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Ceci n'est pas une pipe, c'est un viol

Ceci n'est pas une pipe, René Magritte

Ceci n'est pas une pipe, René Magritte

Le viol sans violence physique est un cas de figure très courant qui ne signifie en aucun cas que la victime était consentante.

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Dominique Strauss-Kahn, mis en liberté surveillée sous caution le jeudi 19 mai, a déménagé dans la nuit de mercredi à jeudi. Il est notamment accusé de viol par fellation. Un rapide tour sur les forums Internet, dans les commentaires de certains articles consacrés à «l’affaire DSK» — et dans les discussions — permet de se rendre à l’évidence: certaines personnes, hommes et femmes confondus, ont du mal à concevoir comment un homme peut forcer quelqu’un à lui faire une fellation sans le menacer d’une arme. D’où vient cette difficulté à entendre et à accepter la possibilité d’un viol sans violence, et de surcroît le viol par fellation?

D’abord les chiffres: en 2005, le ministère de l'Intérieur a répertorié 4.412 affaires de viol commis sur des personnes majeures en France, soit une agression toutes les deux heures. Un chiffre qui ne prend en compte que les viols qui ont connu une suite judiciaire. Or selon le collectif Contre le viol, seulement 10% des victimes portent plainte et 2% des violeurs sont condamnés.

Selon l’association Osez le féminisme, il y aurait plutôt 75.000 viols par an en France. Les statistiques ne précisent pas quel est le nombre de viols où la victime a été forcée à pratiquer une fellation, mais selon toutes les associations de victimes, ce cas de figure n’est pas rare.

Un viol selon la loi française

La loi française en matière de viol est très complète et assez large comparativement à certains pays. L’article L.222-23 du Code pénal précise:

«Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol. Le viol est puni de quinze ans de réclusion criminelle.»

En tant que pénétration sexuelle, la fellation non consentie constitue bien, au même titre que le coït ou la sodomie non consentie, un viol, et donc un crime. En revanche, une fellation pratiquée PAR l’agresseur SUR la victime est considéré comme une agression sexuelle, qui est un délit ou un délit agravé, depuis une décision de la Cour de cassation en 2001.

L’illusion du consentement

Pourquoi alors cette idée qu’on ne peut pas imposer une fellation à une personne sans la menacer d’une arme? Une des raisons invoquées par les sceptiques est que dans cette situation, la victime aurait une technique simple et infaillible à sa disposition pour mettre fin au cauchemar: mordre le sexe de son agresseur et déguerpir.

Plus généralement, un présupposé assez généralisé est qu’une personne est toujours capable de réagir à une agression sexuelle quand il n’y a pas de contrainte physique. Il peut en découler l’idée selon laquelle un viol sans violence est suspect et pourrait traduire une sorte de consentement de la part de la victime.

Viol sans violence

La réalité est toute autre. Selon la permanence téléphonique Viols Femmes Informations, 49 % des viols sont commis sans aucune violence physique.

S’il est difficile de chiffrer exactement le phénomène, ses explications sont nombreuses. Le viol est un acte de domination qui commence souvent par de la peur, un sentiment que l'on trouve dans nombre de témoignages de victimes. Une peur qui paralyse totalement la victime, ou la sidère selon le terme utilisé en psychologie. Le site SOS Femmes utilise une métaphore souvent citée pour décrire cette sensation:

«La victime se retrouve dans la même situation qu'un lapin traversant une route de nuit et qui est pris dans les phares d'une voiture: pétrifié, figé, tétanisé, incapable de réagir, il se laisse écraser par la voiture.»

Incapacité à réagir

La difficulté à réagir peut venir de la nature soudaine et brutale de l’événement, mais aussi pour des raisons psychologiques liées au fait que l’agression ne correspond pas à l’image que l’on a de l’agresseur, qui peut être une personne que l’on pensait de confiance. La victime peut aussi ne pas réagir violemment pour ne pas causer du tort à l’agresseur, ou à cause du statut de celui-ci.

Dans d’autres cas, l’ascendant moral de l’agresseur ou la surprise va suffire à empêcher toute réaction de la victime. C’est pourquoi la loi française précise qu’un viol est une pénétration commise par «violence, contrainte, menace ou surprise».

La difficulté à réagir au début du viol peut entraîner une sorte de cercle vicieux de l’engagement: la victime se retrouve pendant l’agression à éprouver un sentiment de honte ou de culpabilité pour s’être retrouvée dans cette situation.

Pratiquer une fellation non consentie peut entraîner des séquelles psychologiques particulières, qui viennent s’ajouter aux symptômes habituels chez les victimes de viol que sont la culpabilité, la honte, le sentiment d’impuissance et la grande difficulté à parler de ce que l’on a subi.

Pas que pour le viol

Mais le sentiment de culpabilité pour une situation qu’on ne contrôle pas n’est pas spécifique aux victimes de viols. C’est même un symptôme classique du stress post-traumatique. On le retrouve chez les personnes ayant subi d’autres types de traumatismes, comme des agressions physiques gratuites ou des accidents.

Face à un niveau de stress très important, il existe plusieurs réactions instinctives: fuite, contre-attaque, paralysie etc. Mais il est impossible de prévoir la réaction d’une victime, et même une personne sûre d’elle et de ses droits peut connaître une paralysie.

Grégoire Fleurot

L'explication remercie le psychologue clinicien qui  a répondu à ses questions, et le Collectif féministe contre le viol (CFCV - Numéro vert SOS Viols Femmes Informations 0 800 05 95 95).

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