Partager cet article

Avec la sécheresse, gare aux spéculateurs de la faim

Récolte de blé près de Naplouse, en Cisjordanie, en mai 2011. REUTERS/Abed Omar

Récolte de blé près de Naplouse, en Cisjordanie, en mai 2011. REUTERS/Abed Omar Qusini

Sous l’effet de la hausse des prix des matières premières alimentaires, la faim dans le monde regagne du terrain. La sécheresse et la spéculation aggravent une situation que le G20 qui se prépare ne pourra pas améliorer.

La Banque mondiale tire à nouveau la sonnette d’alarme. En un an, l’indice des prix alimentaires a augmenté de 36%. Conséquence immédiate, depuis juin dernier à cause de la flambée de ces prix, 44 millions de personnes en situation fragile sont tombées dans la misère. A la mi-avril, l’institution internationale soulignait que toute nouvelle hausse de 10% précipiterait 10 millions de personnes supplémentaires sous le seuil de pauvreté (1,25 dollar par jour), où sont déjà plongés 1,2 milliard d’individus dans le monde.

On n’en finirait pas d’aligner les statistiques qui décrivent des tensions insoutenables dans de nombreux pays. Au premier trimestre 2011, le prix du sucre avait augmenté de 73% depuis juin 2010. Celui du maïs aussi (et même plus au Brésil, en Argentine..). Le blé est sur la même ligne. Le prix du riz est un peu plus stable, mais enregistre des hausses de plus de 40% en six mois au Vietnam et au Burundi.

Le risque n°1 pour la santé humaine

Pour le PAM (Programme alimentaire mondial), la malnutrition progresse à nouveau depuis dix ans alors qu’elle avait été contenue dans les années 80 et 90. On peut certes y voir les effets de la chute de la production agricole mondiale, qui ne progresse plus que de 1,5% par an contre 3% à la fin du XXe siècle. Du coup, la sécurité alimentaire n’est plus garantie dans le monde. Et la faim et la malnutrition restent le risque numéro un pour la santé humaine – avec un impact qui dépasse celui du Sida, du paludisme et de la tuberculose réunis. La forte instabilité des prix décuple les effets de cette situation.

On invoquera ici la sécheresse, là les inondations : c’est certain. L’année 2010 a été particulièrement affectée par les catastrophes naturelles, en Russie et en Australie par exemple. Selon les perspectives de récolte établies par la FAO, 2011 se présente un peu mieux. Mais les niveaux resteront inférieurs à ceux des années 2008 et 2009.

D’autant que la sécheresse qui frappe certains pays européens aura des répercussions: en France où les rendements vont baisser de plus de 10%, les exportations vont être réduites,  risquant d’affecter les pays du Maghreb qui ont déjà connu des émeutes de la faim. Les prix ont déjà commencé à grimper. L’Ukraine et la Russie, autres exportateurs notamment vers l’Egypte, ne pourront pas fournir les volumes nécessaires : les séquelles de la sécheresse de 2010 n’ont pas été effacées.

L’agriculture comme l’immobilier?

Une partie du problème, toutefois, est ailleurs. En février dernier, la ministre de l’Economie Christine Lagarde, à la réunion du G20 «finance», avait clairement accusé la spéculation: «A Chicago, il s’échange dans l’année 46 fois la production mondiale de blé, et 24 fois la production mondiale de maïs, entre des opérateurs privés qui n’ont aucun lien avec la matière première». Et elle dénonçait une «financiarisation excessive». Bruno Le Maire, en tant que ministre de l’Agriculture, force le trait: «Attention à la colère populaire au cas où certains spéculeraient sur la faim dans le monde. (…) Une régulation financière est nécessaire pour ne pas revivre sur l’agriculture ce qu’on a connu dans l’immobilier», a-t-il déclaré à l’association des journalistes économiques et financiers. Mais on en est loin !

Car si un G20 agricole doit se tenir les 22 et 23 juin prochain, tous les pays concernés trainent les pieds. Certains comme l’Australie considèrent même que les dossiers agricoles ne sont pas du ressort du G20. La Grande-Bretagne, qui a fort bien vécu la libéralisation des marchés agricoles, affiche ses réticences face à toute logique de régulation. Même le Brésil, hostile à l’instauration de prix administrés, s’interroge sur le sens de cette démarche. Il craint par ailleurs que les cultures destinées à la production d’agrocarburants (et qu’il a développées massivement), ne soient mises à l’index à cause de leur impact sur les prix des productions alimentaires.

Discordances au sein du G20

Autant dire que la marge de manœuvre est bien étroite. Le gouvernement français est contraint de se justifier, affirmant qu’il ne s’agit ni de brider ni d’imposer, mais de fluidifier les échanges. Pour y parvenir, Bruno Le Maire va présenter un plan d’action comprenant des mécanismes de coordination au sein de la FAO aux Nations Unies, et plus de transparence sur les marchés pour  lutter contre la «volatilité» — c'est-à-dire les effets de la spéculation sur les prix.

Pour préserver les pays les plus pauvres contre des hausses excessives, on peut aussi imaginer des stockages régionaux qui seraient utilisés dans les périodes de pénurie pour enrayer l’envolée des prix; il appartiendrait alors au PAM de définir les endroits où établir ces stocks. Bruno Le Maire imagine aussi que les pays exportateurs ne puissent plus limiter à leur guise leurs ventes à l’étranger pour sauvegarder leur approvisionnement national. Ce fut le cas notamment de la part de la Russie qui réduisit ses exportations de blé à la suite de la sécheresse de 2010, «exportant» la pénurie et déclenchant une flambée des prix dans certains pays comme l’Egypte.

Surtout, il conviendrait d’aider les pays les plus pauvres à relancer une agriculture paysanne et familiale mise à mal par la pression des entreprises de production internationales qui, elles, profitent de subventions aux Etats-Unis et en Europe notamment. Mais tout le monde n’adhère pas à cette approche d’agriculture durable : elle implique la mobilisation de moyens financiers qui, aujourd’hui, n’existent pas.

Tous les dossiers qui seront abordés au G20 restent incertains : la réunion s’ouvrira sans que les conclusions ne soient ficelées. Il faudra probablement attendre le sommet de novembre pour connaître les véritables avancées. Pendant ce temps, les spéculateurs font leur beurre.

Gilles Bridier

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte