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Quelle politique étrangère mène Obama?

Jacob Weisberg

Au départ réaliste, elle devient aujourd’hui idéaliste…

Arrivée de Barack et Michele Obama en Grande-Bretagne, le 23 mai. REUTERS/Chris

Arrivée de Barack et Michele Obama en Grande-Bretagne, le 23 mai. REUTERS/Chris Radburn/Pool

Rares sont les présidents qui investissent leur fonction en ayant déjà défini des projets d'envergure en matière de politique étrangère. Pourtant, la majorité d'entre eux finissent par acquérir une réputation intimement liée à leur gestion des affaires étrangères. Dans le cas de Barack Obama, dont le mandat coïncide avec une série de mouvements tectoniques au niveau international – le «printemps arabe», le déclin relatif de l'Amérique, la montée en puissance de la Chine –, cette tendance semble se perpétuer. Aussi, peut-on s'interroger sur le genre de leader qu’est Barack Obama sur le front de la politique étrangère. Comment Barack Obama envisage-t-il le rôle des États-Unis dans le monde? Analyse.

Obama ne rentre pas dans les cases habituelles

Les prises de position d’Obama ne peuvent pas être simplement qualifiées de réaliste, d’idéaliste, d’interventionniste ou d’isolationniste. Elles n'entrent pas systématiquement dans ces cases conventionnelles. Au début de sa campagne présidentielle, il y a moins de quatre ans, Obama n'avait pas clairement défini sa ligne en matière de politique étrangère. Il avait été législateur, professeur de droit constitutionnel et, brièvement, sénateur de l'Illinois. Il s'intéressait principalement aux questions de politique sociale et s'était notamment illustré en prenant fermement position contre l'invasion de l'Irak, qu'il a qualifié de «guerre stupide» lors d'un rassemblement pacifique à Chicago en 2002 .

En même temps, son environnement et son parcours personnels auguraient un engagement d'une toute autre nature vis-à-vis du reste du monde. Il était non seulement le premier président noir des Etats-Unis, mais aussi l’un des premiers responsables politiques véritablement multiculturels: un père africain, un beau-père asiatique et une enfance passée en Indonésie et dans le melting-pot d'Hawaï. Comparé aux autres politiques américains, Obama affichait, en tant que candidat à la présidentielle, un point de vue moins centré sur les Etats-Unis.

A l’opposé de Bush… un temps

Sa politique étrangère est le produit des plus grandes erreurs de son prédécesseur – il en est souvent ainsi. Après les décisions unilatérales, au mépris des Nations unies, de l'administration Bush, il fallait qu’Obama ravive le multilatéralisme et le respect du droit international. Au lieu de diaboliser certains gouvernements étrangers (arabes), qualifiés de «maléfiques» par George W. Bush, la politique étrangère d’Obama proposait un engagement auprès d’eux. Elle envisageait la guerre d’Afghanistan comme le conflit qui aurait dû être géré plus efficacement, et l'invasion de l’Irak comme la guerre qui n'aurait tout simplement pas dû avoir lieu. Le spécialiste américain de la politique étrangère dont les idées s’apparentent le plus à cette approche, c’est le démocrate Zbigniew Brzezinski.

Contrairement à l’idéalisme et à l'approche militarisée de Bush, qu'il jugeait ineptes, Obama s'est dans un premier temps éloigné des idées d'intervention humanitaire, de promotion de la démocratie ou de défense des droits de l'homme (des préconisations typiques des démocrates, en somme). Au lieu de cela, il a affirmé son «immense adhésion» à la politique étrangère de George Bush père. Car pour Barack Obama, l'administration du premier président Bush a su accompagner l'effondrement de l'empire soviétique avec prudence et sans triomphalisme – c’était son modèle. Une fois élu, Obama est d’ailleurs allé chercher les conseils du monsieur Politique étrangère de Bush père, Brent Scowcroft. En tant que décideur, Obama s’est montré à la hauteur de l'exemple positif donné par George Herbert Walker Bush.

On ne peut pas dire que les deux conseillers à la Sécurité nationale d’Obama soient cruciaux à ses côtés. C’est parce l’actuel président américain est un comandant en chef qui joue le rôle de son propre directeur de la Sécurité nationale. Comme en témoignent l’intervention de l’OTAN en Libye ainsi que l’assaut contre Ben Laden, Obama est un dirigeant solide, capable de peser le pour et le contre dans des situations critiques et d'agir vite et de façon décisive. Il est loin d'être la caricature de l’homme de principes mou, si souvent dressées par ses détracteurs.

Une approche ad hoc

Obama se considère, il l’a souvent dit, comme un pragmatique. Ne souhaitant pas que son nom soit associé à une grande doctrine – quelle qu’est soit –, il a mis en place une approche au cas par cas des problèmes qui touchent le monde. Cette adhocratie peut toutefois engendrer des politiques confuses ou contradictoires. A l'époque de la «révolution verte» en Iran, Obama s'est gardé de fustiger les répressions qui s’ensuivirent, car il tenait à ouvrir un dialogue avec le régime d’Ahmadinejad. Cette attitude a été qualifiée d'inhumaine, après quoi Obama a (tardivement) soutenu les contestataires.

L'absence de cohérence niveau de sa politique étrangère a, par moments, provoqué bien des frustrations chez les deux principaux camps de son administration (appelons-les les tenants du réalisme et ceux de l'éthique). Les réalistes, qui dominent le Conseil de sécurité nationale et ont été dirigés par le secrétaire à la Défense sortant, Robert Gates, n’ont pas constaté d’enjeux américains fondamentaux dans le conflit libyen actuel. Les grands défenseurs de l'éthique, concentrés au sein du département d'État de Hillary Clinton (bien que Samantha Power siège au Conseil de sécurité nationale), sont favorables aux interventions militaires, pourvu qu'elles relèvent d'une «responsabilité de protection». Ils préconisent l'octroi d’aides plus importantes aux rebelles libyens, la protection des droits humains, la liberté d'expression sur le Web et une plus large promotion de la démocratie dans le monde.

Quand compromis rime avec contradiction

Dans son discours d'acceptation du prix Nobel, Barack Obama a reconnu ce qu'il a appelé la «tension» entre une politique étrangère fondée sur des intérêts, par opposition à une politique étrangère fondée sur des valeurs. Récemment, il s'est employé, par de nombreux discours, à arrondir les angles. Seulement voilà, cette approche pragmatique qui consiste à pencher tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, lui a valu d’être empêtré dans une série de contradictions.

Les Etats-Unis ont encouragé la révolution égyptienne et sont intervenues au nom de celle qui s'opère tant bien que mal en Libye. Mais ils ont appelé les régimes du Golfe à faire des réformes plutôt qu'à quitter le pouvoir. Obama n'a guère exigé de transition démocratique en Arabie Saoudite, pays pourtant totalitaire, car c'est sur ce pays que misent les Etats-Unis pour assurer la stabilité de la région.

Alors qu’un mur de Berlin virtuel est en train de tomber, dans la confusion, au Moyen-Orient, Obama adopte une politique étrangère qui se situe entre l’idéalisme de Ronald Reagan (on se souvient de sa formule: «M. Gorbatchev, abattez ce mur!») et le réalisme de George Bush père, qui a bien fait attention à ne pas froisser le Politburo lorsque le bloc soviétique s’est finalement désintégré.

L’idéalisme prend le dessus

Dans la réponse de l'administration américaine aux révolutions arabes, le réalisme d’Obama est éclipsé par son côté humanitaire. Dans le discours qu'il a prononcé au Caire en 2009, le président américain s'était opposé à toute nation imposant son régime politique aux autres pays. La semaine dernière, dans son discours consacré au Proche-Orient, il a expliqué que l’objectif de la politique américaine dans cette région était la démocratie, concluant sur ces mots:

«On ne peut pas hésiter à soutenir de façon inconditionnelle ceux qui clament leur droits, sachant que leur succès donnera lieu à un monde plus pacifique, plus stable et plus juste.»

Nous sommes ici en présence d'une certaine ironie: sur les affaires étrangères, Barack Obama semble suivre la trajectoire de Bush fils. Ce dernier s’était porté candidat à la présidentielle en promettant à l’opinion une politique étrangère réaliste, comme celle de son père. Mais une fois arrivé à la Maison Blanche, il s’est avéré un pur idéaliste.

Jacob Weisberg

Traduit par Micha Cziffra

Jacob Weisberg
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