Monde

Les frontières de 1967, l'arme de distraction massive

Shmuel Rosner, mis à jour le 01.06.2011 à 11 h 47

Selon Shmuel Rosner, chroniqueur israélien, Barack Obama n'aurait pas dû réactiver le débat israélo-palestinien sur le tracé antérieur à la Guerre des Six Jours.

Barack Obama, le 22 mai 2011, à l'Aipac. REUTERS/Jonathan Ernst

Barack Obama, le 22 mai 2011, à l'Aipac. REUTERS/Jonathan Ernst

Le 19 mai, le président Barack Obama s’apprêtait à présenter la position américaine vis-à-vis du «printemps arabe». Du moins, c'est ce qu'on pensait. Il allait expliquer le rôle que pouvaient tenir les États-Unis dans la défense de la liberté, la fin des dictatures, le soutien aux manifestants… tout en préservant l’intérêt national, et en gardant un œil sur le prix et la disponibilité du pétrole.

Et c'est ce qu'il a fait. Enfin, presque. Pourtant, son message est passé totalement inaperçu, à cause de quelques mots qui n’avaient que lointainement à voir avec le printemps arabe ou le sujet principal de ce discours attendu.

Ces quelques mots étaient: «basés sur les lignes de 1967, avec des échanges de territoires».

Cela a suffi. Depuis, Obama n’a pas arrêté. Tour à tour surpris (par la réaction), en colère (de la «déformation» de ses propos), se faisant sermonner (j’y reviendrai), obligé de préciser sa position (dans un nouveau discours), se chamaillant (avec le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou), réaffirmant son engagement (il est toujours l’ami d’Israël) et cherchant à apaiser (les nerfs des Juifs américains pro-israéliens inquiets). Bref, le président américain a perdu un temps précieux: le sien, et le nôtre (moins précieux, mais tout de même).

Il y a une semaine auparavant, Benjamin Netanyahou se préparait à un agréable séjour aux États-Unis. La pression d’accepter plus de compromis avec les Palestiniens semblait être retombée, à la suite de l’annonce-surprise d’un gouvernement d’unité palestinien incluant le groupe terroriste Hamas. Tout était en place pour un discours triomphaliste devant les deux chambres du Parlement américain, dans lequel le premier ministre israélien devait présenter, du moins c’est ce qu’avait laissé fuiter son bureau, «de nouvelles idées» pour le processus de paix.

La Jewish Telegraphic Agency avait choisi un gros titre presque comique rétrospectivement: «A la veille de la visite de Netanyahou et de la conférence de l’AIPAC, Obama et Bibi [Netanyahou] semblent sur la même longueur d’onde.»

Sur la même longueur d’onde, mais pas de la même radio! Résultat, ces derniers jours, c’était le retour du cirque habituel: la réaffirmation de l’absence de désaccord entre les deux pays, la résurgence du vieux «ils ne se supportent pas» et le retour de la «défiance mutuelle».

Procrastination

Ces derniers jours, le premier ministre israélien n’a pas arrêté: tour à tour surpris (il est tombé dans un guet-apens), en colère (contre le président américain), se faisant sermonner (sur l’importance du processus de paix), devant se justifier (la position américaine met Israël en danger), obligé de formuler des demandes (qu’Obama revienne aux propositions de George W. Bush) et cherchant à apaiser (pour que la querelle reste mesurée). Bref, le premier ministre israélien a gâché un temps précieux: le sien, et le nôtre (moins précieux, mais tout de même).

Bref rappel historique: la ligne de 1967 est la frontière qui séparait Israël de ses voisins (la Jordanie, l’Égypte et la Syrie) avant, donc, 1967 et la guerre des Six Jours.

Et aujourd’hui, pour la première fois, un président américain dit que ce tracé devrait être le point de départ des négociations de paix entre Israël et les Palestiniens quand ils en viendront à discuter des futures frontières du futur État palestinien. Est-ce un changement politique majeur ou une simple évidence? Les spécialistes débattent de cette question depuis plusieurs jours, mais il semble que le président lui-même ne s’est pas encore décidé, ou qu’il use de la stratégie du déni plausible.

Le 22 mai au matin, dans son discours aux délégués pro-israéliens de l’Aipac (Comité aux affaires publiques israélo-américaines ou «lobby américain pro-israélien»), le président Obama a affirmé:

«Je sais fort bien que la solution de facilité, pour un président qui brigue un second mandat, c’est d’éviter la controverse. Mais comme je l’ai dit au premier ministre Netanyahou, je suis persuadé que la situation actuelle au Proche-Orient ne sera pas résolue par la procrastination.»

Cela semble suggérer que le président américain est prêt à faire œuvre de pionnier pour éviter la «procrastination». Pourtant, dans le même discours, il déclare: «Il n’y avait rien de particulièrement original dans ma proposition; ce cadre des négociations est depuis longtemps la base des discussions entre les parties», suggérant que le barouf des jours précédents aurait été beaucoup de bruit pour rien.

Obama, un président rentre-dedans ou sans idée?

Beaucoup de bruit pour rien? C’est vrai. Barack Obama l’a re-suggéré le 22 mai, en déclarant qu’«Israël n’est pas tenu de négocier avec des Palestiniens qui ne reconnaissent pas son droit à l’existence» (visant ainsi le Hamas, qui a formé avec le Fatah un gouvernement d’unité). Mais pas que pour rien. Il a aussi déclaré: «Malgré les difficultés à entamer des négociations significatives dans les circonstances actuelles, il faut à tout prix essayer.»

Il faudrait savoir: «n’est pas tenu de négocier» ou «il faut à tout prix essayer»? À qui a-t-on affaire? À un président rentre-dedans opérant un virage audacieux, ou à un président sans idée débitant une banalité?

Obama a surpris Netanyahou, en le mettant délibérément dans l’embarras. Et Netanyahou a tenu son rôle en étant… embarrassé. Et, malheureusement, un peu hystérique aussi.

«Bien qu’Israël soit prêt à de généreux compromis pour la paix, il ne peut pas revenir aux lignes de 1967, parce que ces lignes sont indéfendables», a déclaré le premier ministre israélien au président américain, alors même qu’Obama n’a jamais suggéré de revenir au tracé de 1967.

Au lieu de désamorcer le message du président américain, au lieu d’essayer de limiter les dégâts, Netanyahou a jeté de l’huile sur le feu en attribuant à Obama des positions qu’il n’avait pas encore adoptées (pensant peut-être qu’avec ce président-là, ce n’était qu’une question de temps), en lui faisant la leçon sur la pelouse de la Maison-Blanche, ce qui a achevé de l’agacer, et en posant des exigences qui ne peuvent qu’obliger Obama à rappeler à son invité que c’est lui, le dirigeant de la nation la plus puissante. («Le premier ministre israélien attend que le président Obama réaffirme l’engagement américain pris envers Israël en 2004», a tweeté le bureau de Netanyahou.)

Mais en vérité, c’est surtout Obama, le responsable de cette querelle inutile. Sans doute agacé par la demande de Netanyahou de s’adresser au Congrès, sans doute méfiant des véritables intentions de celui-ci, sans doute frustré de son échec à faire avancer le processus de paix, le président Obama a provoqué cette querelle au pire moment possible.

La situation au Proche-Orient est instable (le chef d’État avec lequel on négocie aujourd’hui ne sera peut-être plus là demain), les dirigeants palestiniens refusent de suivre les conseils américains, les dirigeants israéliens sont échaudés par leurs précédents différends avec Obama.

Pourtant, le président américain n’a fourni aucune explication. Pourquoi maintenant? Pourquoi cet effet de surprise? Pourquoi cette urgence? Pourquoi ce changement de langage?

Au niveau de la délicate gestion du processus de paix, Obama ne semble pas avoir appris de ses erreurs. Il y a deux ans, il n’avait que les mots «gel de la colonisation» à la bouche.

L'art d'Obama

Pendant un temps, il a obtenu ce qu’il voulait, mais au final, il n’est parvenu à rien. «La décision du gouvernement Obama d’arrêter d’exiger le gel des colonies a mis fin à des mois d’échanges diplomatiques éreintants. Le gouvernement américain en a conclu qu’en se focalisant sur les colonies, les parties se détournaient des questions-clés», ont rapporté des agences de presse.

Si les événements récents prouvent quelque chose, c’est qu’Obama est toujours aussi doué pour les diversions inutiles.

Au revoir, gel des colonies, bonjour, 1967.

Une fois de plus, les Israéliens se demandent si le président américain est un vrai ami d’Israël, comme il l’affirme; une fois de plus, les Palestiniens ont des exigences irréalistes que ne peuvent satisfaire les États-Unis; une fois de plus, la base des négociations (directes ou indirectes) n’est pas satisfaisante; une fois de plus, un président américain est acclamé par ses alliés européens toujours ravis de voir le premier ministre israélien se faire chahuter.

Nous n’avons pas la paix, nous n’avons pas de chemin menant à la paix, mais, au moins, nous avons un sujet de conversation, grâce au distracteur en chef.

Shmuel Rosner

Traduit par Florence Curet

Shmuel Rosner
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