France

Sarko à l'aise dans son G8

Loïc H. Rechi, mis à jour le 28.05.2011 à 16 h 15

Au programme des discussions du deuxième jour, l'accueil des délégations de l'Egypte et de la Tunisie pour parler printemps arabe toujours, une séance de travail sur la paix et la sécurité avec Alassane Ouattara en guest star et une photo de famille des chefs de délégations. Et la conférence finale du chef de l'Etat.

Le 27 mai à Deauville. Yves Herman / Reuters

Le 27 mai à Deauville. Yves Herman / Reuters

Le vent, la pluie, dix petits degrés, autant dire que les pelouses municipales, jaunes d'avoir cramé après trois semaines de soleil intensif, sont bien trompeuses. On se les gèle sévère à Deauville. Mais les flics, eux, n'en ont que faire, fidèles au poste, engoncés dans leurs ternes tenues de force de l'ordre. Les alentours des hôtels Royal et Normandy où séjournent les chefs d'Etat sont complètement bouclés. Sans laisser passer spécial, inutile également d'espérer approcher à moins de cinquante mètre du Centre International de Deauville.

Puisque que je suis considéré comme un journaliste de bas étage et que le service de presse me refuse obstinément l'extension d'accréditation qui me permettrait d'accéder à la zone ultra-sécurisée pour demander aux femmes de chambre comment se comportent les présidents du monde, je me rabats sur l'agent de la Direction Centrale du Renseignement Intérieur (DCRI, les anciens RG) pointé à proximité. Lui, on reconnait direct que c'est pas un flicard de base. 

La quarantaine à tout péter, une petite gabardine grise sur les épaules, pantalons à pince, la barbe bien taillée et un coupe de cheveux à la David Ginola, le mec ne dépareillait pas dans un catalogue de la Redoute. Plutôt sympathique, il m'explique qu'il a été dépêché depuis Millau et qu'il est là depuis quatre jours, à la différence de certaines compagnies de CRS, qui elles zonent ici depuis un mois déjà. Quand on lui dit que vu le dispositif à l'extérieur, ils ne doivent pas avoir grand chose à faire, David Ginola acquiesce : 

"Ouais, ça a été plutôt tranquille, au final on contrôle les entrées et sorties des délégations qui se rendent au CID. On joue un peu les physionomistes aussi, voir s'il n'y a pas quelques têtes qu'on connait qui traineraient dans les parages. Après, si j'ai bien compris, il y a un petit village autogéré qui s'est monté à Honfleur, mais c'est plutôt bon enfant. Vendredi il y a eu une manifestation à Caen aussi, mais pareil, c'était tranquille. Au final, j'ai l'impression que le G8 n'intéresse plus trop les militants. Ce ne sera pas forcément pareil avec le G20.» 

Je salue David et je repars marchant au milieu de la route comme une âme en peine sous la pluie, équipé du parapluie blanc qu'on m'a refilé la veille. Plongé dans d'intenses réflexions, je me fais tout à coup rappeler à l'ordre par un policier. «OH, VOUS ETES AU MILIEU DE LA ROUTE LA, VOUS PASSEZ DE L'AUTRE COTE DE LA BARRIERE». Bon.

9h30: la déclaration conjointe de Nicolas Sarkozy et Barack Obama

De retour de ma petite escapade matinale, j'arrive tout juste pour voir Obama marmonner quelques mots sur l'écran géant, mais la vérité est que je n'ai foutrement aucune idée de quoi ils peuvent bien être en train de parler. Un journaliste dans les parages est à peu près autant en galère que moi. Sauf que lui visiblement ça l'intéresse. «Ils ont fait la déclaration? Tu sais ce qu'ils ont dit? Merde, j'ai rien vu.»

Lui, ça ne m'étonnerait pas qu'il ait raté le truc parce qu'il était en train de s'empiffrer des croissants et des mini-chaussons aux pommes distribués gratuitement, une énième manifestation de cette large machination visant à amadouer la profession. J'ai pour ma part une excuse toute trouvée. J'étais dans les écuries de l'hippodrome de Deauville, puisque c'est là, je le rappelle, que le Centre International de Presse a été installé. Et visiblement dans les écuries, le G8, on s’en fout. 

Bottes et pantalons crasseux, l'ambiance et l'odeur de paille contrastent majestueusement avec tous les mecs sapés comme des pingouins qui bossent autour de moi. Alors on me regarde avec des yeux dubitatifs, interloqué de voir un mec sapé de manière inadéquate avec un appareil photo autour du cou. Bref, je prends le pouls des canassons, j'interroge un mec ou deux pour savoir s'ils sont un peu vénère que des hordes de relous viennent troubler leur quiétude. Mais que dalle.

Apparemment, le grand raout des puissants ne change rien du tout à leurs habitudes, les bêtes sont autorisées à sortir et peuvent aller fouler la piste. C'est tout juste si le bruit des va-et-vient incessants des cars et des voitures occasionne un léger stress. Pas de quoi fouetter un bourrin. Entre temps, Ouattara et la délégation des présidents africains débarquent. Nicolas Sarkozy, le maitre de cérémonie glisse à l'oreille de Bouteflika – descendu péniblement de sa voiture – qu'il faut regarder les caméras, «pour faire une photo officielle, tu sais Abdelaziz». Pendant ce temps-là, le correspondant d’El Pais pète un câble au téléphone parce qu'on lui demande un article sur la boite noire de l'avion Air France. 

12h00: un vent de Tunisie souffle sur le sommet 

Le truc complètement con avec ce G8, c'est qu'hier les journalistes n'avaient rien à se mettre sous la dent alors qu'aujourd'hui, y a des conférences dans tous les sens. Des ONG, un Japonais, la Ligue Arabe, tout ça. Mais comme les mecs de l'organisation ont eu la bonne idée de faire se télescoper les trucs – sans compter qu'il faut bien trouver le temps pour écrire son papier – bah du coup, faut faire des choix.

De toute façon, la conférence que j'attendais vraiment était celle de Béji Caïd Essebsi, le Premier ministre tunisien en poste depuis qu'il a remplacé Mohamed Ghannouchi en février dernier. Dans la salle, c'est un peu la cohue. Les photographes se marchent les uns sur les autres, les journalistes tendent leurs dictaphones et les cadreurs sont à la limite de se foutre sur la gueule tellement ils sont nombreux.

Béji Caïd Essebsi débarque et la joue modeste «Vous allez m'excuser, je suis très timide, j'espère que vous trouverez un intérêt à ce que je vais raconter sur la Tunisie, ce petit pays.» Passé cette séquence émotion, on a le droit à l'incontournable topo sur le printemps arabe – «C'est en Tunisie qu'il a pris son essor» – puis on apprend que la femme tunisienne «aura un meilleur rôle encore qu'en Europe» et que l'objectif du gouvernement est désormais de consolider la démocratie et que les seules élections ne suffisent pas. De bien belles choses sur le papier. Essebsi passe alors la parole à Jaloul Ayed, son ministre des Finances. 

Celui-ci n'a même pas le temps de terminer son introduction qu'un type de France 2 prend direct la parole et lui coupe par la même occasion, posant la question que tous les mecs présents dans la salle ont visiblement à la bouche. «Quel est montant de l'aide que vous a accordée le G8 et êtes-vous satisfait?» Combien, hein dis Jaloul, combien, combien ils vont te lâcher les riches? Alors que Jaloul commence à répondre – en anglais – ce qui fait péter un plomb à un certain nombre de journalistes francophones visiblement en carafe avec la langue de Shakespeare, Béji Caïd Essebsi sort de la salle. Stupeur. Voilà que ça s'excite à mort. Un premier lâche alors «Mais... pas de question?». Puis un autre enchaine «Des questions, des questions».

Un attaché de presse calme alors tout ce petit monde, «Ne vous inquiétez pas, il revient.» Jaloul annonce alors que Sarkozy et son crew ont promis une aide de 1,3 milliard de dollars pour couvrir les dégâts entrainés par la crise, somme à laquelle viendront s'ajouter 4 milliards de dollars supplémentaires, débloqués cette fois par la Banque Mondiale. Cette dernière lâchera – soit dit en passant – 40 milliards de dollars pour toute la région dans les années à venir, même si Sarkozy n'a pas précisé le détail des sommes pour les pays concernés. Derrière, on a le droit au bullshit habituel. «Nous sommes très satisfaits des déclarations fortes des pays du G8.» Etc. Etc.

Essebsi revient alors à ce moment-là pour les questions. A la différence de toutes les autres conférences qui s'étaient caractérisées par un respect total des conventions, voilà que l'affaire part complètement en vrille. Les journalistes présents se métamorphosent tout à coup en véritables punks à chien, chacun hurlant sa question plus fort que l'autre, jusqu'à finir par se faire entendre. Et ça en devient drôle. Quand une Canadienne – qui avait décidé de faire les choses dans le respect de l'art et avait réussi à chopper le micro – ose une seconde question, un plaisantin sort de ses gonds, hurlant «Attends, tu vas pas poser une autre question là?».

Et la nana à côté de moi, peut-être la dernière journaliste européenne à travailler avec un magnétophone à cassette surenchérit «Nan mais tu veux pas faire une interview?» Puis un journaliste italien pose enfin la question attendue sur la vague d'immigration tunisienne qui touche l'Europe, en pensant très fort à l'enfer humanitaire de Lampedusa. Mais Essebsi botte en touche, arguant habilement. «Cela ne va pas changer la démographie de l'Europe. Mais si l'Europe veut qu'on les reprenne, on les reprendra». On apprendra aussi que l'Arabie saoudite n'a pas répondu au mandat d'amener émis par la Tunisie. En gros, c'est pas demain la veille que nos amis Tunisiens pourront juger Ben Ali.

Interlude alimentaire avant la conférence de clôture à 14h00

Au diable la résistance aux tentatives de corruption, je dois concéder que le restaurant du G8 est vraiment le putain de bon plan de ce sommet. Après l'épisode des pastas bolos somme toute classiques, le petit émincé de veau en sauce du premier soir avait déjà largement plus de gueule. Histoire de placer ce second déjeuner sous le signe du Maghreb, on a donc eu le droit à de la semoule, du poulet, des petits légumes du soleil et des brochettes de crevettes – un met qui n'a rien à voir avec la Tunisie, j'en conviens.

Histoire d'honorer les producteurs du coin aussi, y avait du Pont l'Evêque et du camembert, servis avec un formidable Saint-Emilion, mais ces couillons d'Italiens n'ont rien calé et ont continué à picoler le vin de table.

Le temps de repasser vite fait à «mon bureau» et expliquer au journaliste d'El Pais – toujours sur son histoire de boite noire le pauvre – la signification des mots «décrochage», «cabrer» et deux trois trucs techniques d'aviation, voilà que j'étais de nouveau dans la salle de conférence principale à écouter Sarkozy faire le bilan du sommet, alors que dans le même temps David Cameron et le directeur de la Banque Mondiale, tenaient deux autres points presse que je n'aurais de facto pas le loisir de vous conter.

Au début, les thèmes ont tourné autour des mêmes choses que la veille à savoir la Libye, la vente d'armes aux Russes et Christine Lagarde bien partie pour rafler la mise au FMI. Nicolas Sarkozy a alors réitéré ses menaces contre Kadhafi, soulignant par ailleurs que les Africains «se sont montrés solidaires» en ce sens. Il s'est ensuite joliment caricaturé – comme il fait si bien quand il donne du «monsieur machin» à tout le monde, a pris son petit ton voix malicieux et a lancé «Monsieur Kadhafi, [un blanc] il peut partir et il évite bien des souffrances au peuple libyen. [un blanc] Ou il reste [un blanc] et il en paiera les conséquences».

Si la question libyenne est vraisemblablement celle qui préoccupe le plus les journalistes ces jours-ci, la Syrie n'a pas non plus été oubliée. Et le moins qu'on peut dire est Bachar El Assad en a pris plein la gueule. Les Russes ont fini par accepter et valider le texte des autres nations. Sarkozy a d'ailleurs laissé entendre que suite à ce G8, le cas syrien pourrait bientôt se régler devant le conseil des Nations Unies. Allant dans le sens de ce qu'Obama avait pu dire ces derniers jours, il s'est montré extrêmement ferme avançant que si Assad n'assurait pas la transition démocratique qu'on lui réclame, il devrait se résoudre à quitter le pays. 

En revanche, sur la question de la vente des porte-hélicos à la Russie – et en particulier de l'épineuse question du transfert de technologie – on a un peu pataugé dans la semoule qu'on avait avalé à midi. Un journaliste – gloire à lui, parce que les conférences auront été dans l'ensemble un bel exercice de léchage de bottes – lui a ainsi brillamment remémoré le précédent Géorgien de 2008, quand Poutine nous avait fait un petit revival soviétique en attaquant son voisin. Et là, Sarkozy a tant bien que mal tenté d'enfumer son monde à base de «Les Russes sont nos amis» et de «Si ce n'était pas nous [sous-entendu qui vendions ces armes] les Espagnols l'auraient sans doute fait.» L'argument de ceux qui font un sale boulot et tentent de se justifier.

La question de l'euro et de la décrépitude de l'économie grecque est également revenue sur le tapis à plusieurs reprises, Jean Quatremer, le journaliste de Libé se payant au passage le luxe de sa deuxième question en deux jours. En guise de réponse, on a tout juste eu le droit à la soupe habituelle en pareille occasion, à savoir que ce n'était pas le thème du G8, «nombre de partenaires de l'Euro étant absents», mais Sarko a concédé avoir discuté le thème de manière bilatérale avec Angela Merkel, ponctuant la chose avec des «Nous défendrons et soutiendrons l'euro» ou «une crédibilité des pays européens est capitale», etc. Le nucléaire a fini par être abordé, mais pas sous l'angle que j’espérais. Répondant à une question, Sarkozy a réitéré que «la marche vers le nucléaire militaire» de l'Iran était «inacceptable» et que de nouvelles mesures seraient prises.

Quand les mots d'esprit de Sarkozy s'insinue dans les esprits

Si ces conférences sont pénibles par moment, on a tout de même eu l'occasion de se marrer un peu. Une journaliste italienne a fini par poser la question que Christophe Carron, le rédacteur en chef de Voici.fr — et occasionnellement contributeur de Slate — aurait rêvé formuler en telle occasion. «Monsieur le président, tout d'abord félicitations! Je ne voudrais pas trop vous parler de votre vie privée, mais pouvez-vous nous dire si c'est une fille ou un garçon?» Rires dans la salle. Ce qu'on se marre entre journaleux. L'ami Sarko a alors fait de l'esprit en retournant la situation. «Qu'est-ce que ce serait si vouliez parler de ma vie privée alors?» On a compris, Carla a un gosse dans le tiroir, affaire suivante.

Et en matière d'esprit toujours, Nicolas Sarkozy a fait très fort. Un journaliste qui rebondissait sur la conférence du Premier ministre tunisien, lui demandait alors – pour résumer – s'il considérait la vague d'immigration tunisienne comme un danger. Et sans qu'il le voit venir, l'animal politique lui a mis un taquet en lui balançant à la tronche, l'air de ne pas y toucher: «Associer l'immigration à un danger, c'est curieux. Je n'aurais pas employé ce mot. C'est vous! Je n'ai jamais été pour l'immigration zéro dans ma vie, je ne commencerai pas aujourd'hui.» On ne peut pas en dire autant de Claude Guéant, mais toujours est-il que Sarkozy attendait sans doute depuis les dernières élections de pouvoir rendre ce coup. Et honnêtement, il a fait mouche.

L'affaire DSK étant toujours dans les têtes, on a eu le droit à une question sur la candidature de Christine Lagarde et si elle allait «réparer l'image de la France dans le monde.» Perche inespérée : Sarkozy est alors monté sur ses grands chevaux, prenant un air faussement grave, pesant ses mots. «Tout ceci est suffisamment triste. [...] En tant que président je dois m'en tenir à une position de recul. Je ne sais pas si Monsieur Strauss-Kahn représentait l'image de la France. [...] Franchement, certains commentaires me confortent à rester éloigné. Franchement, j'aurais préféré ne pas entendre certains propos extrêmement choquant.»

Bref, on joue les indignés mais le mec à la tribune aujourd'hui a de l'assurance. Sur les questions qui touchaient à la France, ce que j'ai vu aujourd'hui, c'était un candidat sérieusement capable de décrocher le droit à un second mandat. Dans ces conditions, qu'on le veuille ou non, Nicolas Sarkozy excelle et se régale. Concernant la candidature de Lagarde toujours, il a confirmé qu'Obama avait arrêté son choix sur le candidat que les Etats-Unis allait soutenir, laissant entendre subrepticement mais clairement qu'il soutiendrait la Française.

Histoire de ne froisser personne, il a tout de même précisé qu'il serait maladroit de laisser croire que ce genre de décisions se prennent au G8 sans les autres régions du monde. Et là, c'était vraiment prendre son auditoire – et les autres régions du monde d'ailleurs – pour des jambons. Mais, c'était là encore une victoire de la France, une victoire à mettre à son crédit. On le sentait de bonne humeur, il rayonnait de bonheur Nicolas. 

Et puis, avant de quitter définitivement la salle, il s'est enfin laissé aller à quelques mots d'esprit à l'intention des journalistes. Il a sorti son plus beau sourire et nous a expliqué avec douceur que la Normandie nous avait réservé ses plus beaux atours, petite boutade, rapport à la météo merdique des deux jours. Il s'est alors laissé aller à un lyrisme qu'on ne lui connait pas forcément, évoquant la mémoire des grands écrivains comme Maupassant, inspirés par la région et ses charmes.

Et puis il nous a raconté qu'Angela Merkel avait succombé elle aussi durant le diner à un ciel changeant subitement de robe, la laissant sans voix. Avant de conclure «Et si Angela est sensible et heureuse au G8, alors c'est un G8 réussi.» Hilarité dans la salle, standing ovation. Je ne déconne pas. Ce mec vient de rentrer en campagne et il a bien l'intention de tout écraser.

Loïc H. Rechi

Loïc H. Rechi
Loïc H. Rechi (32 articles)
Journaliste
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