France

Affaire DSK: la république des officines

Emmanuel Fansten, mis à jour le 14.10.2011 à 12 h 58

Derrière les affaires DSK, Clearstream ou Woerth-Bettencourt, les politiques, le chef de l'Etat en tête, voient la main de ces cabinets noirs.

Policier au Koweit. REUTERS/Stephanie McGehee.

Policier au Koweit. REUTERS/Stephanie McGehee.

Pourquoi une majorité de Français sont-ils convaincus que Dominique Strauss-Kahn s’est fait piéger à New York? Au delà du choc et des interrogations légitimes sur le fond de l’affaire, difficile de ne pas y voir également un tropisme typiquement hexagonal. La Ve République a été marquée par les scandales et les manipulations en tout genre. Hasard et ironie du calendrier, au moment où les amis de DSK glosaient sur la possibilité d’un coup monté, Jean-Louis Gergorin et Imad Lahoud défilaient à la barre du procès Clearstream.

Téléscopage révélateur. Car dans l’imaginaire collectif, le complot est un thème récurrent de la vie politique française. Une paranoïa alimentée par la classe politique elle-même, souvent prompte à dénoncer l’existence de cabinets noirs et les structures occultes gravitant autour du pouvoir, à tort ou à raison.

Nicolas Sarkozy a déjà dit tout le mal qu’il pensait de ces «officines» qui l’auraient pris pour cible dans l’affaire Clearstream. L’an dernier, le chef de l’Etat a de nouveau fait planer l’ombre d’une machination derrière les révélations en cascade sur l’affaire Woerth-Bettencourt. «Je ne suis pas naïf. Je vois bien que derrière tout ça, il y a des officines, il y a des gens».

Rien d’étonnant, donc, à ce que l’affaire DSK suscite aujourd’hui le même type de commentaires suspicieux. Interrogé sur le plateau de La Chaîne Parlementaire, Jean Pierre Chevènement n’a pas manqué d’entonner à son tour l’air du complot. «On peut très bien soudoyer une personne, je connais l’existence d’officines louches». Une déclaration sulfureuse aussitôt relayée sur son compte Twitter sans plus d’explication.

A quoi fait référence, au juste, l’ex-ministre de l’Intérieur? Mystère. Au sens strict, une «officine» désigne un endroit où s’élabore quelque chose. Au fil des affaires qui ont émaillé les dernières décennies, de l’assassinat de Ben Barka à l’Angolagate, le terme est devenu synonyme de barbouzeries et de coups tordus. «Les officines ont toujours existé, souligne l’historien Jean Guarrigues. Traditionnellement, elles sont liés au sommet de l’Etat, à la police ou aux services de renseignement et participent à la manipulation ou à l’obstruction d’un dossier».

Mais aujourd’hui, la diversification des sources et l’éclatement des canaux d’informations ont modifié les règles du jeu. En marge des services officiels, la privatisation du renseignement a fait émerger un nouveau marché. Chaque année, des dizaines de société apparaissent sur ce créneau porteur, souvent fondées par d’anciens gendarmes ou des policiers à la retraite.

Une nébuleuse aux contours flous, à l’intérieur de laquelle on trouve aussi bien des agences de détectives que des entreprises de sécurité privée et des cabinets d’intelligence économique. Leur mission? Assurer la sécurité d’une personnalité, dénicher des informations sur une entreprise ou enquêter sur un salarié suspect.

Sur le papier, les méthodes de ces sociétés ayant pignon sur rue sont parfaitement légales. Mais certaines de leurs missions confinent parfois à l’espionnage pur et simple. Ces dernières années, plusieurs affaires ont mis en lumière les dérives d’un secteur encore mal contrôlé.

Pris pour cible pour avoir pourfendu publiquement le Taser, Olivier Besancenot s’est ainsi retrouvé traqué par un cabinet de détectives dirigé par un ex-policier. Durant quatre mois, la vie du leader trotskiste a été passée au peigne fin, sa famille suivie et ses comptes bancaires épluchés. Officiellement, le commanditaire avait simplement demandé l’adresse d’Olivier Besancenot pour lui faire parvenir une assignation…

L’existence de sociétés privées susceptibles de proposer de tels services est un secret de polichinelle. Il y a quinze ans, déjà, l’ex-patron des Renseignements généraux, Yves Bertrand, s’émouvait du développement fulgurant de ces «officines» dans les colonnes de l’Express. «Sous couvert de sécurité et de protection, elles font pour la plupart du renseignement et peuvent tuer professionnellement ou politiquement». A la tête des RG pendant douze ans, Yves Bertrand en sait quelque chose. Concernant la vie privée des politiques, ses services ont longtemps été aux premières loges.

Consignant le moindre bruit de couloir susceptible d’être exploité, Bertrand se targuait de connaître la vie du tout-Paris, distillant ses informations à quelques journalistes triés sur le volet. Des dizaines de personnalités politiques figuraient en bonne place dans ses fameux carnets, avec souvent une indication sur leurs frasques sexuels, leur train de vie ou leur passé politique douteux.

Dans son livre «Le cabinet noir», l’éditeur Guy Birenbaum raconte par le menu les coulisses du «système Bertrand», entre fausses rumeurs, intoxications et tentatives de déstabilisation. Persuadé lui aussi d’avoir été surveillé de très près, Nicolas Sarkozy s’est toujours méfié de l’influent patron des RG. A l’époque, il soupçonnait notamment Bertrand d’être à l’origine d’une enquête sur son patrimoine immobilier et d’avoir soufflé sur les braises lors de ses déboires avec Cecilia.

Après des années de rivalités internes, Sarkozy finira par avoir la tête de Bertrand. Mais depuis, les méthodes ont-elles vraiment changé à la tête de l’Etat ?

En plaçant ses hommes de confiance à tous les postes clés, le nouveau chef de l’Etat a désormais la haute main sur l’appareil policier et les services de renseignement. Au point d’avoir déjà été soupçonné d’utiliser la nouvelle DCRI (fusion des RG et de la DST) à des fins personnelles.

L’an dernier, le patron du contre-espionnage français, Bernard Squarcini, a lui-même reconnu avoir enquêté sur les rumeurs d'infidélité dans le couple Sarkozy. Et lors de l’affaire Woerth-Bettencourt, la DCRI, protégée par le secret-défense, a été ouvertement accusée de superviser l’espionnage de certains journalistes gênants.

Tout autant que l’existence d’officines privées, cette mainmise de l’Elysée sur les services de l’Etat alimente elle aussi la paranoïa.

Lors d’un déjeuner informel avec des journalistes de Libération, quelques semaines avant son inculpation, DSK avait d’ailleurs confié redouter les mauvais coups de Claude Guéant, aujourd’hui ministre de l’Intérieur. Une polémique relancée par Le Monde, qui vient de révéler l’existence d’une note de police rédigée juste avant la présidentielle de 2007, que des proches de Sarkozy ont pris soin de laisser fuiter. La note en question aurait été détruite depuis. Mais le député socialiste Jean-Jacques Urvoas vient d’écrire à Bernard Squarcini pour savoir si la DCRI avait récupéré l'ensemble des «dossiers relatifs aux personnalités politiques» détenus par les RG. Des informations extrêmement précieuses en période électorale.

Emmanuel Fansten

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