Monde

La piraterie à l'âge industriel

Charlotte Duperray, mis à jour le 19.04.2009 à 11 h 50

Buccaneer, Tanit, Ponant, Maersk Alabama, Carrés d'As, Irene EM, Sea Horse, Safmarine Asia, Sirius Star, Liverty Sun. Autant de bateaux victimes d'actes de piraterie ces dernières semaines, dans le golfe d'Aden, au large de la Somalie. Cette recrudescence des attaques, liée à une météo clémente, fait la une de toute la presse mondiale; une dizaine de navires abordés, un Américain ex-otage transformé en héros, un Français de 28 ans, décédé sous les yeux de sa femme et de son fils de 3 ans, les déclarations va-t-en-guerre de Nicolas Sarkozy et Barack Obama, ont définitivement mis ces bandits des mers en haut de la liste des grands méchants. Bien loin de l'image romantique des corsaires et flibustiers des dessins animés, des films, des héros de bande dessinée aux visages hâlés par le soleil et aux oreilles percées...

Les pirates du 21e siècle restent toutefois des opportunistes qui décident d'attaquer à la minute où ils croisent un bateau susceptible de leur apporter un butin. Ils peuplent majoritairement trois régions maritimes: le détroit de Malacca, axe de circulation entre la Malaisie et l'Indonésie, le golfe de Guinée et le golfe d'Aden ont succédé à l'Océan indien et aux Antilles d'antan. Ces trois régions qui correspondent à des routes maritimes marchandes très empruntées ou à des zones de plateformes pétrolières ont en commun d'être dévorées par la pauvreté.

Les pirates, pour la plupart des pêcheurs ou des travailleurs au chômage qui ont troqué leurs métiers d'origine pour un business qui rapporte plus, cohabitent avec les autres habitants dans des petits villages de pêcheurs. Respectés, perçus comme des robins des mers, en Somalie comme en Indonésie, ils ont comme objectif de gonfler le portefeuille familial mais reversent une partie de leur butin au développement et la modernisation de leur village. Rassemblés en ghettos maritimes, isolés des centres économiques et administratifs, les pirates voient pour certains l'occasion d'adhérer à une cause noble à leurs yeux; révoltés par le pillage de leurs ressources et la détérioration de leur environnement, ils sont désireux de rétablir une meilleure répartition de leur matière première, comme le pétrole par exemple.

Mais selon Eric Frécon, politologue spécialisé dans la piraterie maritime, il est particulièrement hasardeux de ratacher leur activité à des causes politiques ou religieuses. Pour lui, ce sont de simples bandits, des voyous; la piraterie multiplie jusqu'à dix fois leur salaire initial, leur principale motivation.

A l'horizon, pas de pavillon noir flottant au vent: les pirates ont tout intérêt à rester discrets. Munis d'embarcations au ras de l'eau peintes en blanc et bleu, ils sillonnent les mers à l'affût de proies accessibles. L'abordage se fait par l'arrière, à l'aide de cordages, de grappins ou d'échelles portatives. Une fois à bord, les pirates maîtrisent l'équipage et détruisent le matériel qui permetterait aux autorités de localiser le bateau. Le romantisme des récits d'aventure perdure — ils attaqueraient lors de nuits sans lune, dans l'ombre du brouillard; la légende veut encore que certains marchent sur l'eau et disparaissent dans les nuages de fumée — mais la réalité du business aussi.

Comme aux temps des Barbe-Noir et Anne Bonny, les pirates reconvertissent une partie de leurs butins dans l'achat de bateaux plus rapides, de matériels plus performants, d'armes plus lourdes; la rançon de la gloire. Désormais, les pirates lancent leurs attaques à partir de bateaux-mères, des cargos qui peuvent tenir le gros temps, rendant la protection des navires encore plus difficile.

250 otages sont actuellement entre les mains des pirates, certains détenus sur leurs bateaux, d'autres à terre. Selon Jean-Michel Barrault, écrivain et auteur de «Pirates des mers d'aujourd'hui», les otages ne sont pas maltraités, ils ont une valeur marchande, qu'il faut à tout prix préserver. En effet, l'objectif des pirates est d'échanger ces vies humaines, comme les navires, contre de l'argent. Entre janvier et octobre 2008, les pirates somaliens ont touché 15 millions d'euros de rançon. Le Monde parle de 30 à 60 millions.

De quoi transformer un artisanat en véritable petite industrie pour ces marins reconvertis et fin juristes, qui se cachent à l'abri de leurs eaux territoriales. Là, sauf accord entre deux pays, les armadas internationales n'ont pas le droit de les arrêter. Leur nombre est croissant, la bataille navale qui les oppose aux différentes armées, est de plus en plus intense et probablement inutile, malgré les romorontades des Occidentaux: la surface à surveiller mesure plus de 2 millions de km2. La solution pour freiner leur activité se trouve sûrement à terre: «Tant que durera la pauvreté, que les possibilités d'un avenir meilleur resteront si faible pour les jeunes, il sera difficile de réduire la piraterie» en Somalie, a expliqué le secrétaire américain à la Défense, Robert Gates.

Charlotte Duperray

Un grand merci à Eric Frécon et Jean-Michel Barrault

Charlotte Duperray
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