Culture

Les mp3 blogs unplugged

Benoit Furtif, mis à jour le 27.05.2011 à 9 h 27

Au commencement, Dieu créa la presse musicale, et Dieu vit que cela était pas trop mal. Puis Dieu créa internet, et Dieu vit que cela était bon. Enfin, Dieu créa les mp3 blogs, et Dieu vit que cela était carrément excellent. Mais les hommes délaissèrent la création.

Festival de Coachella, en avril 2011. REUTERS/Mike Blake

Festival de Coachella, en avril 2011. REUTERS/Mike Blake

En deux bordées, le journaliste Chuck Kolsterman résuma, dans son livre Killing yourself to live, le mécanisme principal qui régissait la critique musicale jusqu'au mitan des années 2000:

 «L'ancien lead singer de Soul Coughing a balayé un jour toute la carrière du rock-critique du Village Voice, Robert Christgau, par ces mots: "Regardons les choses en face - tout ce que fait Robert Christgau, c'est parler de son courrier." Et c'est tout à fait ça, en tant que rock-critique, vous gagnez votre vie en passant votre courrier en revue, et tous ceux qui ne sont pas d'accord avec cette affirmation s'illusionnent complètement.»

En clair: d'un côté l'industrie de la musique qui détenait les productions, décidant des dates de sortie, de l’autre, les principaux «prescripteurs», largement dépendant du flot de disques reçus par voie postale qu’il convenait d’écouter puis de chroniquer. A cela s'ajoutait les fanzines, puis leur transposition sur le net, les webzines.

Apparu en rupture de ces schémas au début des noughties, dans un terrain encore vierge, l'audioblogging musical –ou mp3 blog–, aurait ainsi pu devenir un terreau fertile et novateur de la prescription musicale. Des expérimentations d'écriture et de partage naquirent, facilitées par les outils désormais disponibles, dont les fameux mp3 «pirates». Les motivations étaient diverses: ressortir de l'oubli des disques parus deux à trois décennies auparavant; mettre en lumière des courants, des producteurs, des side projects peu ou pas visibles dans la presse; ou encore échapper à la promotion cornaquée par les labels.

En 2005, Laurent Rossi, alors directeur en France de la maison de disques britannique Beggars, voyait plutôt d'un bon œil cet état d'esprit:

«Il y a une vraie volonté légaliste sur les Mp3 blog, une vraie envie de promouvoir la musique. Faut-il les attaquer ou les rémunérer pour ce travail de promotion alors que je n'ai jamais vu un album entier à télécharger sur un blog? C'est un moyen ludique de faire des découvertes. Et puis le phénomène est intéressant, car il crée des communautés.»

La singularité des mp3 blogs, voilà tout ce qui fait l'attrait de ces partages. En 2008, cet «objet» atypique fut au centre d'une étude passionnante, qui tentait de le caractériser (1). Plus qu'une définition exacte, la chercheuse Larissa Wodtke s'employait à le cerner dans des termes qui me semblent familiers:

«Au lieu du discours révolutionnaire et de contre-culture du journalisme musical traditionnel mentionné plus haut, les blogs MP3 parlent de passion musicale et d’émotion.»

Surtout, elle définit un élément primordial, qui devrait encore être d'actualité aujourd'hui, à bien des égards :

«A travers les échanges de fichiers musicaux sur les sites de peer-to-peer, les consommateurs ont créé une forme de résistance à la façon dont la musique était marketé et distribuée par ceux dont c’était le métier.»

Presque une décennie plus tard, le constat est sidérant: l'audioblogging francophone est moribond. De la subversion salvatrice ne demeure qu’un sentiment de gâchis, voire de régression. En route, de nombreux blogs musicaux ont perdu les mp3 en écoute et sont, en réalité, redevenus des webzines chroniquant la musique avec les outils de la presse d’antan.

mp3 blog? Webzine?

La différence entre webzine et audioblog est pourtant fondamentale: si d'un côté, on reproduit les us et tics de la presse papier traditionnelle, de l'autre, la qualité première est de s'affranchir des figures imposées que cette même presse papier a imposé (notes, «chroniques», détail d'un album bâti comme une visite d'appartement). Des utilisations mortifères qui ont rendu en leur temps la lecture de la presse musicale, à de rares exceptions, très ennuyeuse.

Entre mp3 blogs et le reste, il pourrait s'agir d'une bataille sémantique sans grand intérêt, si ne se dessinait pas derrière l'enjeu d'un partage musical décorseté.

Difficile de dresser, en France, un panorama réaliste des mp3 blogs, terme qui plus est  galvaudé. La classification de Wikio est, au mieux, ridicule. Il existe également un Classement des blogueurs ou encore l'autoproclamé Top des blogueurs, entreprise honorable lancée il y a trois ans. Mais lorsqu'on jette un coup d’œil aux 80 références, on trouve des webzines en grand nombre, deux diffuseurs ayant une activité éditoriale réduite et très très peu de véritables mp3 blogs.

Le signal désormais est noyé dans le bruit, comme l'a souligné The Guardian, complété par Sean Adams, fondateur de Drowned in sound. La blogosphère musicale serait selon eux totalement saturée de mauvais articles, de beaucoup de morceaux que l’on retrouve partout et de moins en moins innovatrice.

Évidemment, il ne s'agit pas de réinventer la roue tous les quatre matins. Mais je constate que la promesse d'une libération de la parole et des formes d'écriture est restée lettre morte. Le format atypique du mp3 blog est dilué dans un océan de conformisme. En 2009, un billet ressortait même du placard les «méthodes» d'écritures d'une chronique de disque, enfonçant une à une les portes ouvertes en ne s'épargnant quasiment aucun cliché. «Nombre d'écoutes», «schéma», «analyse» s'y retrouvaient pêle-mêle. A l'époque déjà, dans une passe d'arme entre jeunes loups et vieux routiers de l'audioblogging musical, l'anachronie de ce manuel avait été remarqué dans une réponse publiée sur le mp3 blog Shotbybothsides.

A cette résurgence se sont ajoutées des interrogations sur l'opportunité de noter les disques ou la nécessité de publier les chiffres d'audience de son site (avec en filigrane l'idée d'acquérir un statut d'interlocuteur valable vis-à-vis des intermédiaires de la musique, on y reviendra). Plus généralement, respecter les dates de sortie d'album, faire des sessions photos et vidéos, des compte rendus de concert, voire pontifier dans des éditoriaux ou noter (!!) sensiblement les mêmes disques semble être devenu le seul horizon de publication et de partage.

Parfois, tel ou tel billet ravive les enthousiasmes. Mais c'est rare et loin d'une cohérence de fond. En paraphrasant Pierre Jourde, il s'agit d'un audioblogging sans estomac. Formel et vain.

« Au fond, le critique rock reste le type qui tient la chandelle entre un lecteur et un disque.»: sur Slate.fr, Jean-Marie Pottier évoquait alors la sortie de Rock Critics, sélection lettrée de plumes de la presse musicale d'antan. A l'aune de cet âge d'or idéalisé et des articles d'époque, la fulgurance avec laquelle l'audioblogging, qui aurait pu raviver durablement cet état d'esprit, vit son rise and fall fait peine. Pourtant, entre des tentatives de parler de disques en 140 caractères à l'image de feu Musebin et des longs articles fouillés, l'éventail des possibilités est important, tout du moins bien assez large pour faire exister une alternative aux sempiternelles «critiques» et autres interviews, dans lesquelles beaucoup ne se reconnaissent plus depuis longtemps.

Le Kama Sutra à portée de main

Non pas que les chroniques soient dépassées, mais à leur côté, des formats tentent d'exister, défricheurs, étonnants, passionnants : l'Histoire déroulée grâce aux chansons; l'exploration en photo et morceaux des discothèques de fondus de disques; des filles et des disques; sans compter tout un tas de recoins du net fourmillants de digressions musicales. Autant de formats et d'idées qui dépassent allègrement le cadre restreint qui a cours encore maintenant.

En résumé, aujourd'hui, parler musique sur internet, c'est faire l'amour en missionnaire lumières éteintes alors que le Kama Sutra est à portée de main.

Au moment où la recommandation devient l'un des mécanismes majeurs de la prescription musicale, ce qui est assimilé aux audioblogs par la majorité des lecteurs est en train de sombrer dans des travers peu stimulants. Autant dire que dans peu de temps, tout le crédit virginal accordé aux enthousiasmes des mp3 blogs encore présents sera définitivement oblitéré.

L'audioblogging, en France, a sans doute renoncé à la dimension politique qu'induisaient ces nouvelles formes de prescription, en préférant instinctivement une voie familière aux codes pré-établis. La subversion, voire un certaine forme de contre-culture, a été délaissée.

Là où il aurait fallu donner un bon coup dans la porte, la première vague d'audioblogueurs s'est essoufflée, épuisée par les publications et les contingences du quotidien tandis que les suivantes, plus massives, n'ont pas pris conscience du formidable enjeu qui s'offrait alors. La dimension politique, à de rares exceptions, n'a pas survécu à ce passage. L'écoute se fait plus rare, quand elle n'est pas devenue inexistante.

Si, à l'origine, les maisons de disques ont eu une certaine difficulté à appréhender l'apparition de ces mp3 blogs (rappelez-vous cette franche rigolade quand, en 2004, Warner a fait du marketing avec des gros sabots dans la promotion maladroite d'un de ses groupes auprès des mp3-blogs), la situation est tout autre maintenant.

Les blogs musicaux et consorts sont désormais considérés comme un média à part entière, ingurgités par les plannings et finalement enchâssés –pour ceux qui affichent des audiences jugées respectables– dans une promotion acceptée avec bienveillance. L'anecdote rapportée par Chuck Klosterman n'a rien perdu de sa vérité. Les liens sécurisés de streaming ont remplacé les disques mais les dates de parution des chroniques et billets correspondent toujours aux dates de sorties des albums en France. Bienvenue en 1995.

Les services de streaming (Spotify, Grooveshark, Deezer) et les lecteurs audio exportables qui se sont largement développés ces dernières années sont des solutions appréciables et pratiques, mais encore imparfaites. Surtout, elles servent de paravent pour une majorité qui ne traite que de nouveautés: utiliser ce seul et unique moyen, c'est se plier aux contraintes de promotion (dates, singles) dont on a pourtant toutes les raisons de s'affranchir.

Au moment où la désintermédiation fait son œuvre dans la prescription culturelle, les fuites («leaks») d'albums rendent pourtant de plus en plus caduques des plans de promotion différés entre pays. Et, ironie de l'histoire, des journalistes de presse papier s'interrogent sur l'opportunité de parler des disques dès le leak tandis que les sites se cantonnent à un attentisme promotionnel mâtiné d'une légalité de bon aloi. C'est un acte fort (et délaissé) de proposer encore un morceau à écouter et partager.

La place pour un pan novateur et pour une prise de risque s’est réduite à une portion congrue du paysage francophone. Ce pêché d'orgueil de vouloir répéter les formules précédentes plongent tout ce petit monde dans un abysse de désintérêt. Ainsi, dans une riche discussion à plusieurs voix à propos de l'état de la critique et de l'audioblogging (en 2007, oui déjà), Carl Wilson, un journaliste canadien notait à propos de la frénésie des chroniques et des dernières sorties que s'emploient à réaliser les blogs:

«C’est une honte que, tandis que les historique mp3 blogs comme Said the Gramophone et Fluxblog continuent de montrer un modèle différent, peu de bloguers aient suivi cette voie, comparés à ceux qui sont sur le modèle du je-vous-fais-200-mots-sur-le-dernier-album-leaké.»

Tout le monde se tire une balle dans le pied tandis que l'audioblogging crève la bouche ouverte.

Quelques signes illustrent l'institutionnalisation galopante des audioblogs et assimilés. Que ce soit les blog apéro musique (BAM), ces soirées destinées à réunir des blogueurs musicaux qui sont en réalité un lieu de grenouillage entre chargés de promo des labels et blogueurs ; ou qu'il s'agisse de billet rémunéré vantant les mérites d'un opérateur de téléphonie dans des opérations de promotion et de diffusion, la question des rapports entre industrie et prescripteur se pose (2).

Certes, rien de grave; après tout, dans un sens comme dans l'autre, des individus essayent de faire connaître au plus grand nombre des artistes, et éventuellement d'en vivre. Mais la nécessité de tricoter de nouveaux maillages resserrés, où les nouveaux prescripteurs se font biberonner de communiqués de presse, de places et de disques reçus en avance, reste à prouver. Dans un entretien à propos des blogs musicaux (3), Kill Me Sarah, l'un des plus anciens audioblogueurs français, résume cette porosité ainsi:

«Il y en a de plus en plus qui se transforment en auxiliaire de promotion des labels, consciemment ou inconsciemment.»

On peut même imaginer, en forçant le trait, de nouvelles formes de payola –du nom de cette pratique radio des années 1950 qui consistait à diffuser préférentiellement un titre contre rémunération de la part de la compagnie de disques sans avertir l'auditeur et qui flingua notamment la carrière du célèbre animateur Alan Freed–; cette pratique n'ayant peut-être jamais vraiment disparu dans la presse papier...

Lors d'un long entretien qui lui était consacré récemment, Bernard Pivot parlait en une formule intéressante de son rôle de passeur lors de ses émissions littéraires, qui pourrait s'appliquer de façon troublante au sujet qui nous occupe: «Ce qui m'intéressait, ce n'était pas du tout que les éditeurs vendent leurs livres; ce qui m'intéressait, c'est que le public achète des livres, c'est pas la même chose!»

L'objet si séduisant du mp3 blog, avec ce que cela comporte de subversion et de «contre-culture», est en train de disparaître, au profit d'un consensus fade. Revendiquer et assumer un mp3 blog, c'est pourtant adopter une position de rupture, certes mal aisée, toujours sur le fil, mais bien plus excitante.

Benoit F.

(1)  Does NME even know what a music blog is? : The rhetoric and social meaning of MP3 blogs – Larissa Wodtke, 2008. Retourner à l'article.

(2)  Certains de ces aspects ont été relevés et approfondis par le chercheur François Ribac dans un récent rapport (Ce que les usagers et internet font à la prescription culturelle publique et à ses lieux : l'exemple de la musique en Ile-de-France – François Ribac, 2010). Il a interrogé un certains nombres d'acteurs du milieu (audiobloggeurs, webzines, blogs d'albums, etc.). Retourner à l'article.

(3)  Analyse des contenus et du processus rédactionnel des blogs de musique – Marine Jouan, 2010. Cette étude regroupe plusieurs entretiens au long cours intéressants, réalisés avec un panel diversifié (Fluokids, KMS, Alainfinkielkrautrock, etc.). Retourner à l'article.

Benoit Furtif
Benoit Furtif (1 article)
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