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Tennis: chez les femmes, les rivalités sont plus tendues

Yannick Cochennec, mis à jour le 03.06.2011 à 19 h 05

En tennis, les bisbilles entre champions ne datent pas d'hier, mais elles ne prennent pas les mêmes formes sur le circuit masculin que sur le féminin.

Ivanovic et Jankovic après la victoire de la première en demi-finale à Carson en 2007, REUTERS/Lucy Nicholson

Ivanovic et Jankovic après la victoire de la première en demi-finale à Carson en 2007, REUTERS/Lucy Nicholson

En sport, les rivalités entre femmes sont-elles plus exacerbées que celles existant entre les hommes ou inversement? Le tournoi de Roland-Garros offre une sorte de champ d’observation idéal sur le sujet. Sport féminin n°1 dans le monde, le tennis est le sport duel et mixte par excellence et donc parfait pour tenter d’établir une comparaison.

Il s’agit d’un face-à-face très théâtral entre deux joueur(se)s sur une durée plus ou moins longue contrairement à d’autres disciplines duelles dont les rencontres sont relativement brèves comme au judo ou en escrime. Et la saison de tennis offre une autre qualité: elle s’étale pendant des mois et installe de vraies oppositions de surcroît régulièrement télévisées.

De grandes rivalités ont jalonné l’histoire de ce sport: Martina Navratilova-Chris Evert, Steffi Graf-Monica Seles, Björn Borg-John McEnroe, Andre Agassi-Pete Sampras, Rafael Nadal-Roger Federer, autant d’affrontements au sommet qui ont divisé familles et amis dans des crises de mauvaise foi souvent aiguës. De belles rencontres ont émaillé ces chocs de personnalités conclus parfois par des poignées de main tantôt chaleureuses et émouvantes, tantôt distantes et glaciales.

Poignée de main

Rite incontournable du tennis, la poignée de main est un excellent indicateur de l’état des relations existant entre deux joueurs. En dépit de leurs joutes, le ciel est resté éternellement bleu au-dessus de l’opposition entre Rafael Nadal et Roger Federer, tout à leur bonheur de se retrouver comme au premier jour.

Entre Novak Djokovic et Rafael Nadal, il s’est en revanche légèrement assombri alors que le Serbe, vainqueur de leurs quatre affrontements en 2011, semble avoir pris la mesure de son rival espagnol. Entre leur poignée de main de Miami, en avril, et celle de Rome, en mai, la température a, c’est visible, baissé de quelques degrés, tout en demeurant extrêmement douce.

Rien à voir avec les orages qui éclatèrent naguère entre John McEnroe et Jimmy Connors, ennemis pour la vie. En 1982, comme le montre ce petit film, il fallut carrément les séparer sur un court à Chicago.

En 1984, lors d’une demi-finale à Roland-Garros, Connors s’avança vers le filet pour dire à McEnroe tout le mal qu’il pensait de lui en le pointant du doigt face au monde entier.

Malgré l’afflux de testostérone, il est exceptionnel que les joueurs se laissent aller à pareil débordement. La présence d’un grand rival de l’autre côté du filet peut même avoir des effets calmants sur un tempérament d’ordinaire bouillonnant à l’image du même McEnroe, mué en une sorte de petit enfant de chœur respectueux à chaque fois qu’il affrontait Borg. Soudain, face au Suédois, c’était motus et bouche cousue.

Guerres larvées

Ces «guerres» sont pratiquement inexistantes entre messieurs où l’on dépasse rarement le cap de l’animosité courtoise. Elles sont impossibles chez les femmes qui n’ont jamais été jusqu’à se provoquer de la sorte ou alors comme au théâtre de boulevard, Martina Hingis et Anna Kournikova s’envoyant un jour des fleurs à la figure après une exhibition.

En revanche, plus fréquents et plus durables sont les conflits ou les guéguerres plus ou moins larvés entre joueuses, selon Loïc Courteau, ancien entraîneur d’Amélie Mauresmo qui suit aujourd’hui Julien Benneteau et connaît donc bien les deux circuits:

«Oui, les rivalités entre les filles sont plus tendues. Les hommes sont plus francs du collier. S’il y a un problème, ils essaieront de le régler tout de suite dès la poignée de main ou dans les vestiaires par une bonne explication et ils passeront à autre chose. Chez les filles, le malentendu peut durer des années si bien qu’il est tellement habituel de voir les filles se serrer la main sans se regarder en se pinçant presque le nez.»

Loïc Courteau a été le témoin direct de la guerre froide que se livrèrent jusqu’au bout Amélie Mauresmo et Justine Henin, sur deux planètes différentes depuis que la Belge avait abandonné en finale de l’Open d’Australie en 2006, privant la Française d’un succès à la régulière.

Justine Henin et Serena Williams se sont également cordialement détestées. Monica Seles et Steffi Graf ne se sont jamais comprises. Les sœurs Williams ont toujours mis un monde entre elles et le reste de la planète.

Actuellement, Maria Sharapova et Victoria Azarenka sont à couteaux tirés: le «fucking bitch» lâché au récent tournoi de Rome par la Bélarus n’est pas passé inaperçu. Entre les Serbes Jelena Jankovic et Ana Ivanovic, quelques casques bleus, parfois, ne seraient pas inutiles. Et ainsi de suite… Courteau ajoute:

« Ne nous cachons pas derrière notre petit doigt. La plupart des abandons dans le tennis féminin sont «bidons» dans le sens où une fille préfère jeter l’éponge face à une autre pour éviter d’avoir à perdre normalement contre elle. Ce sont des petits jeux très courants.»

Sandrine Testud, ancienne joueuse française, n°9 mondiale en 2000, acquiesce:

«Les garçons sont bien plus cools. Entre les filles, c’est très passionnel. La rancune peut être tenace. Il y a beaucoup de jalousie. J’ai connu ça.»

Séduction

Makis Chamalidis, psychologue spécialiste en préparation mentale dans le sport, observe qu’autour des joueuses de tennis, et de beaucoup de sportives, les enjeux ne sont pas les mêmes que ceux des garçons:

 «Chez les filles, la séduction entre en ligne de compte alors que ce n’est pas le cas chez les hommes. Je me souviens de la période d’Anna Kournikova et des joueuses qui devaient l’affronter. Elles n’avaient pas le seul devoir de bien jouer, elles devaient aussi apparaître le mieux possible face à celle qui incarnait une sorte d’idéal de beauté. Cela créait des tensions supplémentaires par rapport à la Russe qui n’était pas forcément très populaire parmi ses consoeurs.»

Loïc Courteau confirme:

«Chez les filles, il s’agit aussi de jouer un rôle. C’est une séduction qui opère à plusieurs niveaux. Il faut séduire le public pour séduire les sponsors, d’où la rivalité. Et il y a bien sûr les entourages qui entretiennent l’hostilité entre les filles. Je me souviens de Carlos Rodriguez, l’entraîneur de Justine, qui se fermait complètement avant un match Henin-Mauresmo. J’ai toujours trouvé plus de camaraderie sur le circuit masculin que sur le circuit féminin.»

Le rôle des entourages n’est pas négligeable, en effet, dans ces tensions féminines dues à l’omniprésence… des hommes qui encadrent les jeunes filles. D’une certaine manière, les hommes (pères, petits amis, entraîneurs) font la loi auprès de ces jeunes filles et il arrive qu’ils les dressent parfois les unes contre les autres.

Dans des histoires familiales parfois compliquées, la joueuse peut devenir une «arme» entre les mains de vrais manipulateurs. Les exemples abondent. La joueuse française, Aravane Rezai, a notamment été élevée par un père qui a cherché à la couper des autres joueuses en la rendant volontairement agressive vis-à-vis du monde extérieur et de ses rivales. L’adversaire comme une ennemie, argument également utilisé par Richard Williams, le père de Serena et de Venus. Makis Chamalidis analyse:

«Il peut y avoir beaucoup de confusion dans les rapports qui lient une joueuse à un entraîneur, qu’il soit père, petit ami ou simple technicien. Les choses sont sans doute plus simples chez les garçons, où il n’y a pas cette ambiguïté, ce qui ne veut pas dire que ce ne soit pas compliqué non plus, mais c’est peut-être moins apparent.» 

Yannick Cochennec

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Journaliste
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