Culture

Trouver un chef d'orchestre est une opération très compliquée

Jan Swafford, mis à jour le 03.07.2011 à 9 h 07

Qui remplacera James Levine à la direction de l'Orchestre symphonique de Boston?

sickert: sir thomas beecham conducting, 1935, Freeparking via Flickr

sickert: sir thomas beecham conducting, 1935, Freeparking via Flickr

Quand en 2001, l'Orchestre symphonique de Boston annonce que James Levine va prendre la direction de l'orchestre, les mélomanes bostoniens ne cachent pas leur scepticisme. Levine est bon, certes, mais il est surtout un homme d'opéra qui s'escrime tous les soirs au Metropolitan de New York, qu'il ne compte pas lâcher. D'un autre côté, c'est peut-être l'occasion pour Boston de sortir de l'apathie musicale qu'elle connaît avec le chef Seiji Ozawa depuis trois décennies. Levine et Ozawa symbolisent chacun à leur manière les liens qu'entretiennent les orchestres avec leur maestro, liens qui vont aujourd'hui devoir être recréés avec un nouveau chef.

Levine: une période faste

Quand Levine fait son entrée au Symphony Hall, Boston découvre un homme passablement enrobé et plutôt mal en point qui se tient avachi, le popotin maladroitement calé sur un tabouret, lève à peine les yeux de la partition et ne bouge les bras qu'avec grande économie. Pourtant, dès les premières représentations de l'épique Symphonie n° 8 de Mahler, Levine va livrer des performances non seulement superbes, mais époustouflantes.

Depuis Serge Koussevitzky, aucun chef d'orchestre ne jouera autant de musique contemporaine à Boston. Levine peut se le permettre parce qu'il est excellent, d'une excellence d'antan, intacte de tout effet de mode – comme ce virus qui sévit parmi les directeurs de musique ancienne et qui leur fait croire que plus c'est rapide, mieux c'est. Levine adapte le tempo, ainsi que tous les aspects de la partition, à la conception qu'il se fait de chaque œuvre. Ses interprétations de Beethoven ou Sibelius sont aussi cohérentes, aussi remarquables, que ses interprétations de Schoenberg ou Harbison. «Jimmy», comme tout le monde l'appelle, fait preuve d'autant de modestie que d'enthousiasme enfantin.

Les musiciens vont donner leur maximum avec ce chef qui leur offre l'occasion de montrer que leur orchestre est l'un des meilleurs du monde. Les représentations inoubliables se succèdent: éclatant et magnifique Requiem allemand de Brahms , féroces Amériques de Varèse, cycle de deux ans où alternent Beethoven et Schoenberg. Dans la note de présentation de la Missa Solemnis de Beethoven , Levine écrit: «C'est le plus grand morceau jamais composé! Vraiment!» Et le public ne peut qu'y croire. Il apparaît ainsi rapidement que l'Orchestre symphonique de Boston est entré dans l'une de ses périodes les plus fastes depuis Koussevitzky – et Levine est peut-être meilleur encore que lui. On s'habitue à quitter le Symphony Hall littéralement sonné, en extase.

Et puis... tout s'écroule

Le 2 mars dernier, l'Orchestre symphonique de Boston annonce que la saison s'achève pour Levine, de même que ses sept ans à la direction musicale; censé prendre effet en septembre, ce changement est en réalité immédiat. À 67 ans, après trois ans de maux de dos chroniques et autres troubles de santé, alors que la direction a tenté de le pousser vers la sortie pour que l'orchestre puisse continuer à tourner, Levine est terrassé par un nouveau problème de dos. Cela fait longtemps que le chef d'orchestre ne se ménage pas, notamment avec son emploi du temps insensé entre New York et Boston. Il a fini par être rattrapé par son rythme de vie effréné. Quant à l'orchestre, resté dans les limbes durant ces trois années de déclin, il entre maintenant dans ce cercle de l'enfer où dérivent, la mort dans l'âme, les orchestres privés de gouvernail.

Les années à venir vont être celles de chefs invités et d'apparitions occasionnelles de Levine si sa santé le lui permet. Des invités peuvent-ils assurer de bonnes représentations? Bien sûr. Mais les chefs invités à la mesure de l'Orchestre symphonique de Boston sont une espèce très rare. La plupart des jeunes maestros dirigent un orchestre et ont un agenda très chargé. En fait, les meilleurs invités sont encore les chefs quasi-retraités, comme l'incomparable Bernard Haitink, que Boston a vu souvent, ou comme Sir Colin Davis, Christoph von Dohnányi et Lorin Maazel. Des hommes qui ont tous dépassé les 80 ans. Mais surtout, les chefs invités ne peuvent façonner un orchestre semaine après semaine, saison après saison, pour doter un groupe de 70 individualités d'une personnalité, d'une manière de voir, d'une communication presque télépathique entre les musiciens et le chef d'orchestre, une communication qui approche le degré de symbiose d'un quatuor à cordes.

En attendant, la quête d'un nouveau chef est lancée

Et là, c'est un peu comme chercher l'âme sœur: elle n'existe pas, mais certain(e)s candidat(e)s sont beaucoup mieux que d'autres. Le style, le talent et l'expérience comptent, mais c'est aussi une question d'alchimie, et tous ces facteurs ne sont pas toujours réunis. Il faut enfin et surtout que la personne qui tient la baguette possède un fort charisme, afin d'attirer le public. Les erreurs de casting se paient pendant des années, voire des décennies, comme a pu l'illustrer le cas Seiji Ozawa.

En 1973, Ozawa est chaleureusement accueilli à Boston. «Mister Cool» aux colliers hippies, il dirige avec la grâce du lion. Après avoir étudié au Tanglewood Music Center, il a été l'élève de Herbert von Karajan à Berlin, s'est distingué à la direction musicale des orchestres symphoniques de Toronto et de San Francisco, et a été bien reçu à Boston en tant que chef invité. On compte sur lui pour apporter une vision et un souffle nouveaux à un orchestre qui s'est toujours classé parmi les meilleurs, mais n'a jamais retrouvé sa suprématie et son panache depuis que Koussevitzky a pris sa retraite, en 1949, au terme de 25 années couronnées par la création du festival de Tanglewood. Certes, disent les connaisseurs, Ozawa est un peu léger et son anglais laisse à désirer, mais avec cet orchestre, il mûrira et fera venir les foules.

Ozawa fait venir les foules, en effet. Véritable héros au Japon, il fait entrer des millions dans les caisses en devises japonaises. Mais il ne mûrit pas tant que ça et son anglais ne s'améliore pas vraiment. Il lui arrive de donner un concert d'exception, en général dans le registre retentissant du romantisme tardif et du 20e siècle, mais le plus souvent, on ne trouve pas grand-chose sous les paillettes de surface: on ne discerne pas l'idée que le chef se fait de l'œuvre. Et Ozawa n'exerce pas plus d'influence déterminante sur Tanglewood. Pendant les 29 années sous sa direction, musique et vision se fanent.

Du reste, la quête d'un chef d'orchestre se heurte toujours à l'incertitude. On ne sait pas à qui on a affaire tant qu'on n'a pas la personne en face de soi et en situation. Voyez les Red Sox de Boston, qui prenaient le lanceur Dice-K pour un messie. En fait de K, ce fut un K.O. pour l'équipe de baseball.

Un long processus

Ozawa ayant annoncé son départ trois ans avant la fin de son contrat, l'orchestre avait eu tout le temps de chercher un nouveau chef. Le départ de Levine évoque davantage un fragile château de cartes qui s'est effondré d'un coup. Nommer un directeur musical prendra au minimum deux ans, auxquels il faudra ajouter au moins un an pour que l'élu puisse prendre ses quartiers. C'est un processus complexe et brumeux, un peu comme une carte routière sans routes.

Le directeur général de l'orchestre, Mark Volpe, a déclaré qu'allait être formé un comité de recherche comprenant quatre musiciens choisis par l'orchestre, quatre membres du conseil de l'orchestre, le directeur artistique et lui-même. Les membres du conseil sont de riches amateurs et mécènes, des bénévoles rarement musiciens. Depuis la fin du 19e siècle, époque où Henry Lee Higginson, d'une éminente famille de la ville, fonda l'Orchestre symphonique de Boston pour le diriger comme son fief, les chefs d'orchestre et les musiciens ont toujours cherché à réduire la puissance du conseil, avec un succès parfois mitigé.

Si aujourd'hui, les musiciens ont leur mot à dire, les membres du conseil conservent le pouvoir car ce sont eux qui tiennent les cordons de la bourse. Quand un chef d'orchestre fait scandale, se met les musiciens à dos ou joue trop d'une musique trop peu appréciée par le public, le conseil peut lui montrer la porte. C'est arrivé à des chefs tels que Mahler, à New York, ou Stokowski, à Philadelphie (ce dernier était alors au faîte de sa gloire, mais il avait insisté pour jouer le Concerto pour violon de Schoenberg). En matière de chefs d'orchestre, les conseils, qui sont davantage experts en finance qu'en musique, ont tendance à privilégier les candidats les plus glamour.

Une des premières choses qu'aura à faire le comité de recherche sera de programmer deux années de chefs invités. Il lui faudra également rédiger la description de poste du chef d'orchestre permanent. Si l'artistique prime toujours, de très nombreux autres facteurs entrent en ligne de compte, comme le festival de Tanglewood, la capacité à lever des fonds, les engagements à l'extérieur, le réseau, l'âge, l'état de santé, la disponibilité, le sexe, l'alchimie, et ainsi presque à l'infini. En jeu, il y a des emplois, des réputations, des entreprises et des millions de dollars.

Au cours des prochaines saisons, les chefs invités seront soit des habitués de l'orchestre, soit des inconnus. Chaque musicien remplira un formulaire d'évaluation pour chaque chef d'orchestre. Les musiciens sont très exigeants, mais ils savent reconnaître les bons (à certaines exceptions près). Puisque les chefs reconnus sont programmés des années à l'avance, il faudra probablement deux ans pour que l'orchestre voie toutes les personnes pressenties. Cependant, précise le directeur Volpe, ceux ou celles véritablement en lice pour le poste seront matière à «fluctuation». En d'autres termes, cela sera tenu secret. Jusqu'à la fin, le dessous des cartes sera jalousement dissimulé aux regards, et la fièvre des spéculations ne fera qu'empirer au fil des mois.

En bout de course, le comité de recherche «recommandera» un nom, puis le conseil, réuni au complet et animé par ses propres mobiles, décidera en dernier ressort. Si sa décision n'agrée pas à l'orchestre, cela fera du bruit. Il suffit de repenser à Marin Alsop, première femme appelée à diriger un grand orchestre américain: si la majeure partie du milieu musical applaudit à sa nomination, l'Orchestre symphonique de Baltimore se révolta contre le conseil qui l'avait engagée. Naturellement, l'orchestre avait affirmé que ce n'était pas une question de sexe, mais de compétences. De toute façon, il était évident qu'Alsop conserverait son poste, car il était hors de question que Baltimore renvoie cette première directrice musicale avant même qu'elle prît ses fonctions. La seule solution fut d'avaler la pilule et de croiser les doigts. Alsop mène toujours la baguette avec doigté à Baltimore, merci pour elle, et son contrat court jusqu'en 2015.

On dit toujours que les talents artistiques du chef sont la priorité, et que tout le reste vient après. Mais tout ce reste pèse très lourd. Dans le cas de Boston, la santé et l'âge compteront certainement plus que jamais. Car Levine ne fut pas le premier à flancher devant le pupitre. À la fin des années 1960, l'orchestre commit l'erreur d'engager un William Steinberg déjà vieux et souffrant: pendant quatre ans, trop malade la plupart du temps, il fut remplacé par un assistant brillant, Michael Tilson Thomas, mais fort jeune puisqu'âgé de 24 ans. L'orchestre était furieux, mais il n'y eut rien à faire jusqu'à ce qu'arrive Seiji Ozawa pour, comme qui dirait, remédier à ce pis-aller. (Dans la partie historique de son site, l'Orchestre symphonique de Boston ne mentionne même pas Tilson Thomas.)

Favoris et outsiders

Pour l'heure, la presse considère comme favoris Michael Tilson Thomas, justement (qui a fait des merveilles à San Francisco et qui est récemment revenu à Tanglewood après des années, et qui est donc peut-être pardonné par l'orchestre); Robert Spano (qui a commencé sa carrière comme chef assistant à l'Orchestre symphonique de Boston, a dirigé l'Orchestre philharmonique de Brooklyn et dirige aujourd'hui l'Orchestre symphonique d'Atlanta en plus d'enseigner à Tanglewood); Riccardo Chailly (superstar sous contrat avec le Gewandhaus de Leipzig jusqu'en 2015 et qui n'a jamais dirigé Boston); et Mariss Jansons (soixantaine avancée, problème cardiaque, dirige actuellement le Concertgebouw d'Amsterdam).

Et puis il y a les outsiders. Les grands ou potentiellement grands chefs d'orchestre ne sont pas nécessairement des superstars internationales, et ce sont ceux-là qu'il est le plus intéressant de dégoter. On évoque dans cette catégorie le Russe Vasily Petrenko qui, à 34 ans, dirige actuellement l'Orchestre philharmonique de Liverpool. Le hic, c'est qu'il vient de signer un contrat avec Oslo qui débute en 2013. Oslo-Boston, ça fait quand même une trotte. Bien sûr, il y a aussi le Vénézuélien Gustavo Dudamel, dit «the Dude», qui a pris la direction musicale de l'Orchestre philharmonique de Los Angeles en 2009. Il est ce qu'il y a de plus approchant d'un fringant Leonard Bernstein en son temps. Mais Dudamel n'a que 30 ans et il ne fraye avec les grands orchestres que depuis cinq ans; pour Boston, c'est impensable, l'orchestre érigerait des barricades.

Ces chefs d'orchestre dirigent déjà des formations renommées et ils sont engagés sur des années. C'était le cas de Levine avec le Metropolitan Opera, et il avait insisté pour conserver les deux postes, ce qui n'a profité ni à sa santé ni à Boston. Si tant est que l'orchestre arrive à débaucher un chef surchargé, il faudra des années pour l'engager à plein temps. Et à l'instar de Levine, certains pourraient vouloir garder leurs deux pupitres, avec les risques que l'on sait. Ce n'est pas l'idéal, mais il faudra peut-être s'en contenter. On peut toutefois dire sans trop se tromper que, cette fois, l'Orchestre symphonique de Boston misera sur des candidats plus jeunes et en meilleure santé, qui montrent l'envie de s'installer à demeure. Mais bien entendu, ces considérations passeront, en théorie, après le talent artistique.

Ainsi en va-t-il des orchestres et de leurs chefs. En résumé, pour ceux qui se soucient de l'Orchestre symphonique de Boston et de l'état de la musique classique aux États-Unis: la partie est loin d'être gagnée. Levine a fait ses dernières répétions avec l'orchestre sur la Symphonie n° 9 de Mahler, qu'il considère comme une «œuvre d'adieu». À la fin, la symphonie, tout comme la carrière de Levine, n'en finit pas de mourir... Le chef d'orchestre s'est effondré avant les représentations.

Pourtant, il arrivera un jour où, quand le nouveau chef (bien plus sûrement que la nouvelle) montera sur son podium, quelque deux milliers de spectateurs retiendront leur souffle. Beaucoup se souviendront alors de Levine et de sa Symphonie n° 8 de Mahler, de son Requiem allemand et de ces autres soirées magiques; ils se souviendront de ce bref âge d'or survenu entre scepticisme et déclin et ils sentiront renaître l'espoir. D'ici là, ce sera le défilé des gens de bonne volonté avec, peut-être, quelques splendides représentations à la clé. 

Jan Swafford 

Traduit par Chloé Leleu

Jan Swafford
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