Sports

Roland-Garros: fini le temps des champions adolescents

Yannick Cochennec, mis à jour le 31.05.2011 à 14 h 55

L'époque où des joueurs et joueuses de 16 ans ou 17 ans gagnaient des tournois du Grand Chelem semble révolue.

Martina Hingis en 1997 à Melbourne après sa victoire à l'Open d'Australie, REUTERS/STR New

Martina Hingis en 1997 à Melbourne après sa victoire à l'Open d'Australie, REUTERS/STR New

Peut-on imaginer, aujourd’hui, un vainqueur de Roland-Garros ou d’un autre tournoi du Grand Chelem de tennis qui serait âgé de 16 ans ou 17 ans? Non. Il n’y a personne sur le circuit professionnel, aussi bien chez les hommes que chez les femmes, pour réussir une telle prouesse ou alors ce petit génie en herbe est bien caché. Gagner une compétition de cette envergure à moins de 20 ans relève même de la gageure.

Et pourtant, c’était une sorte de norme il n’y a pas si longtemps. En 1989, à 17 ans et trois mois, Michael Chang devint ainsi le plus jeune vainqueur de l’histoire de Roland-Garros et des tournois du Grand Chelem. Sept ans plus tôt, Mats Wilander s’était imposé sur la terre battue de la Porte d’Auteuil à 17 ans et 9 mois. En 1985, Boris Becker avait également moins de 18 ans lorsqu’il a triomphé sur le gazon de Wimbledon.

Monica Seles à 16 ans

Du côté des femmes, où la précocité est généralement plus avancée, Monica Seles fut consacrée à Roland-Garros à 16 ans et demi en 1990.

A l’Open d’Australie, en 1997, Martina Hingis fit tomber tous les records en triomphant à 16 ans et quatre mois. Steffi Graf, Arantxa Sanchez, Maria Sharapova, autant d’autres championnes consacrées dans les épreuves les plus prestigieuses avant même d’avoir soufflé leurs 18 bougies.

Mais aujourd’hui, le tennis féminin semble avoir tourné cette page adolescente. L’an passé, l’Italienne Francesca Schiavone avait presque 30 ans quand elle s’est imposée à Roland-Garros. La mère de famille est même devenue tendance avec Kim Clijsters, 26 ans, victorieuse notamment des derniers US Open et Open d’Australie –à Melbourne, elle a disposé en finale de la Chinoise Na Li, 29 ans.

Aujourd'hui autour de 20 ans

En s’intéressant aux trois meilleurs joueurs actuels du circuit masculin et vedettes incontournables de ce Roland-Garros, Rafael Nadal, Novak Djokovic et Roger Federer, il faut bien constater que s’ils n’ont pas eu une éclosion tardive, ils ne se sont pas révélés non plus en pleine adolescence. Nadal avait 19 ans lors de son premier sacre à Roland Garros en 2005. Federer était âgé de presque 22 ans quand il enleva son premier tournoi du Grand Chelem à Wimbledon en 2003. Djokovic avait, lui, 20 ans à l’Open d’Australie en 2008.

Au fond pour se convaincre de l’évolution de plus en plus physique des joueurs et de leur manière de jouer, il suffit de regarder, à 15 ans d’intervalle, deux vidéos de Pete Sampras et de Rafael Nadal qui ont tous les deux remporté leur premier titre du Grand Chelem à 19 ans pile.

Entre le très fluet Sampras vainqueur de l’US Open en 1990 et le déjà très musculeux Nadal champion de Roland-Garros en 2005, il y a une différence morphologique relativement nette, même si tous les jeunes de 19 ans d’aujourd’hui ne ressemblent pas à Nadal, véritable force de la nature. Il n’empêche: Sampras était un long fusil à côté de certains jeunes costauds actuels.

Tout a changé, il est vrai, en deux décennies. La manière de jouer, on l’a dit, avec un enracinement profond et puissant sur la ligne de fond de court nettement plus exigeant en termes de dimension physique alors qu’il y a 20 ou 30 ans davantage de joueurs étaient notamment et naturellement portés vers l’attaque et le filet à une époque où la créativité, plus répandue, pouvait encore l’emporter sur la violence des coups.

Pour «déménager» depuis le fond de court, il faut avoir un «coffre» qu’il n’est pas encore possible de s’offrir à 17 ans, âge où le corps continue de muer. On ne rappellera jamais assez combien la carrière de Martina Hingis, championne ultra précoce et inventive, s’est arrêtée net (pour ainsi dire) le jour où les sœurs Williams, aux morphotypes nouveaux, ont débarqué pour «révolutionner» le tennis féminin.

Cordage synthétique

Le matériel a également modifié considérablement la donne avec l’apparition de cordages synthétiques, nettement moins doux que le traditionnel boyau, qui donnent certes un bonus de puissance, mais affectent aussi grandement les organismes en raison des chocs très violents occasionnés. Muni d’un tel matériel et contraint aux méthodes de jeu modernes, le corps d’un jeune homme ou d’une jeune fille de 17 ans ne joue pas d’égal à égal avec quelqu’un qui a quelques années de plus car ces armes ne sont pas à mettre entre toutes les mains à ce niveau-là.

On ajoutera aussi qu’en 20 ans, le bagage technique s’est sérieusement renforcé à l’image du niveau des préparations physiques. Les jeux sont devenus tellement plus complets au fil du temps et il est moins aisé pour un très jeune joueur de surprendre son monde face à des adversaires nettement mieux outillés.

En 1989, à Roland-Garros, Chang avait été jusqu’au bout de son rêve avec sa tête et ses jambes, mais ses coups étaient loin d’être meurtriers. Regardez cet échange de la finale de Roland Garros en 1982 entre Mats Wilander et Guillermo Vilas et vous aurez une idée très claire de la variété d’alors.

L’âge est une donnée essentielle du sport toujours observée à la loupe. Des chercheurs de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) et de l’Irmes (Institut de recherche biomédicale et d’épidémiologie du sport) viennent de constituer une étude sur le sujet dont les travaux ont été publiés dans la revue Medicine & Science in Sports & Exercice et qui analyse les carrières de toutes les joueuses et joueurs de tennis figurant dans les 10 meilleurs mondiaux depuis 1968.

Carrière de 16 ans

Dans cette étude faite sur un total de 241 top 10 et 143.000 matches, qui souligne que la précocité n’augmente pas le potentiel de victoires, Marion Guillaume et Jean-François Toussaint, à l’origine de cette enquête, relèvent que la durée de carrière moyenne est de 16 ans pour le top 10 masculin et de 15 ans et 9 mois pour les femmes, et que ces chiffres n’ont que très peu évolué en 40 ans.

Cela tendrait à tordre le cou aux idées reçues et à cette sensation que les joueurs doivent abréger leurs aventures sportives à cause des blessures, plus nombreuses, qui affectent de nombreuses trajectoires. Mais les chercheurs nuancent, en revanche, en précisant que l’âge de la retraite était de 33 ans et 7 mois pour les hommes avant 1985 et qu’il est passé à 31 ans et 2 mois après 1985 avec des débuts de carrière il est vrai plus précoce. Le dernier match se déroule donc maintenant près de deux ans et demi plus tôt qu’avant 1985. Le corps vieillit ou s’use peut-être plus vite.

Toujours selon l’enquête, les femmes n°1 mondiales atteignent un pourcentage de victoires maximum de 82% à 21 ans et demi, ce score étant de 78% à 23 ans et 8 mois pour les n°1 masculins. Cela signifie qu’à 21 et 23 ans, les n°1 mondiaux femmes et hommes gagnent 8 matchs sur 10. Cela montre une plus grande précocité chez les femmes sachant qu’elles déclinent aussi plus vite.

Marion Guillaume et Jean-François Toussaint relèvent enfin que «la meilleure joueuse (ou le meilleur joueur), celle (celui) qui deviendra la (le) n°1, commence habituellement plus tôt que les autres sur le circuit professionnel.» Sauf qu’il (ou elle) aurait tendance, ce qui ne dit pas l’étude calquée sur une longue période, à triompher désormais plus tard au sommet du jeu.

A moins que demain, un phénomène de 17 ans ne vienne bouleverser ce nouvel «ordre établi» à Roland-Garros ou ailleurs.

Yannick Cochennec

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte