France

Le troisième procès Colonna, nouveau casse-tête

Bastien Bonnefous, mis à jour le 25.05.2011 à 9 h 54

Yvan Colonna et Alain Ferrandi, chef présumé et condamné du commando Erignac, ont livré des informations inédites. Entre vengeance et machination.

Le Rubik's TouchCube. Chip East / Reuters

Le Rubik's TouchCube. Chip East / Reuters

Le troisième procès d'Yvan Colonna a débuté le 2 mai à Paris. Le suivi et le décryptage des audiences, par Bastien Bonnefous, à consulter ici.

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AUDIENCE DU 24 MAI - On se doutait que la venue d'Alain Ferrandi serait un des tournants du troisième procès d'Yvan Colonna. Doute vérifié. Pendant plus de quatre heures mardi, le chef présumé du groupe des Anonymes, condamné à la réclusion à perpétuité pour l'assassinat du préfet Erignac, a été interrogé par la cour d'assises spéciale de Paris.

Mais cette fois, Ferrandi le taiseux parle davantage. Même si comme depuis son interpellation en mai 1999, il refuse toujours de donner des «détails opérationnels» sur l'assassinat qu'il décrit comme «un acte collectif», tout doucement le militant nationaliste, dessine un nouveau puzzle aux pièces qui ne s'emboîtent pas forcément parfaitement.

Il est 17h20 lorsqu'il présente la première pièce. Certes, il a pris soin auparavant de répéter qu'Yvan Colonna «n'a pas fait partie du groupe» des Anonymes. Un pas en avant. Mais aussitôt, il recule d'un autre et glisse qu'il a eu «à un moment donné» une «suspicion» à l'égard de son ancien ami. «Je me suis demandé s'il n'avait pas été l'informateur», déclare-t-il sans plus de précision. «Étant de Cargèse, peut-être a-t-il été approché et mis au courant de quelque chose», ajoute-t-il. La salle des assises, bondée pour une fois, accueille l'information en clair-obscur dans un silence glacé.

Cette fois, c'est sûr, Alain Ferrandi est bien la «certaine personne» à propos de laquelle Yvan Colonna avait promis des révélations aux premiers jours du procès. «Cette personne, c'est vous?», lui demande d'ailleurs le président Stéphan. «Absolument pas, je n'ai jamais eu de discussion avec Yvan Colonna sur la constitution du groupe», répond Ferrandi, réglant avec délice la douche écossaise.

Colonna = «Corte» ?

Une heure et plusieurs questions plus tard, Yvan Colonna prend la parole et installe la deuxième pièce du puzzle. Il s'adresse à son ami, debout et les mains sur les hanches. La pose est détendue, le ton beaucoup moins. Cette histoire de «suspicion» que lui seul relève, lui reste en travers de la gorge. Il dit :

«Alain, j'ai bien compris les gardes à vue, la pression, l'effet domino des procès-verbaux, tout ça je pouvais comprendre. Mais une chose me choque : vous savez que je n'y suis pas, mais vous allez mettre des mois à le dire. Tu as dit qu'à un moment, tu as été suspicieux, mais suspicieux de quoi?».

Un dialogue s'engage alors entre les deux hommes, fait de dits et de non-dits, sur le fait qu'Yvan Colonna aurait été le fameux «Corte», informateur anonyme du préfet Bernard Bonnet, à l'origine des «notes» de ce dernier dans lesquelles figurent les noms de plusieurs membres du commando arrêtés en mai 1999.

-      Ferrandi : «Il nous est remonté du rapport sénatorial (sur l'affaire Erignac, rendu public en décembre 1999 – NDLR) une rumeur. Tu aurais été l'informateur de Bonnet. Ça a traversé mon esprit, je te l'accorde».

-      Colonna : «Moi l'informateur de Bonnet ?!? Et ça a duré combien de temps, ça?».

-      Ferrandi : «Jusqu'à la fin de l'instruction. Ton nom a circulé.»

-      Colonna : «Yvan Colonna a circulé? Moi j'informais Bonnet que Pierre (Alessandri) faisait partie du groupe?»

 Colonna «approché» par le groupe

Alors, l'ancien berger de Cargèse se tourne vers la cour et donne la troisième pièce. La «certaine personne» mystère, à le croire, n'est pas Alain Ferrandi, mais Pierre Alessandri, son ami de 30 ans, son voisin de village, son copain agriculteur et nationaliste comme lui. Il décode. «A un moment donné, Pierre m'a proposé de faire partie du groupe. Ce que j'ai refusé. C'était un peu après l'opération de la gendarmerie de Pietrosella (en septembre 1997 -NDLR). A partir du moment où j'ai refusé, j'ai plus rien cherché à savoir et Pierre ne m'en a jamais plus parlé», jure Colonna.

C'est dit: Colonna ne faisait pas partie du groupe des Anonymes, mais il connaissait son existence plusieurs mois avant l'assassinat du préfet, et il savait que Pierre Alessandri en était l'un des membres. S'il n'en avait jamais rien dit depuis son arrestation en 2003, puis au cours de ses deux procès de 2007 et 2009, c'est parce que selon lui, c'était au commando de le faire. Mais maintenant que c'est «le dernier procès, la dernière chance», l'accusé a choisi de parler «parce qu'(il n'a) plus que cette solution».

Une «manipulation» policière?

Alain Ferrandi embraye et questionné par la défense de Colonna, dépose la quatrième pièce du puzzle. Il déroule cette «rumeur», prenant soin de préciser que celle-ci «tue en Corse». «Un tas de faisceaux parvenaient jusqu'à moi: Yvan informateur, Yvan qui n'a pas été arrêté, la cavale où il se la coule douce... cette rumeur m'a traversé l'esprit terriblement», déclare Ferrandi. Les mots sont graves: Yvan Colonna aurait été une balance, il aurait donné son ami Alessandri et peut-être d'autres membres du commando.

Pire, son statut d'informateur expliquerait pourquoi il n'a pas fait partie de la première vague d'interpellations le 21 mai 1999, la police lui laissant le temps de partir aux chèvres et en cavale... Colonna aurait donc été chargé à dessein et par vengeance par le commando durant les gardes à vue. Mais alors que faire des accusations depuis des semaines de la défense du berger, selon lesquelles le nom d'Yvan Colonna a été introduit pendant les gardes à vue par la seule police anti-terroriste et non par les conjurés?

La rumeur tue

La défense, justement, n'est pas prise au dépourvu par ces révélations. Au contraire, divine surprise, elle déterre derechef des 180 tomes du dossier la preuve de l'existence même de cette rumeur. Une preuve en béton, selon l'avocat Eric Dupond-Moretti. Le pénaliste présente aussitôt à la cour une lettre datée du «10 novembre 1999» et adressée par le procureur général près la cour d'appel de Bastia à son homologue parisien.

Ce courrier fait état d'informations d'un officier de police en charge de la sécurité du préfet Bonnet. Ce garde du corps aurait vu «courant juin 1998», soit quelques mois à peine après l'assassinat de Claude Erignac, un homme «dans l'antichambre» du bureau de Bernard Bonnet à la préfecture. Un homme «nerveux» avec un «regard de tueur» et un «prénom russe». Il lui aurait même parlé de son «élevage de chèvres». L'officier est formel: cet homme était Yvan Colonna.

L'avocat tempête:

«Une enquête prouvera que ce n'était pas Yvan Colonna, mais la rumeur est lancée. Elle va se propager de juin 1998 à novembre 1999, elle a couru dans les milieux judiciaires et policiers. Voilà ce qui a pourri vos gardes à vue ! C'est pour ça que le nom d'Yvan Colonna est déjà dans les tuyaux avant les interpellations ! ».

Yvan Colonna vraie-fausse balance? Les membres du commando, informés de la rumeur, ont-ils voulu se venger de cet ami qui les a trahis? La police l'aurait-elle utilisé comme informateur avant de le charger comme le coupable absolu? La cour s'y perd, les observateurs avec, embrouillés par un puzzle bien flou. Les parties civiles, elles, s'indignent de ce «nouveau scénario qui apparaît au bout de douze ans». Une fois de plus dans cette affaire, il faut attendre le prochain épisode pour espérer une éclaircie. Celle-ci est annoncée jeudi 26 mai 2011, avec la venue au procès de Pierre Alessandri. 

Bastien Bonnefous

Bastien Bonnefous
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