Partager cet article

C'est loupé pour l'apocalypse, pas pour la prophétie

Un militant du groupe Family Radio diffuse des tracts sur le Jugement dernier («Garanti par la Bible!») à Times Square, New York. REUTERS/Shannon Stapleton

Un militant du groupe Family Radio diffuse des tracts sur le Jugement dernier («Garanti par la Bible!») à Times Square, New York. REUTERS/Shannon Stapleton

Comment les adeptes justifient-ils que la fin du monde n'ait toujours pas eu lieu?

Harold Camping, pasteur et prédicateur évangélique médiatique, a annoncé que Jésus Christ reviendrait sur Terre le samedi 21 mai. Nombre de ses fidèles ont écumé le pays pour se préparer au Ravissement, pas découragés pour deux sous par le fait que Harold Camping ait à son actif quelques prévisions de fin du monde pour le moins douteuses (il y a des années, il a affirmé avec force détails que le jugement dernier aurait lieu en 1994).

Si nous ignorons encore ce qui motive les gens comme lui à prédire (et à re-prédire) la fin du monde, il existe une littérature psychologique touffue et assez inattendue sur la manière dont les croyants donnent un sens à leurs rendez-vous manqués avec l’apocalypse.

L'échec d'une prophétie

La plus célèbre étude sur les ratés de fin du monde a été publiée en 1956 dans un livre écrit par le célèbre psychologue Leon Festinger et ses collègues, livre intitulé L'Échec d'une prophétie. Un groupe religieux en marge appelé les Seekers («ceux qui cherchent») avait défrayé la chronique en prédisant qu’une inondation allait détruire la côte ouest des États-Unis.

Ce groupe était mené par une dame excentrique, mais sincèrement convaincue appelée Dorothy Martin, évoquée dans le livre sous le pseudonyme de Marian Keech, persuadée que des êtres supérieurs de la planète Clarion communiquaient avec elle par le biais de l’écriture automatique. Ces derniers lui avaient confié qu’ils surveillaient la terre et viendraient sauver les Seekers en soucoupe volante avant que le cataclysme ne s’abatte sur eux.

Dissonance cognitive

Leon Festinger était fasciné par les mécanismes qui nous permettent de gérer les informations entrant en conflit avec nos croyances, et soupçonnait que nous cherchons à tout prix à résoudre cet antagonisme —un état d’esprit qu’il appelait «dissonance cognitive». Comme il voulait étudier un cas précis qui lui permettrait de vérifier ses hypothèses, il décida de suivre le groupe de Martin avant, pendant et après le jour tant attendu. Allaient-ils abandonner leurs croyances si profondément ancrées, ou allaient-ils œuvrer à les justifier même confrontés à la contradiction la plus crue?

Les Seekers abandonnèrent leur travail, leurs possessions, leurs époux et leurs épouses pour attendre la soucoupe volante, mais d’extra-terrestres ou d’apocalypse, point. Le jour dit, après plusieurs inconfortables heures d’attente, Martin reçut un «message» lui annonçant que le groupe «avait diffusé tant de lumière que Dieu avait sauvé le monde de la destruction». Le groupe réagit en se livrant au prosélytisme avec une vigueur renouvelée. À en croire Festinger, ils résolurent le conflit intense entre réalité et prophétie en recherchant la sécurité dans les chiffres.

«Si de plus en plus de gens peuvent être convaincus que ce système de croyances est correct, alors, après tout, il doit forcément l’être.»

L’échec d’une prophétie est devenu un point de repère dans l’histoire de la psychologie, mais on sait moins que de nombreuses autres études se sont penchées sur la même question: qu’arrive-t-il à un petit groupe de personnes qui attendent très sérieusement, et en vain, la fin du monde?

Les prophéties n'échouent presque jamais

Ironie du sort, la prédiction de Leon Festinger —qu’une apocalypse manquée mène au redoublement des efforts de recrutement— s’est révélée fausse: aucun de ses successeurs n’a trouvé de preuve étayant cette hypothèse. La véritable histoire s’avère bien plus compliquée.

Ce que Leon Festinger n’avait pas compris, c’est que les prophéties, en soi, n’échouent presque jamais. Elles trouvent leur place dans un système de croyances complexes et enchevêtrées, très résilientes aux mises en doute par l’extérieur. Si nous inclinons à nous fier à la justesse d’une revendication isolée pour juger de la légitimité d’un groupe, en revanche, les membres de ce groupe —qui acceptent d’avance sa théologie dans son intégralité— ne se laissent pas forcément déstabiliser par ce qui leur apparaît comme une dissonance mineure.

Il se peut que quelques personnes abandonnent le groupe, en général les derniers arrivés ou les moins motivés, mais la grande majorité n’éprouve que très peu de dissonance cognitive et n’a que de très légers ajustements à faire à leurs croyances. Ils continuent, et même ont souvent l’impression d’en sortir plus riches spirituellement.

Pour ceux qui tirent leur inspiration de la Bible, voici un petit passage du Deutéronome, le 18:21-22, qui illustre à merveille pourquoi une prophétie manquée n’ébranle en rien les fondations de la foi d’un croyant, ni ne provoque chez lui de dissonance cognitive inconfortable:

«Peut-être diras-tu dans ton cœur: “Comment connaîtrons-nous la parole que l’Éternel n’aura point dite?”

Quand ce que dira le prophète n’aura pas lieu et n’arrivera pas, ce sera une parole que l’Éternel n’aura point dite. C’est par audace que le prophète l’aura dite: n’aie pas peur de lui.»

Seules les prédictions qui se réalisent viennent de Dieu, voyez-vous, tandis que les prophéties ratées ne sont que des bourdes humaines —réponse tout ce qu’il a de plus divin à quiconque aurait la velléité de condamner soit un prophète, soit tout un système de croyances sur la broutille d’une apocalypse manquée.

Des prophéties réinterprétées, au besoin

Même sans ce démenti sacré, il est assez facile pour un croyant de réinterpréter et de réviser les détails d’une prédiction pour la faire correspondre aux faits, quels qu’ils soient. Les travaux de recherches regorgent de ce genre d’exemples. Quand l’énergie atomique n’a pas balayé la Terre pour annoncer le retour glorieux de Jésus Christ le jour de Noël 1967, le groupe du Lien universel a joyeusement réinterprété sa prophétie en la présentant comme une force spirituelle plutôt qu’un effet physique.

Quand aucune soucoupe volante ne s’est manifestée à l’humanité en 1976, la secte d’Unarius a remanié sa prophétie en douceur pour se référer plus vaguement à un moment «dans l’avenir», tout en mettant sur le compte des esprits humains étriqués l’incapacité à comprendre le grand projet des extra-terrestres. Lorsqu’un groupe pentecôtiste dirigé par Madame Shepard, ménagère en communication directe avec Dieu, réapparut après avoir passé plus d’un mois dans des abris antiatomiques faits maison, ses membres furent ravis de voir que l’holocauste nucléaire divin n’avait finalement pas eu lieu —et pleins de gratitude que leur foi ait résisté à une telle épreuve.

Rationaliser au quotidien permet de s'adapter

En fait, un si grand nombre d’études ont été conduites sur des prophéties avortées de toutes sortes de religions, qu’elles ont été compilées dans un livre fascinant publié en 2000: Expecting Armageddon. Aucun des groupes décrits n’a réagi face à la persistance inattendue du monde par un prosélytisme acharné, et la plupart se sont contentés d’apporter de légères modifications à leurs croyances. Si, le 21 mai dernier, la dévotion des adeptes de Harold Camping est restée absolument inébranlable, il n’y a rien de surprenant —c’est tout simplement la démonstration du mode de fonctionnement de l’esprit humain.

Pour ceux d’entre nous qui n’attendent pas que le monde s’achève dans un déluge de feu et de lumière, il est facile de juger que ceux qui y croient se bercent d’illusions, mais Leon Festinger n’était pas si loin de la vérité lorsqu’il suggérait que nous nous adaptons même aux contradictions les plus improbables en utilisant tout simplement nos méthodes de rationalisation quotidienne. Les croyants peuvent aussi bien être ceux qui soutiennent avec obstination des politiciens scandaleux, des idéologies avortées, des amis malhonnêtes ou des conjoints infidèles, alors même que la réalité met en évidence les plus claires des incohérences.

L’Armageddon ne s’est pas encore produit cette fois-ci, mais la plupart d’entre nous y ont déjà survécu un certain nombre de fois.

Vaughan Bell

Traduit par Bérengère Viennot

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte