France

Variole, peste bovine et bioterrorisme

Jean-Yves Nau, mis à jour le 25.05.2011 à 19 h 04

La première a disparu il y a trente ans, la seconde vient tout juste d’être éradiquée. Dilemme: faut-il prendre le risque de conserver des stocks de virus à l’origine de ces maladies?

Vaccin de la variole, en Allemagne, en 2003. Le pays conserve des doses de vacci

Vaccin de la variole, en Allemagne, en 2003. Le pays conserve des doses de vaccins, en cas d'attaque bio-terroriste. REUTERS/Michaela Rehle

La disparition planétaire, grâce à l’homme, d’une maladie grave et contagieuse est a priori une bonne nouvelle. Pour autant, un tel succès soulève de nouvelles questions à la fois sanitaires et politiques. Deux exemples en témoignent qui correspondent, précisément, aux deux seules maladies que l’homme est parvenu à éradiquer.  

Il s’agit ici tout d’abord de la variole, maladie d’origine virale et fléau séculaire qui n’a pu commencer à être efficacement combattue que grâce à la vaccination. Après un plan de lutte lancé en 1967 (on comptait alors plus de dix millions de cas annuels de variole), l’éradication a été officiellement annoncée en 1980;  corollaire, la vaccination antivariolique fut alors abandonnée.

Il s’agit ensuite de la peste bovine, maladie également d’origine virale (le Rinderpest virus) dont l’éradication planétaire doit être annoncée le 25 mai à Paris par Bernard Vallat, directeur général de l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE). Il s’agissait là d’une affection aux conséquences souvent mortelles sévissant sur un mode épidémique chez les bovins et les buffles et  dont les conséquences économiques pouvaient, de ce fait, être redoutables. 

Introduit en Europe via, suppose-t-on, les invasions des Huns, le Rinderpest virus  a tué, sur le Vieux Continent, deux cents millions de bovins vers le  milieu du XVIIe siècle. Des épidémies ont continué à être observées en Russie et en Europe centrale jusqu’au début du XXe siècle.

Que faire des stocks de virus

À partir des années 1960, des campagnes massives de vaccination dans les pays concernés associées à une surveillance active permirent une régression importante de la maladie. Mais cette dernière réapparut brutalement sur le continent américain, avec des conséquences dévastatrices, dans les années 1980. 

Un foyer épidémique fut identifié en 2001 au Kenya et une étroite surveillance épidémiologique planétaire était maintenue. Aucun nouveau cas n’ayant été recensé depuis dix ans, les responsables de l’OIE et de la FAO ont désormais la certitude que les 198 pays détenant des animaux susceptibles d’être infectés sont «libres de peste bovine».

L’histoire est pourtant bien loin d’être finie et elle n’est pas sans rappeler celle de la variole. Après la victoire que constitue l’éradication, une question très délicate se pose: que faire des stocks de virus conservés en différents endroits du monde? Car si les virus (de la variole et de la peste bovine) ne circulent plus dans les populations humaines et animales — ces agents pathogènes sont toujours – pour différentes raisons —  conservés dans les laboratoires de différents pays. Ce qui fait craindre qu’ils puissent un jour s’en échapper accidentellement ou être utilisés à des fins de bioterrorisme.

Prenons le cas du virus de la variole. La question de la destruction des stocks se pose de manière récurrente depuis près de trente ans. Or voici que les représentants des 193 Etats membres de l’OMS réunis à Genève lors de la 64e assemblée mondiale de la santé ont décidé, mardi 24 mai, de ne pas y répondre avant… 2014, au mieux.

Ce sont les Etats-Unis et la Russie qui sont opposés à cette destruction. Ces pays sont aussi les deux seuls qui – officiellement du moins — détiennent des stocks de virus varioliques, respectivement à Atlanta et à Novossibirsk. Après deux jours de débats houleux, ils ont réussi à faire prévaloir leur point de vue en avançant pour l’essentiel des arguments scientifiques: ces virus pourraient permettre de mettre au point des vaccins plus efficaces en cas de résurgence de la maladie.

La résistance russe et américaine

En fait, ils redoutent que certains pays aient conservé secrètement des souches de virus qui pourraient être utilisés comme une redoutable arme biologique, une large fraction de la population mondiale n’étant pas protégée car n’ayant jamais été vaccinée.

Sur ce point, il faut savoir que l’OMS détient «en Suisse et en toute sécurité» un stock d’urgence de 32,6 millions de doses de vaccin antivariolique. En outre, cinq pays ont promis de fournir à l’OMS, en cas de besoin, 31 millions de doses supplémentaires: l’Allemagne, les États-Unis, la France, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni.

En 2007, l’OMS avait décidé de lancer une enquête pour parvenir en 2011 «à un consensus mondial sur la date de destruction des stocks de virus variolique existants». En vain, du fait de la volonté commune des États-Unis et de la Russie soutenus en l’espèce par l’Union européenne. Cette non-décision n’est nullement du goût de certains États membres de l’OMS parmi lesquels  l'Iran, la Thaïlande, le Zimbabwe ou la Malaisie. Ils estiment qu'il n'y a plus aucun argument scientifique justifiant de ne pas détruire les stocks.

Mais en dépit de différentes tractations, la décision a été prise de ne revoir  la question que dans trois ans. Plusieurs ONG ont, à cette occasion, rappelé que le vaccin antivariolique qui a permis d’obtenir l’éradication n’était pas fabriqué à partir du virus de la variole mais d’un virus voisin, nettement moins dangereux et toujours disponible, celui de la vaccine. Elles ont aussi dénoncé la politisation d'une question sanitaire les stocks américains et russes étant  pour ces deux pays un équivalent biologique des armes nucléaires.

«Au cas où...»

Reste, pour la peste bovine, un dernier défi: celui de la post-éradication. Bien que ne circulant plus chez les êtres vivants, le virus de la peste bovine est encore détenu par «certains laboratoires» notamment pour la fabrication de vaccins au cas où la maladie réapparaitrait un jour du fait d’un accident ou d’un acte de bioterrorisme. Où l’on retrouve la problématique de la variole et la nécessité d’une gestion fiable et transparente de ces réservoirs viraux. Qu’en sera-t-il donc pour le virus de la peste bovine? Voici ce qu’a répondu Bernard Vallat à Slate.fr:

«L’OIE mène actuellement une enquête pour savoir quels sont les pays qui possèdent des stocks viraux. On estime d’ores et déjà qu’une quarantaine de pays sont concernés. Nous allons ensuite préconiser des regroupements progressifs de ces stocks, au niveau national tout d’abord puis à un niveau international. L’objectif ultime est de parvenir à la destruction des derniers virus existants, aucun argument scientifique ne justifiant leur conservation. »

Prochains objectifs : progresser dans le contrôle mondial d’autres maladies animales redoutables comme la fièvre aphteuse, la rage et la peste des petits ruminants. C'est un minimum.

Jean-Yves Nau

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Journaliste
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