France

Clearstream, réplique(s)

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 28.05.2011 à 10 h 18

Deux ans après un premier procès beaucoup plus médiatisé, Dominique de Villepin, Jean-Louis Gergorin et Imad Lahoud ont été rejugés en appel à Paris du 2 au 26 mai. Récit et décryptage en neuf instantanés d'audience.

Dominique de Villepin

Dominique de Villepin sort de la salle d'audience au premier jour du procès Clearstream en appel, le 2 mai 2011. REUTERS/Charles Platiau.

C’est un procès ouvert dans la fièvre médiatique d’une mort physique (Ben Laden) et conclu dans celle d’une probable mort politique (Dominique Strauss-Kahn). Qui, après des audiences tendues en première instance, s’est cette fois tenu dans une ambiance plus dépassionnée, devant un public et une presse clairsemés, en n’intéressant «que peu de monde à part ces prévenus qui jouent leur vie», selon les mots d’un avocat. Qui a fourni de fréquentes répétitions et de subtiles variations par rapport à l’original, tout en laissant, près de dix ans après les faits, encore des points dans l’ombre.

Du 2 au 26 mai, la première chambre de la cour d’appel de Paris jugeait en appel la seconde affaire Clearstream, dans laquelle l’ancien vice-président d’EADS Jean-Louis Gergorin et l’ex-trader Imad Lahoud, condamnés en première instance, ainsi que l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin, relaxé, sont accusés d’avoir fomenté une manipulation visant à accuser plusieurs personnalités, dont Nicolas Sarkozy, d’avoir possédé à des fins douteuses des comptes bancaires par l'intermédiaire de la chambre de compensation luxembourgeoise. Récit et décryptage de quatre semaines d’audience en neuf instantanés et autant de personnages.

«Je ne pense pas à moi mais à ces milliers d'hommes et de femmes tombés sous les coups du fanatisme et de la haine d'Oussama ben Laden»

Dominique de Villepin, le 2 mai

Quand il prononce ces mots, l'ancien Premier ministre est à quelques pas de la salle d’audience et à quelques minutes du début du procès. Dans les mêmes circonstances, le 21 septembre 2009, il avait attaqué les débats en première instance par un mémorable:

«Je suis ici par la volonté d'un homme, par l'acharnement d'un homme, Nicolas Sarkozy, qui est aussi président de la République française. […] J'en sortirai libre et blanchi au nom du peuple français.»

Une réplique qui, cette fois-ci, a attendu que le parquet requière quinze mois de prison avec sursis contre lui pour connaître sa… réplique: le premier jour, Villepin, qui avait rencontré Sarkozy à deux reprises les semaines précédentes, n’a parlé que d’al-Qaida. Le 24 mai, après trois semaines passées à fixer d’un air ennuyé la Justice éclairant la vérité de Bonnat au plafond de la salle, ou à redresser avec solennité son double mètre avant de boutonner sa veste pour répondre aux questions de la cour, il lâche devant les caméras, détachant soigneusement les derniers mots:

«Tout ceci serait incompréhensible si on oubliait que le ministère public est le représentant du garde des Sceaux, placé lui-même sous l'autorité du président de la République, Nicolas Sarkozy.»

Entre ces deux phrases, un procès moins électrique qu’en première instance, en l’absence de «l’hyper-partie civile» Nicolas Sarkozy, qui n’a pas fait appel, mais où l’ombre présidentielle a plané dans les plaidoiries des avocats de Villepin: avec une ironie bourrue, Me Metzner a dépeint un appel du parquet téléguidé depuis l’Elysée. Et annoncé, contrairement aux usages, par le procureur Marin sur l’antenne d’Europe 1, «radio appartenant à Arnaud Lagardère, que Nicolas Sarkozy appelle son "petit frère"».

«Je suis devenu prof de maths et j’ai complètement changé de vie»

Imad Lahoud, le 2 mai

Il affirme gagner 2.000 euros par mois avec son emploi de professeur agrégé de mathématiques au lycée Condorcet, et on le voit, le jour du réquisitoire, discuter lors d’une suspension d’audience avec ses élèves venus en visite… Des trois prévenus, Imad Lahoud est à la fois celui qui a le statut social le plus modeste et qui a été le plus lourdement condamné en première instance, écopant de dix-huit mois ferme pour avoir falsifié les listings de comptes. L’ancien trader, l’expert supposé en sécurité informatique, l’homme aux noms de code multiples au sein des services secrets («Typhose» ou «Mahdi»), qui jure avoir rencontré à trois reprises Oussama ben Laden à Beyrouth avant le 11-Septembre, a donc joué la carte de la modestie.

Il a plaidé en partie coupable mais a affirmé vouloir rétablir la «vérité des rôles»: il a ainsi reconnu avoir ajouté le nom de Nicolas Sarkozy (sous les alias Paul de Nagy et Stéphane Bocsa) aux listings Clearstream, mais à la demande «insistante» de Gergorin, les deux hommes étant «complètement pris en main par Villepin». En première instance, la cour lui avait pourtant infligé la plus lourde peine, scénario qui pourrait se répéter si les réquisitions du parquet, qui a cette fois demandé quinze mois fermes, sont suivies.

«Quand un feu était orange, je pensais qu'il était vert et pas qu'il était rouge»

Jean-Louis Gergorin, le 9 mai

Pas coupable, mais un peu responsable: telle a été en gros la ligne de défense de Jean-Louis Gergorin, accentuée par rapport au premier procès. Pas coupable, l’ancien vice-président d’EADS, car ayant agi de «totale bonne foi» en dénonçant auprès du général Philippe Rondot, conseiller du ministère de la Défense, et du juge Van Ruymbeke les titulaires supposés de comptes auprès de Clearstream. En partie responsable, pourtant, car s’étant laissé abuser par ses soupçons «extravagants» et son «obsession du complot»: il était persuadé que son patron Jean-Luc Lagardère, mort en mars 2003 d’une maladie auto-immune rarissime, avait été assassiné et que les Russes cherchaient à mettre la main sur EADS. Se serait laissé tromper par son «hypersensibilité» et son «anxiété», au point de donner foi aux éléments que lui fournissait le «génial» Imad Lahoud.

A cette thèse du «fou sincère», selon l’expression d’un de ses défenseurs, le parquet a privilégié celle des manipulateurs associés, car Gergorin, «corbeau» mais pas «pigeon», aurait «crédibilisé» une manoeuvre dont il aurait été «le bénéficiaire direct», avec la présence de plusieurs de ses ennemis dans les listings. Un an de prison ferme a été requis contre lui.

«La famille n’est pas un tribunal»

Anne-Gabrielle Heilbronner, le 9 mai

Son témoignage a été la principale nouveauté de ce nouveau procès: absente en première instance, Anne-Gabrielle Heilbronner, l’épouse d’Imad Lahoud, s’est présentée à la barre pour raconter comment elle aurait transmis fin 2006 à Philippe Faure, haut fonctionnaire du Quai d’Orsay proche de Dominique de Villepin, le manuscrit du livre de son mari Un coupable idéal, afin que le Premier ministre puisse le lire et l’amender. Si ce témoignage, nié par les deux hommes, a au final peu pesé sur le procès —ni le parquet ni les avocats ne l’ont mentionné la dernière semaine—, il a rappelé que l’affaire Clearstream était aussi une affaire de familles, de mélange public-privé. Tout en affirmant maintenir une «muraille de Chine» entre sa vie personnelle et l’affaire, Anne-Gabrielle Heilbronner, haute fonctionnaire ministérielle, voyait ainsi débarquer Jean-Louis Gergorin le soir chez elle pour discuter avec son mari, robinets ouverts ou télé à fond pour déjouer les micros.

Son père, François Heilbronner, ancien directeur adjoint du cabinet de Jacques Chirac et ex-patron du Gan, est lui renvoyé en correctionnelle cet automne avec son gendre dans l’affaire de la faillite frauduleuse de Volter, un fonds qu’ils avaient créé ensemble. Marwan Lahoud, le frère d’Imad, le haut dirigeant d’EADS qui lui a présenté Jean-Louis Gergorin, a lui envoyé une lettre au tribunal pour s’excuser (officiellement pour cause de «vacances») de ne pouvoir se présenter comme témoin de moralité. Sans oublier Delphine Piloquet, belle-sœur de Dominique de Villepin et voisine des Lahoud, chez qui l’ex-trader affirme avoir rencontré l’ancien Premier ministre…

«Je tiens à préciser qu’à l’époque Eric Woerth était le trésorier de l’UMP et voyait régulièrement Nicolas Sarkozy»

Olivier Metzner, le 9 mai

C’est l’un des petits coups de griffe régulièrement assénés par l’avocat de Dominique de Villepin: en l’occurrence, il évoquait le fait que l’épouse d’Imad Lahoud avait travaillé quatre mois, entre février et juin 2005, au cabinet d’Eric Woerth, alors secrétaire d’Etat à la Réforme de l’Etat. Derrière l’allusion au «trésorier», une autre casquette d’Olivier Metzner, qui défend Françoise Bettencourt-Meyers, la fille de Liliane Bettencourt, et dont le cabinet et le domicile ont subi une perquisition en plein procès dans le dossier des enregistrements pirates du majordome...

L’affaire Bettencourt, survenue après le premier procès, a d’ailleurs fait l’objet de plusieurs autres mentions à l’audience. Un jour, ce fut Dominique de Villepin évoquant «l’affaire Betancourt» avant de préciser, au milieu des rires, «… l’affaire Ingrid Betancourt», puisqu’on parlait alors de la tentative avortée de libération de l’otage colombienne en juillet 2003. Un autre, le bâtonnier Iweins évoquant lors de sa plaidoirie le collier de la reine, «affaire Bettencourt de l'époque»... pour aussitôt s'excuser avec le sourire auprès de son confrère Temime, ex-avocat de François-Marie Banier et comme lui défenseur de Jean-Louis Gergorin.

Sans oublier par ailleurs que le même Temime et Metzner avaient obtenu il y a cinq ans la relaxe de cadres du groupe Thomson, bête noire de Jean-Louis Gergorin, accusés d’avoir voulu déstabiliser le groupe Lagardère lors d'une opération poétiquement baptisée «Couper les ailes de l’oiseau». Petit monde de la justice et des affaires politico-financières…

«Mon voisin, un paysan, m'a dit: "Philippe, à Paris, on te prend pour un berniche". Dans le Morvan, c'est l'idiot du village»

Philippe Rondot, le 11 mai

Comme en première instance, le témoignage du général Rondot, chargé par Dominique de Villepin d’une enquête sur les listings Clearstream, était très attendu. Blessé dans son orgueil d’avoir été décrit comme un militaire rigide («parce que je ne m'avachit pas»), un naïf obsédé par la traque de Ben Laden ou un «graphomane» avec ses célèbres verbatim de réunions, il a joué à la barre sa partition du militaire obéissant aux ordres: «Nous ne sommes pas dans les services une bande de voyous rompus aux coups tordus qu'il peut y avoir dans le monde politique.»

Avertissant que ses verbatim n’étaient pas un «mezze libanais» où chacun pouvait «picorer» ce qui l’arrange, il a contredit, sans toutefois l’accabler, Dominique de Villepin sur plusieurs points-clé: la réunion du 9 janvier 2004, où le nom de Nicolas Sarkozy aurait été selon lui évoqué par Gergorin à propos d’un «compte couplé», leur conversation téléphonique du 25 mars 2004, au cours de laquelle le ministre lui aurait demandé de faire libérer Imad Lahoud, placé en garde à vue dans une autre affaire, ou encore sa connaissance présumée de la fausseté des listings dès juillet 2004.

Son témoignage est devenu un passage obligé à la fin du procès, le parquet vantant chez celui qui a arrêté le terroriste Carlos un «homme de rigueur», tandis que la défense s’attachait à le décrédibiliser. De manière plutôt feutrée chez Villepin où on a estimé qu’il n’avait pas été «à la hauteur de la situation», ou plus sarcastique chez Me Temime, pour Jean-Louis Gergorin:

«Si tous les espions du monde ont la qualité du général Rondot et si toutes les sources du monde ont la qualité d'Imad Lahoud, je comprends pourquoi la traque de Ben Laden a été si longue.»

«Mais pourquoi tu n’as pas donné les noms?»

Samuel Labarthe (Dominique de Villepin), le 18 mai

Un procès, c’est aussi du cinéma. Un film d’espionnage, quand le général Rondot «récuse les commentaires des personnes qui ont pour seules lectures OSS 117 et James Bond». Un western, quand Me d'Antin, un des avocats de Villepin, compare la présentation médiatique du duel Sarkozy/Villepin à «Pat Garrett contre Billy The Kid». Une tragédie guerrière, quand Me Pardo, avocat de Lahoud, dépeint l’ancienne justice française à partir des Sentiers de la gloire, «on condamne à mort les hommes de troupe et on exonère les officiers». Il était donc logique que ce procès connaisse un intermède cinématographique avec la sortie, le 18 mai, de La Conquête de Xavier Durringer, le film sur l’ascension de Nicolas Sarkozy projeté hors compétition à Cannes.

Ses auteurs affirment s’être montrés prudents en recréant à l’écran la réunion entre Villepin, Gergorin et Rondot du 9 janvier 2004: on y voit effectivement Villepin demander une enquête à Rondot, mais sans mention du «compte couplé». Mais le film dresse par ailleurs un portrait très négatif de l’ancien Premier ministre, obsédé par Sarkozy et que l’on voit invectiver au téléphone le directeur du journal qui a sorti l’affaire (il n’est pas nommé mais il s’agit de Franz-Olivier Giesbert, du Point) en lui reprochant de ne pas avoir publié les noms des politiques cités dans les listings. Un proche du président cité anonymement par L’Express a d’ailleurs estimé que Villepin y apparaît «comploteur, jaloux, méchant» et est «clairement désigné comme étant à l'origine de l'affaire Clearstream».

«Quand on est ministre, on n'implique pas le chef de l'Etat»

Paul-Albert Iweins, le 25 mai

Deux mois après son procès reporté, le «fantôme du palais» a encore hanté les prétoires parisiens. Le nom de Jacques Chirac, qui avait refusé en juin 2007 de déférer à la convocation des juges d’Huy et Pons dans l’affaire au nom de son immunité présidentielle, a été plusieurs fois prononcé. Parfois abrégé, avec le célèbre extrait du verbatim Rondot de la réunion du 9 janvier 2004, selon lequel Dominique de Villepin aurait dit: «Si nous apparaissons, le PR [président de la République, NDLR] et moi, nous sautons.» Un propos démenti par l’ancien Premier ministre, qui a seulement reconnu avoir appliqué dans l’affaire des «instructions» de l’Elysée sur la moralisation de la vie financière, mais n’y a pas davantage impliqué le président. Une autre pièce mentionnant en filigrane Jacques Chirac a été souvent citée, le rapport du très sulfureux et très chiraquien patron des RG Yves Bertrand sur Imad Lahoud, daté de mai 2001: «Pourrait Wer c L.J.», soit «pourrait travailler contre Lionel Jospin». Un point qui n’a pas été éclairci à l’audience.

«La loi donne la parole en dernier aux personnes prévenues. Monsieur Villepin?»

Christiane Beauquis, le 26 mai

Quand le président Pauthe leur avait donné la parole il y a deux ans avant la mise en délibéré du jugement, Lahoud et Gergorin s’étaient tu, mais Dominique de Villepin en avait profité pour affirmer solennellement n’avoir «jamais été humilié» par sa présence au tribunal. Cette fois-ci, comme ses deux coprévenus, il s’est contenté d’un sobre «non merci» avant de quitter le Palais de justice sans faire de déclaration. Et en espérant que la présidente Christiane Beauquis et ses deux assesseurs auront la même lecture du dossier que leurs prédécesseurs, qui avaient jugé qu’il ne pouvait être reconnu coupable de «complicité de dénonciation calomnieuse par abstention», c’est-à-dire de n’avoir rien fait pour stopper la dénonciation alors qu’il aurait eu connaissance de sa fausseté.

Surnommée selon l’AFP «Madame confirmation» pour sa propension à confirmer les jugements de première instance, la juge a notamment reproduit en appel dans leurs grandes lignes les peines des procès des marchés publics d’Ile-de-France, des affaires du Sentier ou de l'affaire Elf, tout en relaxant dans ce dernier dossier l’ancien ministre Roland Dumas, condamné en première instance à de la prison ferme… Qu’en sera-t-il pour Villepin, ce candidat putatif pour 2012 qui a affirmé d’une drôle de formule que son intervention dans Clearstream avait été «comme le fruit confit au milieu du cake, c'est-à-dire sans conséquence»? Jugement le 14 septembre.

Jean-Marie Pottier

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (942 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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