Prostituée, le métier d'avenir des jeunes Cambodgiennes

De nombreuses Cambodgiennes quittent le secteur du textile pour la prostitution. Le calcul coûts/avantages penche souvent en faveur du «secteur du divertissement».

Une prostituée attend un client dans un parc à Phnom Penh, le 20/07/2010, Chor Sokunthea/REUTERS

- Une prostituée attend un client dans un parc à Phnom Penh, le 20/07/2010, Chor Sokunthea/REUTERS -

«C’est un bon boulot?»

C’était sans doute la question la plus stupide de toute l’histoire du journalisme. Je venais de la poser à une jeune femme qui m’avait servi un verre au Zanzibar, bar à hôtesses de Phnom Penh dont «le personnel constitué de jolies demoiselles… est toujours disponible pour vous servir et combler vos moindres désirs». Les hôtesses sont payées pour flirter et se consacrer aux clients, mais de toute évidence je venais de pousser celle-ci à bout.

«Vous savez bien que ce n’est pas un bon boulot», me répondit-elle avec un sourire affecté qui trahissait son irritation.

Le sexe et le textile comme seules alternatives pour survivre

Au Cambodge, où le régime de l’ancien communiste Hun Sen supervise une forme particulièrement brutale de capitalisme de copinage, les choix économiques sont sérieusement limités et 40% de la population vit avec moins de 1,25 dollars (0,88 euro) par jour. Pour les jeunes femmes, travailler dans l’industrie du sexe —ce qui comprend les bars à hôtesses, les bars-karaoké, les salons de massage et la prostitution en free lance— est l’une des rares alternatives à l’industrie de l’habillement, responsable de 90% des revenus de l’exportation du pays. Aussi déplaisante qu’elle soit, beaucoup de femmes trouvent que c’est une alternative préférable.

Les secteurs du sexe et du textile puisent dans le même réservoir de main d’œuvre: des jeunes femmes sans éducation, venues des campagnes pauvres, et qui envoient une partie de leurs gains à leurs familles pour les aider. La quasi-totalité des 350.000 travailleurs du textile du pays sont des femmes. Les estimations du nombre de travailleuses de l’industrie du sexe varient entre 20.000 et 100.000; le chiffre inférieur étant probablement bien plus près de la vérité car le plus grand est celui avancé par les organisations de lutte contre le trafic humain enclines à l’exagération et à l’affût de financement, et qui semblent supposer que presque tous les travailleurs du sexe sont des «esclaves». Dix pour cent est une estimation plus probable du nombre de prostituées victimes de trafic.

Il existe un flux permanent de travailleuses entre les deux secteurs: un projet interagences des Nations Unies de 2009 sur le trafic d’êtres humains révèle qu’après la grande crise économique mondiale, jusqu’à 20% des ouvrières de l’industrie de l’habillement licenciées se sont reconverties dans le «secteur du divertissement».

Employées travaillant à Phnom Penh Chor/ Sokunthea/REUTERS

Employées dans une usine à Phnom Penh, le 6 août 2010, Chor Sokunthea/REUTERS

De l'industrie du textile au "secteur du divertissement"

Les usines de textile ont commencé à se multiplier à Phnom Penh au milieu des années 1990, après la signature par le Cambodge d’un accord commercial bilatéral avec les États-Unis lui donnant un accès privilégié aux marchés américains à condition que les usines locales fassent respecter de meilleures conditions de travail. Walmart, Nike, Target et d’autres grandes marques ne tardèrent pas à chercher des fournisseurs au Cambodge, et le pays se gagna une réputation, comme le décrivit USA Today, de «producteur sans sweatshop [atelier exploitant sa main d’œuvre] dans un marché du textile mondial férocement concurrentiel».

Le chroniqueur du New York Times, Nicholas Kristof, força le trait en 2008, dans un article écrit à Phnom Penh où il écrivit qu'«un travail dans un sweatshop est un rêve convoité, un ascenseur pour sortir de la pauvreté». Un peu plus tôt, Kristof avait acheté la «liberté» de deux prostituées/«esclaves» et les avait renvoyées dans leurs villages. L’une d’entre elles ne tarda pas à retourner à son ancien travail. Dans un article de 2009, Kristof appela le gouvernement cambodgien à «organiser des descentes infiltrées» dans des bordels, mais en pratique ce genre de raids débouchent sur le tabassage ou le viol des femmes qui sont ensuite envoyées dans des «centres de réhabilitation» décrits par Human Rights Watch comme des «prisons sordides»: Koh Kor par exemple, ancien centre de détention des Khmers Rouges.

Les occidentaux comme principaux clients

L’industrie du sexe a fait son entrée au Cambodge au début des années 1990, main dans la main avec la mission onusienne de maintien de la paix qui avait supervisé les élections après la chute des Khmers Rouges et des décennies de guerre civile (lorsqu’en 1998, on lui demanda quel serait l’héritage de la mission de l’Onu, Hun Sen répondit: «le sida»). Elle ne fit que prospérer avec le flot de membres d’ONG, d’expatriés et de touristes occidentaux qui s’y déversèrent ensuite. Dans son livre paru en 1998 Off the Rails in Phnom Penh, Amit Gilboa décrit le Cambodge comme un «festival anarchique de prostituées bon march黫vous n’êtes jamais à plus de quelques minutes de marche d’un endroit où le sexe est à vendre».

La prostitution n’est pas tout à fait aussi flagrante aujourd’hui, mais la distance temporelle qui vous sépare d’une relation tarifée est plus ou moins restée la même. Des prostituées travaillent nuit et jour tout autour de Wat Phnom, temple bouddhique qui figure parmi les principaux sites touristiques de Phnom Penh. Les bars à karaoké et les salons de massage sont légion, tout comme les prostituées free lance dans les bars et discothèques destinées aux Occidentaux.

Un soir, j’ai demandé à un chauffeur de tuk-tuk qui parlait très peu anglais de me déposer à l’angle de la 104e rue et du quai de Sisowath, qui longe le fleuve Tonlé Sap. À la place, il m’a déposé devant le 104, bar à hôtesses bien connu où il pensait que je voulais me rendre.

Un autre soir, je suis allé dans une discothèque du Quai, pleine à craquer de Cambodgiens qui dansaient sur de la pop asiatique interprétée en live. À peine avais-je commandé une bière que la gérante vint me voir et me cria quelque chose par-dessus la musique. Je ne réussis pas à saisir ce qu’elle me disait, mais quelques instants plus tard, une jeune femme d’une vingtaine d’années, vêtue d’une minijupe noire, vint s’asseoir à mes côtés. Je compris alors ce que la gérante m’avait crié: «Vous voulez une fille?»

La jeune femme était plutôt belle, mais la main qu’elle me tendait était si molle et démotivée que toute envie que j’aurais pu avoir en fut tuée dans l’œuf. Un soir, je payai la «bar fine» [compensation versée au bar pour que l’hôtesse puisse s’absenter avec un client] afin que l’hôtesse avec laquelle j’avais discuté puisse rentrer tôt chez elle, et je lui offris un pourboire généreux qu’elle prit pour le paiement de faveurs sexuelles. «Vous voulez venir avec moi?», me demanda-t-elle sans conviction. Quand je refusai, son soulagement fut plus qu’évident.

Les bars à hôtesses

Les bars à hôtesses, très concentrés au bord de la rivière et dans quelques autres quartiers de la ville, constituent la face la plus visible de l’industrie du sexe. Des néons clignotent en vitrine et de jeunes femmes assises à des tables sur le trottoir interpellent les hommes qui passent et les invitent à entrer. La musique est très rock des années 1960 et 1970; des chansons comme Brown Sugar et Whiskey BarShow me the way to the next little girl [montre-moi où est la prochaine gamine – dans l’original, c’est montre-moi où est le prochain bar à whisky]») sont des classiques. Des hommes occidentaux d’âge mûr sont assis à des tables et conversent, des hôtesses enroulées autour de leurs épaules, assises sur leurs genoux ou en train de leur masser le haut du dos.

Bar disco au Cambodge, le 14 février 2009 Adress Latif/REUTERS

Les relations sexuelles ne sont pas proposées de façon agressive, et toutes les filles ne sont pas disponibles. En revanche, les hôtesses insistent lourdement pour que les clients achètent à boire car elles touchent une commission (en général 1 dollar: 0,70 euro) sur chaque consommation. Les salaires évoluent entre 60 dollars (42 euros) et 70 dollars (49 euros) par mois, et en comptant les commissions et les salaires, les hôtesses peuvent se faire jusqu’à trois fois plus. Celles qui ont des rapports sexuels avec les clients gagnent davantage. On m’a proposé 10 dollars (7 euros) pour une heure et 40 dollars (28 euros) la nuit. Les clients cambodgiens paient bien moins cher, tout comme les expatriés de longue date plus au fait des tarifs locaux.

Un soir, je suis allé au 104 avec deux amies cambodgiennes qui militent pour la défense de travailleuses du sexe et en collaboration avec des syndicats de l’industrie textile. Elles ont interrogé de ma part plusieurs hôtesses vêtues de jeans moulants et de débardeurs rouges. L’une d’elles, âgée de 25 ans, a commencé ce travail à la mort de sa mère (son père avait depuis longtemps abandonné sa famille). Certains aspects de ce métier ne lui plaisent pas du tout, surtout les clients qui se sentent autorisés à la peloter, mais elle est fière de ne pas être au chômage. «Ces jobs sont difficiles à obtenir», expliqua-t-elle. «Je ne suis pas belle, et je ne parle pas bien anglais, mais le propriétaire m’aime bien et il a eu pitié de moi.»

Les prostituées «free lance»

Les prostituées free-lance travaillent dans des établissements bas de gamme comme le Martini, ainsi décrit par le guide Wikitravel de Phnom Penh: «un lieu pour hommes esseulés et dames légères», et le Walkabout, qui est aussi un hôtel où l’on peut louer une chambre à l’heure. Parmi les établissements un tantinet plus haut de gamme, on trouve des bars comme le Sharky's, qui propose des tables de billard et des concerts, et attire une clientèle plus variée comprenant des femmes et des couples en plus des stéréotypes habituels genre Disco Stu.

Je suis allée chez Sharky's vers 21h un soir de semaine tranquille et j’ai pris place sur un balcon donnant sur la rue avec une jeune femme de 24 ans aux mèches blondes, vêtue d’un jean et d’une chemise en soie imprimée de cœurs roses et rouges. Elle parlait peu anglais, et nous ne sommes pas allés très loin au-delà de «Comment tu t’appelles?» et «D’où viens-tu?»

«Depuis combien de temps habites-tu à Phnom Penh?» et «Avec qui vis-tu?» m’attira des regards vides (elle répondit «oui» à la deuxième interrogation). Mais une de mes questions fut instantanément reconnue: «C’est combien?» La réponse: pour un massage et «boom boom», 5 dollars (3,5 euros) de l’heure et 20 dollars (14 euros) la nuit.

Les bars à Karaoké

Mes deux amies cambodgiennes m’ont aussi emmené dans un bar à karaoké principalement fréquenté par des clients chinois et des touristes d’autres pays asiatiques. Plus de 100 femmes, certaines en minijupes et d’autres en robe de bal avec des fleurs dans les cheveux, étaient installées dans des canapés alignés des deux côtés de l’entrée. Nous avons pris une salle à l’arrière et demandé à quatre femmes de nous rejoindre. Elles ne tardèrent pas à arriver, chargées de plateaux couverts de bols de cacahouètes et de choses à grignoter; des assiettes de pamplemousse, de raisins et de mangues, et des bouteilles de bière tiède servie dans des verre avec des glaçons. Elles se mirent à chanter pour accompagner des vidéos, principalement de la pop chinoise et cambodgienne.

L’une d’entre elles, qui avait arrêté l’école avant la fin de la primaire, portait une robe de bal rose et des barrettes dans ses longs cheveux. Elle était payée 60 dollars (42 euros) par mois et se faisait environ la même somme chaque semaine en pourboires. Elle ne couchait pas avec les clients, mais ses collègues qui le faisaient pouvaient gagner 100 dollars (70 euros) la nuit ou plus avec un client «riche». Elle avait un frère plus âgé qui gagnait 45 dollars (31 euros) par mois en travaillant comme agent de sécurité, et une grande sœur dans une usine textile. «Ma mère n’aime pas savoir que je travaille ici, alors il va peut-être falloir que j’arrête, mais je ne veux pas travailler avec ma sœur», me confia-t-elle. «Les produits chimiques puent, son patron est toujours en train de crier et elle ne gagne pas grand-chose.»

Prostituées cambodgiennes cherchant des clients à Phnom Penh, le 27 juillet 1994, STR New/REUTERS

La prostitution est plus rentable que le travail à l'usine...

Combien rapporte un travail à l’usine comparé au commerce sexuel? Les emplois dans l’industrie textile au Cambodge ne sont pas un ascenseur permettant de sortir de la pauvreté, contrairement à ce que voudrait faire croire Kristof; à peine un escalier de service. Les employés du secteur du textile gagnent environ 33 cents de l’heure; il n’y a guère qu’au Bangladesh qu’on trouve des salaires plus bas. Même en faisant beaucoup d’heures supplémentaires, le salaire mensuel dépasse rarement 80 dollars (56 euros). Les employés doivent se rendre à leur travail, parfois depuis des villages à des heures de route, ou vivent à quatre ou cinq par pièce dans des masures à la porte de l’usine. Une étude menée par deux spécialistes de l’Organisation internationale du travail rapporte que les employées du textile sont rarement capables d’économiser le moindre sou, et que peu d’entre elles ont «l’opportunité d’évoluer dans leur carrière, que ce soit dans l’industrie du vêtement ou à l’extérieur».

Les ouvrières des usines de textile sont sur le pont toute la journée, sauf pour leur courte pause déjeuner, et leurs journées sont si longues qu’elles voient rarement la lumière du jour. Les usines sont bruyantes, étouffantes, et le vrombissement constant des machines rend toute conversation impossible. Les ouvrières sont soumises à un règlement strict (par exemple demander l’autorisation de se rendre au toilettes), subissent une pression constante pour augmenter leur rendement, et, malgré la réputation du Cambodge de pays «sans sweatshop», elles sont de plus en plus nombreuses à travailler avec des CDD qui les privent de leurs droits les plus élémentaires.

Les journées des hôtesses sont longues elles aussi—de la fin de l’après-midi jusqu’à 2 heures du matin environ—mais elles prennent en général un repas sur leur lieu de travail, passent du temps avec des amies, et regardent la télévision pendant les heures creuses. Certaines des hôtesses avec qui j’ai parlé ont des relations sexuelles avec les clients, mais c’est loin d’être le cas de toutes, et elles ont le droit de refuser des propositions (bien que les accepter est évidemment un moyen de se faire plus d’argent).

Je ne suis pas en train de dire que l’industrie du sexe est une profession séduisante. Il existe un risque évident de contracter le sida, et les prostituées sont victimes de violences aux mains des clients, de la police et dans les «centres de réhabilitation». La plupart des femmes que j’ai rencontrées commandaient des jus de fruits quand elles étaient avec moi, mais certaines boivent de leur propre initiative ou à la demande des clients. Travailler dans l’industrie du sexe est autant une impasse que dans une usine de vêtements; quand elles vieillissent, les femmes trouvent une autre occupation, ou bien sortent des bars et des discothèques pour atterrir dans la rue. Pourtant, 20% des travailleuses du sexe cambodgiennes interrogées pour le rapport de l’Onu de 2009 ont déclaré qu’elles avaient choisi cet emploi à cause des bonnes conditions de travail ou du salaire relativement élevé (55% l’ont fait poussées par des «circonstances familiales difficiles». Environ 3,5% ont été attirées par la ruse, piégées ou vendues).

...mais les deux exploitent les filles

Les travailleuses du sexe sont-elles exploitées? Absolument. Mais les employées des usines textile aussi. Quand je suis allé au Cambodge en 2009 pour faire un reportage sur l’industrie de l’habillement, j’ai obtenu le «profil» d’une entreprise qui produit des t-shirts, des pantalons et des jupes pour des marques comme Aeropostale et JCPenney. On y lisait que les 1.000 ouvrières de l’usine produisaient 7,8 millions de pièces chaque année. En estimant approximativement que chaque pièce est vendue 25 dollars (17,6 euros), chaque employée génère donc 195.000 dollars (137.425 euros) de chiffre d’affaires annuel, pour lequel elle touche environ 750 dollars (528 euros) en salaires, en comptant les heures supplémentaires généralement effectuées.

«Beaucoup de femmes ne veulent plus travailler dans les usines textile», m’a confié Tola Moeun, activiste du droit du travail au sein d’un groupe appelé le Community Legal Education Center. «Vu que la prostitution offre une vie meilleure, nos industriels vont devoir se mettre à penser à autre chose qu’à leurs marges de profit.»

Ken Silverstein

Traduit par Bérengère Viennot

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L'AUTEUR
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Publié le 30/05/2011
Mis à jour le 30/05/2011 à 15h32
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