Star Wars: Pourquoi nous sommes passés du côté obscur

Obi-Wan Kenobi (Ewan McGregor) et Anakin Skywalker (Hayden Christensen) dans Star Wars, Episode 2: L'Attaque des clones.

Obi-Wan Kenobi (Ewan McGregor) et Anakin Skywalker (Hayden Christensen) dans Star Wars, Episode 2: L'Attaque des clones.

[L'EXPLICATION] Le basculement du public vers le côté obscur de la Force, entre 1977 et 2011, a plusieurs causes. Retour sur un phénomène de société qui a troublé la Force.

Retrouvez tous nos articles de la rubrique L'explication ici

La jeune Sariah Gallego, lors d'une convention Star Wars, est sommée de choisir entre le bien et le mal. Contre toute attente, Sariah hésite. Et finalement, choisit de lier son destin avec celui de Dark Vador.

Depuis quand le côté obscur de la Force est-il devenu cool?

(Les commentaires sous la vidéo sont particulièrement éclairants).

Que s’est-il passé pour qu’entre les deux trilogies Star Wars (La Guerre des étoiles en 1977, L'Empire contre-attaque en 1980 et Le Retour du Jedi en 1983, puis la seconde —La Menace fantôme en 1999, L'attaque des clones en 2002 et La Revanche des Sith en 2005), l'attrait des spectateurs se soit porté, comme le montre la vidéo de Sariah Gallego, vers le «dark side»?

Des symboles clairs auxquels le public s'identifiait

En fait, un simple basculement logique. La première trilogie Star Wars introduisait les Rebelles (parmi lesquels les Jedi, religieux représentant la Force —presque des moines) en lutte contre l'Empire (faction politique qui comptait dans ses rangs les Sith, représentant le côté obscur de ladite Force).

Les symboles du côté clair de la Force étaient des gens accessibles et amicaux, parfois cabotins, mais on le leur pardonnait.

Luke Skywalker (Mark Hamill), devant faire son éducation, était le personnage auquel le public jeune pouvait facilement s'identifier. Obi Wan «Ben» Kenobi (Sir Alec Guinness) devint en quelques plans la figure du mentor, secondé dans le deuxième épisode (chronologiquement le 5) par Yoda, maître spirituel et détenteur des secrets de la Force. Et Han Solo (Harrison Ford), le pirate au grand cœur, courageux et ironique.

En face sévissaient Dark Vador, au casque noir impénétrable, et l'Empereur, au visage déformé par l'utilisation à mauvais escient de la Force (comme le montreront les trois premiers épisodes).

Ce n’est pas forcément parce que les gentils étaient sympas et cools, les méchants méchants avec des sales gueules et qu’ils perdaient à la fin, que le fan se sentait proche des premiers. C’est parce que les gentils étaient plus attachants.

Le côté obscur, toujours attrayant et intéressant

«Même Luke doit faire face à la musique du côté obscur et affronter les ténèbres représentées par le père absent et sa propre crainte de lui-même de se voir verser du côté obscur», ce qui le rend d'autant plus intéressant, selon Marc Joly-Corcoran, réalisateur et chargé de cours, doctorant en études cinématographiques à Montréal et corédacteur en chef de la revue en ligne Kinephanos. Il fait référence à la scène de l'Empire contre-attaque dans laquelle Luke voit (ou croit voir) Vador, dans la grotte sur Dagobah.

Que ce soit dans la première ou la seconde trilogie, le côté négatif, méchant ou «obscur» a toujours été plus intéressant, et il structure le récit. Les personnages l'incarnant sont contradictoires, ils sont transgressifs, et évoquent des désirs que l'on ne peut réaliser.

Nous en sommes, humainement, plus proches. Pour Marc Joly-Corcoran, «le côté vilain devient séduisant lorsqu'on représente des personnages "rogues", indépendants et solitaires, comme Boba Fett. Ils sont vilains par instinct de survie, c'est une nécessité. Un certain type de spectateur fan peut s'identifier à ce sentiment beaucoup plus facilement qu'en des Jedi et leurs sens du protocole aussi contraignant que lors d'une visite de la Reine d'Angleterre».

«Il y a quelque chose de pourri au royaume des Jedi»

Dans la seconde trilogie, les personnages les plus intéressants ne sont justement plus du côté des gentils. Les Jedi, à côté des Sith, sont lisses et sans intérêt.

Pour Pierre-Jean Bergeron, professeur et chercheur à l'Université de Montréal, «dans la série d'origine, les bons, c'étaient des “underdogs”, dans l'autre, une bande de fonctionnaires endoctrinés et sans but», bornés et sans volonté de connaître ou d’étudier ce qui se trame du côté obscur de la Force.

Seul Mace Windu laisse à un moment sa colère l'emporter, et «ouvre la porte à comprendre et expliquer l'inconnu, plutôt que simplement chercher à le combattre», suggère Dominic Arsenault, chercheur et chargé de cours en jeu vidéo à l'Université de Montréal.

Lorsque les épisodes 4 et 5 préparent l'épisode 6, qui conte la rédemption d'un Sith grâce à ses enfants, la prélogie s'attarde sur la chute vers le côté obscur d'Anakin, peut-être plus précise dans le dessin animé The Clone Wars. Les Sith restent malgré tout les rebelles de cette prélogie, en face des Jedi engoncés dans leur démocratie qui ne mène à rien et leurs préceptes, incapables même de sauver Padmé Amidala. Pour paraphraser Hamlet, «il y a quelque chose de pourri au royaume des Jedi».

Un côté obscur plus fouillé

Les jeunes spectateurs, qui s'identifiaient dans la trilogie à Luke ou Han Solo, s'identifient dans la prélogie au surdoué Anakin, qui deviendra Dark Vador. Ils subissent en même temps que lui la déception du côté clair et le passage vers le côté obscur (surtout dans l'épisode 3), qui paraît plus intéressant et fouillé.

Les jeux vidéo ont produit, pour Marc-André Huot, universitaire de Montréal, «un effet boule de neige. […] Les joueurs ont pu incarner [dans Jedi Knight et les Knights of the Old Republic] le côté obscur de la Force pour une première fois, et ont préféré les habiletés liées». À titre d'exemple, le dernier jeu, prévu pour la fin 2011, permet d'incarner un inquisiteur Sith.

La prélogie conte finalement la quête d'un gamin chouineur et vengeur, certes considéré comme l'«élu», mais qui va laisser place à ses sentiments plutôt qu'à la raison (ou la religion). D'où la chute d'Anakin, poussé par des mentors ayant failli, vers le côté obscur de la Force.

«Les spectateurs du premier Star Wars ont vieilli...»

Il ne faut surtout pas voir dans ce basculement des fans un changement dans notre société qui serait devenue plus dure. Marc Joly-Corcoran explique:

«L'attrait d'un public pour le “Côté obscur” peut également s'expliquer en invoquant la fascination et la curiosité millénaire qu'a toujours eu l'humain pour le chaos et le danger, le retour au chaos primordial avant le rétablissement de l'ordre cosmique. L'histoire de Star Wars évoque le temps où les Sith régnaient sur la Galaxie (il y a 2.000 ans) jusqu'au jour où les Jedi, représentants de "l'ordre cosmique" (l'ordre Jedi) éliminèrent l'emprise néfaste des Sith. C'était une période de chaos avant que l'univers se voie organisé et redevenir profane... Il s'agit d'un mythe des origines, ce qu'Éliade appellerait le cycle de l'éternel retour. Les films Star Wars racontent le retour du chaos primordial, un sacré sauvage et incontrôlable (le côté obscur). Avec les Jedi, le sacré est domestiqué, réglé, géré et beaucoup moins dangereux que le côté obscur, imprévisible.»

«La société n'est pas devenue plus perverse, estime Yann Leroux, psychologue et psychanalyste. Les spectateurs du premier Star Wars ont vieilli: il leur faut des objets de plus en plus complexes, questionnant l'éthique».

L’accent est donc mis sur Anakin dans la prélogie. Tout est fait pour qu'il soit au centre de l'histoire. Marc Joly-Corcoran précise:

«La trilogie était beaucoup plus centrée sur les personnages et leur relation fraternelle ambigüe (Luke, Leia et Han Solo), et présente donc un aspect plus humaniste que la dernière trilogie, qui avait à la fois la prétention d'amuser une nouvelle génération d'enfants, de garder les fans de la première heure, et d'y ajouter un commentaire politique absent de la première trilogie (“If you're not with me, you're my enemy”, dit Anakin à Obi-Wan dans La Revanche des Sith, clin d'oeil à l'administration Bush).»

Grâce à la seconde trilogie, les fans ont compris qu’ils ne vivaient plus dans un monde de bisounours.

Clément Larrivé

L'explication remercie Marc Joly-Corcoran, Pierre-Jean Bergeron, Dominic Arsenault, Marc André-Huot et Yann Leroux.

Vous vous posez une question sur l'actualité? Envoyez un mail à explication @ slate.fr.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites et vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt. > Paramétrer > J'accepte