France

L'UOIF sur la voie de la radicalisation

Henri Tincq, mis à jour le 15.04.2009 à 16 h 19

L'organisation proche des Frères musulmans radicalise son discours à l'égard des juifs qui ont manifesté leur soutien à Israël pendant la guerre de Gaza. Une manière de regagner du terrain dans une communauté musulmane toujours divisée.

Manifestation pro-palestinienne à Paris en janvier 2009. Bruno Tessier / Reuters

Manifestation pro-palestinienne à Paris en janvier 2009. Bruno Tessier / Reuters

Trois mois après le cessez-le-feu, la guerre de Gaza continue de laisser des traces dans les relations entre communautés juive et musulmane en France. Le communautarisme tourne à plein régime. La politisation alourdit un climat que des initiatives, telle que la création des Amitiés judéo-musulmanes par le rabbin Michel Serfaty d'Evry, avaient contribué ces dernières années à apaiser. Un nouveau signe de détérioration des rapports vient d'être donné lors du rassemblement annuel de l'Union des organisations islamiques de France (UOIF) qui s'est achevé lundi au Bourget.

Devant quelques milliers de militants et sympathisants, lors d'un meeting qui, au fil des années, se fait plus politique, Fouad Alaoui, cofondateur et vice-président d'une UOIF proche des Frères musulmans, s'en est pris à ce qu'il a appelé «l'aliénation inconditionnelle des autorités juives de notre pays aux côtés de l'oppresseur israélien». Il a mis en cause l'organisation de manifestations favorables à Israël, en janvier dernier, par le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif). Il visait notamment la tenue de galas de soutien à l'armée israélienne qui, à entendre le porte-parole de l'UOIF, aurait choqué l'opinion en France, au-delà de la seule population musulmane. Dans son discours, Fouad Alaoui se défend d'un soutien de type «communautaire» aux Palestiniens. La défense des Palestiniens relève, pour lui, d'une «cause universelle juste».

Ainsi, la France n'en finit-elle pas d'abriter des tensions importées du conflit israélo-palestinien. Faut-il s'en étonner, compte tenu de l'ampleur de la dernière tragédie militaire et des impasses politiques au Moyen-Orient? Les sympathies d'un militant juif français vont naturellement vers Israël et celles du militant arabe vers les Palestiniens. On est dans le règne d'une «subjectivité interne normale», comme dit Soheib Bencheikh, un intellectuel musulman français. Mais l'intense politisation des deux communautés crée de la confusion. Le processus de reconnaissance et d'amitié qui était en cours semble aujourd'hui bloqué, alors que s'aggrave l'antisémitisme. On en veut pour preuve la récente agression contre le mémorial de la déportation à Drancy.

Le discours radical d'un Fouad Alaoui au Bourget s'explique par des raisons internes à la communauté musulmane aussi bien qu'externes. Si l'islam de France a gagné en maturité, grâce à un processus électoral de représentation qui avait été initié par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, on reste frappé par son penchant suicidaire à la division. Autrefois fer de lance de l'opposition à la Mosquée de Paris, l'Union des organisations islamiques de France (UOIF) a perdu du terrain lors des dernières élections au Conseil français du culte musulman (CFCM), n'obtenant que 13% des voix.

Le tollé Boubakeur

Qu'elle soit aujourd'hui tentée de regagner des sympathies en prenant la tête de la contestation politique à Israël et du soutien à la cause palestinienne ne devait étonner personne. Que ce choix se fasse au détriment de la paix entre communautés et au risque d'exciter des tensions antisémites déjà fortes en France est beaucoup moins admissible. Dans son discours à la tribune de l'UOIF, Fouad Alaoui a d'ailleurs implicitement reconnu la faiblesse de son argumentation en se défendant de contribuer à toute forme d'antisémitisme.

Dans cette interminable course à la représentation des musulmans de France, la grande Mosquée de Paris témoigne d'un malaise et d'une fébrilité également hérités de la situation au Moyen-Orient. En pleine guerre de Gaza, par signe de solidarité avec les Palestiniens et les musulmans, son représentant aux Amitiés judéo-musulmanes de France a claqué la porte. Récemment invité à s'expliquer par le magazine israélien SVP Israël, Dalil Boubakeur, recteur de la grande Mosquée de Paris et ancien président du CFCM, a cru bon mettre en avant, avec ostentation, ses amitiés juives, loué «l'intelligence de la population israélienne» et repris la thèse des «représailles» israéliennes contre le Hamas.

Le tollé dans la communauté musulmane fut immédiat. Et Dalil Boubakeur a dû réitérer son soutien aux Palestiniens dans un communiqué de rectification, début avril. Plaidant la «déformation» de ses propos, il a assuré que «la grande Mosquée de Paris avait toujours soutenu et continue de soutenir sans réserve le peuple palestinien dont elle partage la souffrance (...). Elle souhaite vivement la création d'un Etat palestinien viable qui permette l'avènement d'une ère de justice, de dialogue et de paix». Il est difficile de ne pas rapprocher le discours de l'UOIF au Bourget de ces prises de position successives et contradictoires d'un Dalil Boubakeur.

Dans les sables

Ainsi va une communauté musulmane privée de gouvernail, toujours en proie aux démons de la division et de la politisation, incapable de séparer ce qui ressort de l'autorité religieuse proprement dite et de l'autorité communautaire et politique. La création d'une sorte de «Crif musulman» gérant les intérêts communautaires et politiques, s'enlise dans les sables. Les bases mêmes de l'élection et de la représentation au CFCM sont toujours discutées: quelle part faire aux gestionnaires des mosquées? Quelle part aux figures proprement religieuses? Quelle taille pour les mosquées représentées? Plus qu'un phare spirituel, le CFCM n'est plus guère qu'un syndicat d'intérêts mélangés.

Aucune communauté ne peut plus être à l'abri du regard de l'autre dans la France d'aujourd'hui. Toutes les enquêtes montrent que la majorité de la population juive a compris l'intérêt d'un dialogue avec les musulmans et que, de leur côté, mieux ils sont intégrés en France, moins les musulmans sont tentés par l'antisémitisme. On en regrettera d'autant plus ces nouvelles formes de raidissement politique qui desservent la cause du dialogue et de la paix dont ces communautés devraient être les exemples. Jusqu'au Moyen-Orient.

Henri Tincq

Image de une: manifestation pro-palestinienne à Paris en janvier 2009. Bruno Tessier / Reuters.

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