spin, devant… Nevermind de Nirvana, camarades de tournée.

De l’expérimental avec Loveless de My Bloody Valentine, plongée dans des abysses faites de sang pâle où les guitares semblent passées à l’essoreuse, «chapelle Sixtine du rock moderne» selon le chanteur de Divine Comedy, Neil Hannon. Du crossover, enfin, avec Screamedelica de Primal Scream, le groupe de Bobby Gillespie, qui, dans la foulée des Stone Roses de Manchester (ville dont McGee hante alors les clubs, après avoir eu son «épiphanie» acid-house), tente d’amener les guitares sur les pistes de danse.

Creation a alors la tête dans les nuages mais les pieds d’argile: «A chaque fois, on avait l’impression qu’on allait sombrer et j’obtenais un contrat et on était remis à flot pour deux mois de plus», expliquait McGee en 2003 au critique John Harris dans son livre The Last Party. Britpop, Blair and the Demise of English Rock. Plombé en 1992 par des dettes supérieures à un million de livres, notamment à cause de l’enregistrement de Loveless (près de trois ans de studio et une armée d’ingénieurs du son éreintés), McGee cède 49% du capital de Creation à Sony pour 2,5 millions de livres. «On avait l’impression qu’on n’arriverait jamais à un accord avec ces gars tellement ils nous détestaient», se souvient dans le film Jeremy Pearce, un des dirigeants de la major.

En 1994, Creation est encore au bord de la faillite quand le succès d’Oasis le remet à flot. Mais le réoriente aussi, transformant ce qui était jusque-là un label de repérage, un A&R label, en grosse machine marketing. Dont l’apogée sera les deux concerts géants des Mancuniens à Knebworth, en août 1996, pour lesquels 2,6 millions de personnes poseront leur candidature pour obtenir un billet…

Le groupe engendre aussi un changement de style, poussant le label à chercher un «nouvel Oasis»: les Gallois de Super Furry Animals, à qui McGee viendra conseiller après un concert de chanter en anglais, pour s’entendre répondre «C’est ce qu’on faisait», ou les excellents Boo Radleys, qui abandonnent leur noisy-pop luxuriante pour une pop plus classique sur l’album Wake Up! en 1995.

«C'est vraiment le New Labour»

McGee, lui, traverse cette période en «drogué professionnel», dans une brume conjuguée d’ecstasy, d’amphétamines et de whisky qui lui vaudra une attaque de panique mémorable dans un avion en route pour la Californie, en 1994, puis plusieurs cures de repos. Dans The Last Party, il raconte que, le jour où il a appris que Creation avait décroché son premier numéro un dans les charts avec Definitely Maybe d'Oasis, il pensa: «C’est quoi, le prix d’un numéro un? Est-ce que j’ai à me foutre en l’air à ce point-là?»

Lui qui hantait encore, cinq ans plus tôt, les plateaux de télé en tee-shirt et lunettes de soleil en expliquant s’être installé à Manchester car on y trouvait «de meilleures drogues», devient aussi une proie de choix pour les politiques. Lui qui charriait ses camarades de bureau en leur disant «Vous pourriez apprendre beaucoup de Margaret Thatcher, elle était géniale» fait ami-ami avec les travaillistes dans leur reconquête de Downing Street. Intervenant lors d’un meeting «sponsorisé» par Creation, Tony Blair lance en septembre 1996:

«Alan vient juste de me dire qu’il a commencé il y a douze ans avec un prêt de 1.000 livres et qu’il fait maintenant un chiffre d’affaires de 34 millions. Ça, c’est vraiment le New Labour.»

La même année, aux Brit Awards, Noel Gallagher vante les «sept personnes qui donnent de l'espoir» à la jeunesse britannique: les cinq membres d'Oasis, Alan McGee et Tony Blair...

«Vous pouvez progresser en arrière»

Après la victoire des travaillistes, en 1997, McGee conseille le gouvernement sur les questions de jeunesse. Le temps de faire passer le «New Deal for Musicians», un dispositif en faveur des musiciens au chômage, de rendre une visite mémorable à Downing Street en compagnie de Noel Gallagher puis de vite rompre avec Blair, qualifié en 2000 de «maniaque du contrôle». Une rupture politique à laquelle se superpose une rupture musicale: la même année, McGee vend le reste de Creation à Sony, bouclant la discographie du label sur un dernier disque d’or, XTRMNTR de Primal Scream.

Un geste punk bien dans l’esprit d’un homme jugé plus incontrôlable, maverick, que ses collègues des autres labels indépendants, comme Geoff Travis de Rough Trade ou Ivo Watts-Russell de 4AD. Et qui n’a jamais vraiment retrouvé sa patte magique dans les années 2000, que ce soit avec la création du label Poptones, fermé en 2007, ou sa brève carrière de manager des Libertines. Comme si McGee n’avait jamais survécu à la fin de Creation, que Bobby Gillespie qualifie dans le documentaire de «mort de la musique indépendante». A cette glorieuse défaite qu’un autre intervenant compare à la fin de l’empire romain.

C’est la première leçon implicite de l’histoire de Creation et de ce documentaire, avec son alternance entre le bigarré d’autrefois et le noir et blanc funèbre d’aujourd’hui: comment un label peut mourir dévoré par un énorme succès qui l’avait dans un premier temps sauvé, de la même façon que l’apogée dans les charts de l’indie-pop britannique dans les années 1990 a laissé place à des années 2000 décevantes. La deuxième leçon est plus foutraque et plus plaisante: celle d’un label qui a pu, en regardant souvent en arrière (les années 1960, le Velvet, Big Star), inventer et se projeter parfois loin devant (l’acid-house, la britpop, la noisy-pop). Et, en faisant parfois n’importe quoi, sortir quelques uns des plus beaux disques des années 1980 et 1990.

Une histoire de bruit et de fureur pour laquelle ce dialogue fumeux, engagé entre les frères Gallagher lors d’une conférence de presse en 1994, constituerait une bonne épitaphe absurde:

« Il faut progresser. Mais cela ne veut pas dire qu'il faut aller de l’avant.
— Hein?
— On peut progresser sur le côté. Ou en arrière. J’ai raison. Dis-moi le contraire.
— Progresser, c’est aller de l’avant. Aller en arrière, c’est régresser. Aller sur le côté, c’est juste gresser.»

Jean-Marie Pottier

Upside Down sera projeté à la Gaîté Lyrique (3 bis, rue Papin, Paris-IIIe) dans le cadre du festival «Filmer la musique», le mercredi 1er juin à 20 heures en présence du réalisateur Danny O'Connor et du musicien Mark Gardener (Ride), et le jeudi 2 juin à 14 heures. Le film est également disponible en DVD (zone 2, import) et sa BO en double CD (Sony, import). Retourner à l'article

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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