France

Au G8, corruption et autosatisfaction, Zuckerberg et bolognaises

Loïc H. Rechi, mis à jour le 27.05.2011 à 10 h 54

A Deauville, il a été surtout question d'autosatisfaction et peu de nucléaire.

Sur les Planches de Deauville, le 24 mai 2011. REUTERS/Christian Hartmann

Sur les Planches de Deauville, le 24 mai 2011. REUTERS/Christian Hartmann

Qu'on se le dise, il était à peu près impossible de passer à côté du fait que Deauville avait été transformée en forteresse pour l'occasion. Pas moins de douze mille policiers dépêchés sur la commune et ses alentours, une zone d'exclusion aérienne, un drone et même des batteries de missiles sol-air. Un petit air de Libye à deux cents bornes de Paris.

Sur le quai du train de 8h45 en partance de Paris à destination de Lisieux –les gares de Deauville et Trouville étant évidemment fermées pour l'occasion–  la SNCF a mis les grands moyens. Avec au moins une trentaine de contrôleurs et à peu près autant types de la sécurité ferroviaire, elle est à peu près assurée de réaliser son record annuel de taux de non-fraude pendant deux jours.

Une fois arrivée en gare Lisieux, la petite troupe de journalistes est prise en charge et installée directement dans un bus spécialement affrété pour la presse, ambiance colo, direction Deauville. Les locaux, eux, ont droit à une fouille en règle par la police à la sortie de la gare. 

Pendant dans ce temps-là, dans le bus, ça lit le journal, ça plaisante, mais avec le nombre incalculable de contrôles de gendarmerie, de police, de vérifications en tout genre et autres réjouissances, le bus réalisera l'exploit de mettre une heure et demie pour parcourir les trente pauvres kilomètres entre les deux villes.

Ce rythme de croisière digne de David Lynch laissera ainsi tout le loisir aux deux correspondants américains de l'agence Reuters de contempler la beauté de l'arrière pays normand et de ses vaches et des canards français: Libération, Le Parisien et Le Monde de la veille, Le Canard Enchaîné... Pas moins. 

L'interminable voyage

Toujours est-il qu'après une éternité à somnoler dans le bus en pensant à tout ce lait et tous ces camemberts que les vaches normandes produisent chaque année, on finit par nous déposer dans la bicoque où on récupère nos accréditations de presse. Et c'est là que commence l'insidieuse entreprise de corruption orchestrée par les puissants de ce monde. Le sésame récupéré, un type souriant, la cinquantaine, le poil grisonnant m'invite à aller récupérer «mon cadeau». Je tends alors mon pass à une jolie brune qui en découpe le coin. Et voilà qu'on me file un sac en toile multicolore remplis de cadeaux que je vous laisse découvrir ci-dessous. 

Un stylo et un calepin? Après tout pourquoi pas, les journalistes ont tellement une réputation de branleurs qu'ils ont peut-être pensé que j'allais venir les mains dans les poches. Un parapluie? Là, je dois dire que les mecs ont vachement bien prévu le coup, le petit crachin qui mouille étant devenu le running gag de la journée.

Et puis une montre pour être à l'heure aux points presse de Nicolas Sarkozy; des caramels dans une boîte de camembert en cas de petites faiblesses; et une carte routière Michelin de la région, des fois que me vienne l'envie de faire un petit tour sur les routes les plus fliquées et impraticables de France. Mais, si tous les objets précédents font sens d'une certaine façon, ce dernier cadeau m'a laissé pantois, je préfère donc ne pas commenter. 

Sur le dernier tronçon d'autobus entre le centre d'accréditation et le centre international de presse, je fais la rencontre de François, officiellement là pour un article sur les révolutions arabes qui sera publié dans une de ses obscures revues intellectuelles qu'on trouve sur les présentoirs des librairies. Mais qui prépare en réalité une petite action pour l'après-midi en compagnie d'autres militants d'ONG. Etant donné l'improbabilité que le sommet soit perturbé par quelques fouteurs de troubles, compte tenu des conditions de sécurité drastiques, François devient tout à coup l'espoir subversif du jour.

12h45h: L'arrivée au Centre de Presse International, enfin

C'est un joyeux bordel qui règne sous le gigantesque chapiteau dressé spécialement sur l'hippodrome de Deauville. Des centaines de journalistes de presse écrite qui pianotent comme des dingues sur leurs ordinateurs. Des dizaines de journalistes télé et leurs cadreurs alignés comme des poules en cage, tendus droits comme des piquet, micro en main, prêts à cracher quelques éléments de contexte dès lors qu'on leur donnera le top en plateau. 

Et au-dessus de tout ce petit monde, un écran géant, qui annonce tour à tour les conférences de presse et diffuse surtout des images de l'arrivée des chefs d'Etat ou quelques morceaux des réunions au sommet auxquelles la plupart des journalistes venus des quatre coins du globe n'ont pas accès. Sur les coups de 13h, c'est Angela Merkel qui apparait à l'écran, à côté de Sarko. Ça sert des paluches à tour de bras et ça fait genre on est trop poto, mais ces deux-là ne trompent plus personne.

Et puis à 13h25, c'est l'effervescence sous le chapiteau. Voilà Barack Obama, accompagné du président russe Medvedev – qui n'est pas plus grand que son homologue français. Le président des Etats-Unis est tout sourire. Tel un rappeur au pas léger, il s'approche de son public venu l'acclamer, lâche quelques checks et la joue à la cool alors que Nicolas le presse gentiment pour qu'il rentre à l'intérieur de la Villa le Cercle où est prévu le premier déjeuner de travail ayant pour thème: «Solidarité avec le Japon et économie globale». 

Et ils font bien d'aller déjeuner, parce que la vérité, c'est que ça commence à creuser cette histoire. Je me dirige alors vers l'immense salle de restauration prévue pour les journalistes et voilà comment je me retrouve face à la seconde tentative de corruption de la journée. Les tables rondes sont joliment dressées et ne manquent pas de pinard. Côté buffet, le choix offert parait assez large au premier abord, avec des salades, des crudités et d'autres petits trucs sympathiques. Et pourtant, de manière inexplicable, comme si je ne passais déjà pas mon temps à manger ça, voilà que je me retrouve avec une assiette pleine de pâtes bolognaises. 

Comme je n'ai pas de pote, je finis par me retrouver à la table d'un Russe qui couvre le truc pour la télévision. Le gaillard est aimable, me dit bonjour en français, me sert un coup de rouge et me gratifie d'un bon appétit alors que sa ribambelle de collègues russes débarquent à la table. Je ne comprends absolument rien à ce que les mecs racontent mais c'est pas grave, le principal, c'est qu'on sente bien à table hein?!

Une petite demi-heure plus tard, je reviens à ce qui est devenu mon poste de travail officiel, coincé entre une meuf qui n'a pas décollé de sa chaise depuis des heures –je me demande bien ce qu'elle peut écrire en fait– et un type de Ouest-France en chemise bleue, avec les bras poilus, qui écrit un article en lisant des dépêches AFP et Reuters. Le temps de balancer deux, trois tweets pourris et d'écrire un mail au rédac chef pour lui dire que le traitement journalistique de la première journée s'annonce périlleux, voilà qu'un truc enfin tangible, en rapport avec le G8 se profile à l'horizon. 

14h45: La conférence de presse de Momo Lévy et Marco Zuckerberg

En parallèle de l'immense salle de presse, les organisateurs ont évidemment installé des salles de conférence, parce qu'il faut bien filer de quoi bouffer à tous ces gens de média qui se sont déplacés jusqu'en Normandie.

Agglutinés dans la salle de conférence n°6, journalistes de presse écrite, de radio, cadreurs et autres photographes sont donc venus écouter nos deux compères, accompagnés d'Eric Schmidt, patron de Google, Hiroshi Mikitani, PDG de Rakuten et Yuri Milner, fondateur de Digital Sky Technologies.  Les cinq hommes sont là pour dresser un bilan du eG8, ces deux jours de conférences sur le numérique qui ont eu lieu à Paris la veille et l'avant-veille.

Maurice Lévy, patron du mastodonte Publicis joue les maîtres de cérémonie et entame la conférence –et nous gratifie d'un accent anglais tellement français– en revenant sur les grands thèmes qui ont émergé de ces deux jours de think tank sur l'internet. Défense de la propriété intellectuelle, question de la «privacité» en ligne ou approche à adopter par les gouvernements, le fringant patron nous sert une soupe insipide, à base de «les discussions ont été claires, passionnées et constructives» ou encore «le digital est une grande opportunité pour les Etats, afin de changer leur relation avec les citoyens». Jérémie Zimmermann et ses amis seront contents de l'apprendre. 

Passée le rapide exercice de synthèse, arrive le moment fatidique des questions-réponses. Et forcément, la mauvaise foi est au rendez-vous dès la première question. Un type demande la raison pour laquelle Facebook intente moultes procès aux sites qui utilisent un nom proche, mais Lévy refuse que le débat se porte sur les entreprises présentes. Grand seigneur, il demande tout de même à Zuckie s'il souhaite répondre mais celui-ci, bien malin, élude la question en prétendant que la traduction n'a pas marché.

La conférence s'enfonce alors dans un marasme assez profond qui me laisse penser que ceux sortant de deux jours au eG8, ont dû bien s'emmerder. Quelques minutes plus tard, Lévy revient sur cette histoire de vilains hackers qui auraient tenté de saboter son bébé. Plus le temps passe et plus la salle se vide. Au bout de vingt minutes, la moitié des télés sont déjà parties, les images de Zuckerberg étant dans la boite. Zuckie, malgré son absence totale de charisme, est clairement la star de la salle. Ma voisine en profite d'ailleurs pour faire quelques photos de lui avec son iPhone entre deux tweets.

Il nous dépeint le tableau d'un internet qui serait en fait un animal à deux faces – deux faces inséparables – l'une puissante, qui donne une vraie voix au peuple, et l'autre controversée car elle induit des problèmes de société et de «privacité». Venant de lui, on peut doucement marrer. Le débat s'enfonce alors sur les questions du téléchargement illégal et mieux vaut partir plutôt que mourir d'ennui.

15h30: L’alter moment de la journée

Alors que je reviens de la conférence, voilà que je retrouve François, pas exactement dans le même accoutrement que le matin. Accompagné d'une mini délégation composé d'un membre ou deux de AIDES, Médecins du Monde ou Greenpeace, l'ami François s'est légèrement travesti et arbore une échappe «Miss Promesses G8». Manière d'apporter un léger vent de subversion dans ce G8, François devient la star d'un jour et donne des interviews à Europe 1 et TV5 Monde, trop ravis de cette petite distraction alors que les médias n'ont toujours quasiment rien à se mettre sous la dent.

Le nucléaire étant au programme des discussions, Karine Gavand, la chargée des questions politiques sur le climat et l'énergie chez Greenpeace a toute sa place ici, mais elle se sent malheureusement bien seule. La jeune femme déplore que les ONG n'ont pas les moyens de faire grand-chose et se contente d'esquisser un sourire en évoquant le souvenir de ces confrères allemands qui avaient réussi l'exploit lors du sommet de Heiligendamm en 2007, à pénétrer dans la zone de sécurité en zodiac. Ce qui avait provoqué un beau bordel, on s'en souvient.  

Logé à la même enseigne que tout le monde, Juan Manuel, le correspondant du quotidien espagnol El Mundo qui bosse en face de moi depuis le début de la journée s'emmerde un peu, lui aussi. Comme il était un peu en galère d'informations mais qu'il était tenu de rendre un premier papier, il a fait avec les moyens du bord, à savoir une petite couche sur Deauville station balnéaire et une autre sur le déploiement policier massif, en attendant d'avoir quelque chose d'un peu plus concret à envoyer à sa rédaction. Son collègue de l'autre grand quotidien espagnol El Pais qui squatte juste à côté de lui à l'air à peu près aussi inspiré. Pas facile le G8 pour les journalistes, d’être originaux. 

18h00: Enfin un truc un peu concret 

Tout ça pour arriver au seul moment vraiment en rapport avec les discussions qui se sont tenues au cours de cette première journée, à savoir la conférence de presse de Nicolas Sarkozy. Il commence par confirmer la vente de quatre porte-hélicoptères à Medvedev. Dans la foulée, il mentionne évidemment le cas libyen, et se gargarise d'en avoir discuté avec son homologue britannique David Cameron. Et puis comme on est au G8 et qu'on est pas là pour enfiler des perles, il enchaîne en expliquant que tout ce petit monde «s'est réjouit que la croissance soit repartie».

Cycle de Doha, lutte contre le protectionnisme, reconstruction du Japon, préparer l'après-Kyoto et ne pas enterrer Copenhague… C'est magnifique. Tant d'humanisme, on aurait presque envie de prendre son voisin dans les bras et pleurer de joie avec lui. Le drame de Fukushima étant encore un tout petit peu dans les esprits, le Président nous confie que la question du nucléaire a été abordée et qu'il faut s'assurer que la sureté soit un enjeu majeur. La représentante de Greenpeace a dû bien se marrer, elle qui m'expliquait que même l'EPR –supposément le réacteur le plus sûr au monde– ne prend pas en compte les premières conclusions imposées par la catastrophe japonaise. 

Et puis on arrive à l'Internet évidemment. Sarkozy est visiblement ravi du résultat du eG8, à tel point qu'il annonce qu'il aura désormais lieu chaque année avant de conclure «Voilà, j'ai résumé 7 ou 8 heures de discussion en 6 ou 7 minutes.» Bravo Nicolas, tu es le champion du résumé-discussion.

Débute alors le formidable jeu des questions-réponses. Que ce soit dit tout de suite, les Français ont eu la part belle. Mis à part un Allemand, une Chinoise, un Brésilien et un d'un pays non-identifié qui a vraiment fait le forcing pour poser sa question, vos petits journalistes nationaux ont raflé la mise. France Télévisions, Radio France, Libération, Le Monde ont tous eu le droit à leur question. Et sur les sept ou huit posées, deux ont concerné la Libye, deux le FMI, une l'arrestation de Ratko Mladic, une la vente des porte-hélicos et puis une sur la Chine, la journaliste de China Business Network étant visiblement soucieuse de la place de son pays dans tout ça.

Pour résumer l'affaire, Nicolas a félicité le président serbe d'avoir agi contre son opinion publique et assure que la France poussera la candidature de la Serbie pour intégrer l'UE. Concernant la Libye, on a eu le droit aux poncifs classiques «Il faut déloger Kadhafi!», et on a versé dans l'autosatisfaction «Si nous n'étions pas intervenu, Benghazi aurait été rasée!».

La question sur la vente d'armes aux Russes était tellement inintéressante qu'il est inutile de s'attarder dessus. C'est finalement sur la candidature de Christine Lagarde que Sarkozy s'est permis une petite pique bien sentie à un DSK pourtant déjà à terre. Alors qu'on lui demandait s'il considérait qu'il y avait un risque dans la candidature de Christine Lagarde, il lâcha cette délicieuse saillie: «Christine Lagarde a une personnalité prévisible.» Suivez mon regard.

Mais le plus étonnant là-dedans, alors même que la question était au menu du jour, c'est que personne n'a rien demandé, ni sur le réchauffement climatique, ni sur le nucléaire. Or quand il s'agissait de s'apitoyer et de consacrer des heures de programmes et de direct ou des millions de mots sur le drame de Fukushima, cette centrale nucléaire en déperdition prête à tout dézinguer à des dizaines de kilomètres à la ronde, il y avait du monde.

Mais voilà, le cycle médiatique s'est refermé et plus personne n'en a rien à faire. Du coup, ces pauvres militants de Greenpeace n'ont plus que leurs yeux pour pleurer. Et Juan Manuel assis en face de moi aussi. On vient de lui demander de réduire son article à 3.200 signes. Je me sens pas malheureux perso.

Loïc H. Rechi

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Loïc H. Rechi (32 articles)
Journaliste
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