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Le retour du sax

Charlotte, Caroline du Nord, en novembre 2009. REUTERS/Carlos Barria

Charlotte, Caroline du Nord, en novembre 2009. REUTERS/Carlos Barria

Le saxophone fait son retour dans la pop music.

L’émission Saturday Night Live (SNL) constitue depuis 36 ans l’un des derniers refuges d’une espèce musicale en voie d’extinction: le solo de saxophone. En 1975, la toute première émission du SNL s’ouvrit sur un altissimo endiablé du célèbre jazzman David Sanborn, qui donna le ton de tous les génériques qui devaient suivre.

Depuis 1985, le premier saxo du groupe de l’émission est Lenny Pickett, qui s’est rendu célèbre en jouant dans le très respecté groupe de cuivres Tower of Power. Ancien ingrédient de base de la pop-music, le saxophone est depuis complètement passé de mode… sauf au SNL.

Toutefois, au mois d’octobre dernier, un chasseur a été autorisé à entrer dans la réserve. Dans un sketch intitulé «The Curse» (Le mauvais sort), un homme d’affaires arrogant joué par Andy Samberg est pourchassé par Jon Hamm (Don Draper dans Mad Men, queue de cheval, torse nu et biceps luisants) qui débarque inopinément en traversant les murs pour jouer un solo de saxophone très lite-jazz.

Une fois son solo terminé, Hamm se tourne vers la caméra et, avec un regard de braise, clame le nom de son personnage: «Sergio!». Durant quatre minutes d’une absurdité sublime, le sketch exploite la simple idée que les solos de saxophone sont devenus non seulement démodés, mais carrément kitsch, voire totalement ridicules.

Je ne peux m’empêcher d’imaginer Sergio à chaque fois que j’entends Last Friday Night (T.G.I.F.) de Katy Perry, extrait de son album Teenage Dream (2010). La majeure partie de la chanson se déroule gentiment, sans grande surprise par rapport aux critères de la pop actuelle: rythme sautillant, guitares ensoleillées et grand refrain évoquant une soirée mémorable (que l’on aimerait tant revivre) durant laquelle on a dansé sur les tables avant de se baigner tout nus.

Une anomalie qui devient tendance

Mais, d’un seul coup, juste avant d’arriver à 3 minutes, un saxophone surgi d’on se sait où se lance dans un délire de notes stridentes, à la Sergio. La première fois que j’ai entendu la chanson, le saxo m’a pris complètement par surprise. C’était bien trouvé.

Les paroles de Katy Perry évoquant une soirée adolescente un peu niaise, quel meilleur corollaire musical leur trouver qu’un solo de saxophone kitsch à souhait? Il s’avère que les parties de saxophone de T.G.I.F. sont jouées par Lenny Pickett. Le gardien du parc est sorti de la réserve pour relâcher l’un de ses protégés dans la nature.

Avec la sortie du nouvel album de Lady Gaga, Born This Way, ce qui était une anomalie devient tendance: le saxophone fait son retour en force. Deux des chansons de Born This Way, Hair et Edge of Glory incluent du saxophone, joué par Clarence Clemons de l’E Street Band. «C’était génial. J’étais très enthousiaste, a raconté Clemons au magazine Rolling Stone dans un article au sujet de cette collaboration. Je suis fan de Lady Gaga.»

Les deux titres de Lady Gaga ont un point commun avec celle de Katy Perry: elles font vibrer la corde nostalgique. Lady Gaga a affirmé qu’elle souhaitait donner à sa chanson un «côté Bruce Springsteen», ajoutant, à propos de Hair: «C’est très intéressant, car cela met du saxophone au cœur d’un disque très électronique» (À cet égard, les solos de saxo sur les chansons des deux chanteuses sont à ranger dans le même panier que le tube des Black Eyed Peas The Time, autre chanson douce-amère incorporant une louche de soupe mal digérée des années 1980 —en l’occurrence, une reprise de The Time of My Life du film Dirty Dancing— dans un morceau par ailleurs très contemporain).

La perfection de «Born to Run»

Dans les années 70 et 80, les solos de saxophone ont proliféré en dehors du monde du jazz, envahissant toute une palette de styles rock. Les Rolling Stones et Creedence Clearwater Revival ont notamment utilisé des saxophones afin d’obtenir des effets bluesy ou enjoués dans des chansons comme Can't You Hear Me Knocking? ou Long As I Can See the Light —annonçant le son classic-rock plein de saxo qu’incarne à la perfection le Born to Run de Bruce Springsteen (1975).

En Grande-Bretagne, David Bowie, T. Rex et Roxy Music ont fait du saxophone un accessoire presque aussi indispensable au glam-rock que les paillettes et les chaussures à plates-formes, tandis que King Crimson et Pink Floyd mettaient l’instrument au service de leur rock progressif sophistiqué.

Pour revenir à l’Amérique, Billy Joel et Lou Reed ont pu évoquer dans New York State of Mind et Walk on the Wild Side l’ambiance sombre des rues new-yorkaises au travers de solos de saxo aux sons rauques. Dans un registre plus marginal, James Chance et d’autres artistes de la scène No Wave ont abondamment utilisé le saxophone, jouant pour leur part la carte de la distorsion et de l’atonalité. En 1985, INXS n’était pas en reste avec le saxo lumineux de son très dansant What You Need, qui sonne encore très bien aujourd’hui.

Qu’est-il donc arrivé au saxophone? La réponse se trouve en partie dans les années 90. Le rock joué dans cette décennie du détachement ironique convenait mal à cet instrument élaboré et scintillant, impossible à jouer en prenant un air détaché. Les joues se gonflent, les doigts pianotent… le saxophone implique une honnêteté et une délicatesse, une musicalité incompatibles avec les riffs à l’arrache et les accords maltraités du rock d’alors.

On imagine mal un saxophoniste balancer son instrument dans un ampli comme Kurt Cobain le faisait avec sa guitare —le saxophone semble trop raffiné pour ce genre d’extravagance, cela reviendrait en quelque sorte à proférer des obscénités en latin.

Si les grands noms du metal des années 80 ont continué à déverser des torrents de notes jusque dans les années 1990, c’est qu’ils ont fait passer leur virtuosité pour de l’agressivité, ce qui est beaucoup plus difficile à réaliser, si ce n’est impossible, avec un saxophone. Et que dire des métaphores sexuelles de rigueur? Si un guitariste branle son manche, que fait un saxophoniste? Il suce?

Déficit d'image

Cela nous amène à un autre problème auquel le saxophone fait face aujourd’hui : il a un gros déficit d’image. Le saxophoniste le plus emblématique à qui l’on puisse penser récemment est sans doute Kenny G. —un grand séducteur de ménagères, dont les mélodies sirupeuses ont grandement contribué à l’image kitsch à laquelle le saxophone est aujourd’hui associé. Dans la vie de tous les jours, les saxophones sont aussi désormais intrinsèquement liés à l’une des expériences les plus pénibles qui soient: attendre au téléphone qu’un service client veuille bien nous répondre.

Comme c’est généralement le cas avec les tendances venues des années 1980, ce retour à la mode du saxophone est d’abord passé par une récupération ironique. En 2000, les groupes pop français Air et Phoenix, très en vogue aux États-Unis, ont commencé à recycler des sonorités démodées outre-Atlantique, agrémentant leurs morceaux de langoureux solos de saxo.

Plus récemment, le revival soft-rock pratiqué par des groupes indie comme Gayngs ou Destroyer a également fait appel de manière plus ou moins ironique à des solos de saxophone (mais l’instrument a aussi été utilisé beaucoup plus sérieusement par Deerhunter, Glasser et Fleet Foxes dans des chansons récentes).

Pop stars cherchant à vendre énormément d’albums, Katy Perry et Lady Gaga n’ont pas le même rapport avec le second degré musical que les groupes indie. L’irruption d’un saxophone dans leurs tubes risque de briser le charme de la chanson —et ce n’est pourtant pas le cas. Le meilleur moyen pour comprendre pourquoi le saxophone fonctionne dans Edge of Glory et T.G.I.F. est de resituer ces chansons dans le contexte du «soar» (montée en flèche), dynamique caractéristique de la pop actuelle, telle que l’a récemment définie le critique musical Daniel Barrow (un phénomène audible dans des morceaux comme Dynamite de Taio Cruz ou Empire State of Mind, de Jay-Z).

Le sax et l'excès

Barrow définit le «soar» comme «ce passage d’un couplet mid-tempo 4/4 avec une dynamique statique à un refrain en notes majeures, surmonté, lorsqu’il s’agit de chanteuses, d’un mélisme dégoulinant ; c’est le moment auquel le producteur envoie le riff, l’explosion de synthés, le hook vocal pour lequel le reste de la chanson n’est qu’un simple accessoire, un prologue et un épilogue uniquement validé par le refrain» (je suis en grande partie d’accord avec cette description, même si, dans le type de chansons dont parle Barrow, le mélisme a souvent été supplanté par des phrasés plus linéaires et des effets saccadés numériques).

En musique, le «soar» est à ranger dans la catégorie des effets spéciaux. Et comme tous les effets spéciaux, il perd de sa force lorsqu’on le reproduit trop souvent. C’est là que réside tout l’intérêt de ces solos de saxophone un peu excessifs : après tout, l’excès est au cœur même des chansons de Katy Perry et de Lady Gaga.

Le solo de Clarence Clemons sur Edge of Glory —n°3 des ventes à l’heure actuelle— est un véritable feu d’artifice musical, et même si l’on ne peut s’empêcher de sourire en entendant ce saxo qui en fait des tonnes, il convient bien au genre d’abandon euphorique visé par Lady Gaga. Le week-end dernier, la chanteuse était l’invitée musicale du dernier Saturday Night Live de la saison.

Elle y a joué une version dépouillée de Edge of Glory, seule au piano. L’artiste n’a pas été avare en effets de voix, mais on n’a pas entendu une seule note de saxophone. Dommage. Sergio était-il retenu ailleurs ?

Jonah Weiner

Traduit par Yann Champion

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