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Guéant: intégration, éducation, chiffres et polémiques

Ecole à Vincennes, en 2009. REUTERS/Charles Platiau

Ecole à Vincennes, en 2009. REUTERS/Charles Platiau

Où sont les enfants d’immigrés responsables des deux tiers de l’«échec scolaire» selon Claude Guéant? Plongée dans le monde fascinant de la statistique pas ethnique mais un peu quand même.

On commence à désormais bien connaître la réaction en chaîne qui s’amorce après toute sortie de Claude Guéant sur le thème de l’échec de l’intégration. En général les choses se passent ainsi:

Acte 1, les pieds dans le plat. Par exemple, le 22 mai, Claude Guéant lâche une petite phrase sur l’immigration:

«Contrairement à ce qu'on dit, l'intégration ne va pas si bien que ça: le quart des étrangers qui ne sont pas d'origine européenne sont au chômage, les deux tiers des échecs scolaires, c'est l'échec d'enfants d'immigrés

Nous savons par expérience que quand on fait référence aux «pas d’origine européenne», les asiatiques se sentent rarement visés…

Acte 2, l’indignation. Par exemple 23 et 24 mai, les associations antiracistes et les syndicats de profs et d’élèves s’indignent:

SOS racisme :

«Il y a aujourd’hui une tentative extrêmement forte de développer dans l’opinion publique une défiance vis-à-vis de l’étranger pour récupérer l’électorat du Front national.»

SE-Unsa, syndicat des premier et second degrés:

«Le SE-Unsa est scandalisé par les propos de Claude Guéant qui, dans une nouvelle diatribe aussi haineuse que caricaturale, a affirmé que "les deux tiers des échecs scolaires, c’est l’échec d’enfants d’immigrés".» 

L'UNL, syndicat lycéen:

«L’UNL est choquée par ces propos qui stigmatisent les enfants d'immigrés à l'école. En inventant des chiffres totalement fantaisistes, M. Guéant entend faire croire à un lien direct entre origine géographique et réussite scolaire. Ça n’est pas parce que l’on est enfant d’immigré que l’on est en échec scolaire! Les véritables causes de cet échec sont les différences de catégories sociales et les inégalités de conditions d’étude.»

SNUipp-FSU, premier syndicat du primaire:

«Cette politique de mise à l'index des familles immigrées et de leurs enfants est indigne d'un ministre de la République.»

Acte 3, la reculade. Le ministre revient en arrière, explique qu’on l’a mal compris. En l’occurrence, il va jusqu’à plaider le contresens:

Claude Guéant a déclaré mardi à l'AFP que ses propos étaient «tout le contraire d'une stigmatisation, mais le constat de difficultés de notre politique d'intégration».

Pendant ce temps-là dans les rédactions…

Eh bien les journalistes sont au travail: l’objectif étant de contredire les allégations du ministre en apportant un éclairage statistique. Ainsi, depuis dimanche dernier, date à laquelle le ministre a prononcé ces paroles sur Europe 1, toute la presse joue à Qui va retrouver les enfants d’immigrés responsables des 2/3 des échecs scolaires du pays. Prenons la partie en route en gardant toutefois à l’esprit que la vérification du propos de Guéant est impossible. L’«échec scolaire» pouvant signifier tour à tour sortie du système sans qualification, redoublement ou difficultés de compréhension.

L’enquête Pisa

En dépit de la bonne volonté des journalistes, des chercheurs, des blogueurs et même du ministère de l’Intérieur, personne n’a retrouvé ces chiffres et personne ne les retrouvera: ils n’apparaissent pour l’instant nulle part… Néanmoins, il n’est pas interdit d’élargir le débat pour tenter d’y voir plus clair sur un sujet aussi sensible.

Une des deux sources qu’évoquent Guéant et son entourage est l’étude Pisa 2009, une comparaison internationale des compétences des élèves de 15 ans dans les pays membres de l’OCDE. Plus précisément c’est son volume II, Le milieu social: L'égalité des chances et l'équité du rendement de l'apprentissage, qui nous intéresse. Que dit ce rapport?

La situation d’un élève est préoccupante au-dessous du niveau 2, niveau «à partir duquel les élèves commencent à démontrer qu’ils possèdent les compétences en compréhension de l’écrit qui leur permettront de participer à la vie de la société de manière efficace et productive».

Or «en moyenne, dans les pays de l’OCDE, 17 % des élèves autochtones ne parviennent pas à se hisser à ce niveau, un pourcentage qui s’établit à 27 % chez les élèves de la deuxième génération et à 36% chez les élèves de la première génération». Le tableau suivant montre que la France se situe dans la moyenne pour ses élèves autochtones, mais que les élèves migrants (sens de l’expression «élèves de première génération» pour l’étude PISA) ou de parents immigrés accusent un retard plus important.

Si vous mettez plus de 4 minutes pour comprendre ce tableau, vous êtes vous-même sous le niveau 2 de compétence… (cliquez sur l'image pour la voir en plus grand)

«Selon Pisa 2009, les élèves issus de l'immigration sont en France 42% de la première génération et 35% de la deuxième à être d'un niveau très faible en compréhension de l'écrit. Cette faiblesse concerne 20% de l'ensemble des élèves », rapporte par ailleurs l’AFP.

Plusieurs conclusions provisoires:

1• Les élèves immigrés et de parents immigrés ont plus de risques d’être sous le niveau 2 que les enfants «autochtones»: c’est la conclusion qui va dans le sens de difficultés particulières –nous allons voir quelles en sont les causes.

2• L’étude Pisa conclut qu’«il n’y a pas de corrélation positive entre l’importance de l’effectif d’élèves issus de l’immigration et, d’une part, la performance moyenne des pays et économies et, d’autre part, l’écart de performance entre les élèves autochtones et les élèves issus de l’immigration. Ces constats viennent contredire la thèse selon laquelle des taux élevés d’immigration se traduiront inéluctablement par un recul de la performance des systèmes d’éducation».

3• Les enfants d’immigrés ont moins de difficultés que les enfants nés à l’étranger de parents étrangers: c’est la conclusion qui confirme que l’intégration est un processus long qui s’étale sur plusieurs générations.

La partialité des sources évoquées

Passons à l’autre source citée par le ministère de l’Intérieur: le Haut conseil à l’intégration (HCI). L’utilisation de cette source est plus problématique. Elle compile, outre l’Insee, plusieurs données issues de différents organismes ayant travaillé sur des périodes distinctes. Plus fondamentalement, le rapport Les défis de l’intégration à l’école, remis au Premier ministre en janvier dernier, analyse la société française sous le prisme des fractures culturelles grandissantes. «L'école est fortement exposée, dans certains quartiers populaires, aux tensions ethnoculturelles», explique le rapporteur. «La transmission des éléments de la culture républicaine française, démocratique et laïque pose problème auprès de certains publics scolaires (élèves comme parents) qui ne se reconnaissent pas dans certaines valeurs, voire les rejettent publiquement

Plus loin, un titre semble anticiper ce qui deviendra quelques mois plus tard l’affaire Wauquiez: «Les aides financières versées aux familles ont-elles encore un sens éducatif ? » Et le rapport de détailler : « Pour nombre de familles et notamment pour celles issues de l’immigration qui sont touchées par les difficultés sociales et économiques, l’ensemble de ces revenus complémentaires est devenu un ensemble de ressources principales.» Passage extrait d’un livre de Malika Sorel, membre elle-même du HCI et fortement à contre-courant du discours bienveillant sur une intégration sans heurt.

Le poids prépondérant des variables socioéconomiques

Concernant l’affaire qui nous occupe ici, le HCI rappelle clairement une évidence sociologique qu’il est toujours bon d’avoir à l’esprit:

«Les conditions sociodémographiques du milieu dans lequel vivent les enfants d'immigrés influent sur leur scolarité et leurs parcours scolaires. Rappelons ici que plus des deux tiers appartiennent à une famille ouvrière et employée contre moins d'un tiers pour les non immigrés. Les parents sont moins souvent diplômés: plus de 58% ont un père non diplômé et 62% une mère non diplômée, contre 12% et 14% des non immigrés.»

La prédominance du socio-économique dans les variables qui influencent le parcours scolaire est (une fois de plus) validée. Le rapport du HCI rappelle que l’échec scolaire n’est pas une fatalité liée à l’origine des parents:

«Dans l'enseignement secondaire, à situation sociale, familiale et scolaire comparables, les enfants d'immigrés atteignent plus fréquemment une seconde générale et technologique, obtiennent plus souvent le bac général et technologique sans avoir redoublé et sortent moins souvent sans qualifications que les enfants de personnes non immigrées.»

Les spécificités culturelles: un tabou français?

Faut-il donc uniquement aborder cet échec relatif en termes de position sociale occupée par les parents? Les choses se compliquent légèrement si on se penche à nouveau sur Pisa 2009, puisque l’étude tente de contrôler l’effet du milieu socio-économique et constate qu’un écart de performance en compréhension de l’écrit subsiste entre autochtones et immigrés ou enfants d’immigrés.

(Cliquez sur l'image pour la voir en plus grand)

«Que les écarts persistent après contrôle du milieu socio-économique indique toutefois que les élèves issus de l’immigration sont face à des défis directement imputables à leur statut d’immigrant, qui leur confère un désavantage particulier», poursuivent les rédacteurs. Le plus manifeste de ces désavantages étant le fait de ne pas avoir le français pour langue maternelle ou de parler une autre langue que le français à la maison.

Cet isolement de la variable socio-économique avait valu au sociologue Hugues Lagrange la critique virulente de ses pairs. Le chercheur avait constaté qu’une fois mise de côté l’influence du milieu socio-économique, l’origine géographique comparée des parents faisait varier le risque d’échec scolaire et d’indiscipline, différentiel qu’il interprétait par des facteurs culturels qui ont fait couler beaucoup d’encre.

Sans refaire le débat sur Le Déni des cultures, c’est à un ensemble de configurations familiales et de rapports à l’autorité dans la situation atypique de la migration que le chercheur attribuait ce facteur culturel. Cette thèse de l’éloignement culturel des attentes scolaires comme handicap supplémentaire au milieu socio-économique est reprise par le HCI. Il s’agit dans ce cas du rapport des parents à l’institution scolaire française plus que de leurs ressources financières ou de leur capacité purement scolaire à aider aux devoirs:

«Dans leur grande majorité, les parents ne sont pas démissionnaires mais en réelle difficulté par rapport à un système qui ne satisfait pas leurs attentes, voire les a déçus, et dont les objectifs et les rouages ne sont pas lisibles. La fracture est particulièrement forte pour les familles nouvellement arrivées sur le territoire ou pour celles paupérisées ou en voie de précarisation.»

Le HCI évoque carrément une peur de l’école:

«L'école peut être vécue comme un sanctuaire dans lequel on ne pénètre pas. Lors de nos déplacements, à Courcouronnes et à Marseille notamment, les associations de quartiers comme les associations de parents d'élèves parlent d'une véritable "peur" de l'école. Peur d'un lieu inconnu de parents non ou peu scolarisés, de parents qui ont un mauvais souvenir de l'école lié au sentiment d'échec.»

Une forme d’insécurité culturelle spécifique aux migrants pourrait ainsi renforcer les difficultés qu’induit une position économique située en bas de l’échelle.

La relégation géographique des immigrés et de leurs enfants

Reste à évoquer un facteur primordial dans les différences mesurées par les statistiques: une ségrégation spatiale qui n’est jamais indépendante des facteurs sociaux et ethniques. Dans Nous, Princesses de Clèves, un documentaire remarqué sur un lycée en ZEP des quartiers Nord de Marseille, Régis Sauder, le prof et réalisateur, se défend de livrer une vision directement sociologique. Mais sa plongée dans le quotidien des élèves (enfants d’immigrés pour partie) montre bien qu’une interaction forte existe entre deux lieux. Le lycée et le quartier. «Habiter dans un quartier sensible, c’est, au-delà des questions sociales, économiques, ou “ethniques”, un certain rapport à l’espace induit par une architecture et un urbanisme spécifiques », lit-on dans le dossier de présentation.

Or comme le rappelle le HCI, les élèves de parents immigrés sont plus souvent scolarisés en zone d'éducation prioritaire, leur surreprésentation est même impressionnante: «près d'un sur trois (31%), contre moins d'un sur dix (8,5%) quand les parents ne sont pas immigrés.» Et le rapport d’enfoncer le clou: «Dans les ZUS, les élèves sont, pour leur grande majorité, issus de l'immigration. En effet, sur les 4,4 millions d'habitants des 751 quartiers ZUS, la part des immigrés y est de près d'un quart (23,6) contre 4% hors ZUS (3,7). 330.000 ménages immigrés des pays tiers résident en ZUS (soit près d'un sur quatre).»

L’échec scolaire: à qui la faute?

Face à cet ensemble d’injustices corrélées, qui vont de la relégation géographique à l’éloignement culturel en passant par les inégalités de ressources, l’affirmation d’un droit à l’éducation a récemment émergé, notamment pour les enfants en situation de migration. Dans cette perspective, c’est bien aux Etats qu’il appartient d’assurer ce droit à tous les enfants, une approche en opposition radicale avec l’idée selon laquelle «ils ne veulent pas s’intégrer».

L’institut Montaigne, think tank libéral et conservateur, auteur du rapport Vaincre l’échec scolaire en primaire (avril 2010), constate que «l'école peine à réduire les inégalités sociales de départ, qui se transforment en inégalités de destins scolaires».

Et là, miraculeusement, tous les rapports sont à l’unisson. L’étude Pisa estime qu’il «semble souvent que les établissements reproduisent les privilèges au lieu de répartir plus équitablement l’offre d’éducation et le rendement de l’apprentissage».

Conclusions: 

1• L’école française est un sport qui dure très longtemps et où à la fin, ce sont les enfants des classes supérieures qui gagnent.

2• Claude Guéant exagère de beaucoup et on peut, sur la base de ses précédentes interventions, le soupçonner de le faire exprès. Reste qu’être enfant d’immigré ou immigré constitue un risque supplémentaire d’échec scolaire pour les différentes raisons détaillées plus haut. Quant à l’évaluation de ce sur-risque, elle varie beaucoup selon les sources, sans jamais atteindre le niveau annoncé par le ministre.

3• Si vous voulez à tout prix que l’intégration soit une réussite incontestable ou au contraire un échec généralisé, rassurez-vous: il y aura toujours un chiffre, un rapport ou un article qui traîne pour venir appuyer votre conviction. C’est pourquoi avec une «conviction» arrêtée en la matière n’est pas la meilleure façon d’y voir clair. Une évidence encore difficile à faire accepter de part et d’autre. 

Jean-Laurent Cassely

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