France

Présidentielle 2012: sûr de perdre, et alors?

Dominique Albertini, mis à jour le 25.05.2011 à 18 h 29

Pourquoi se présenter à une élection quand on sait que l’on n'a aucune chance de gagner...

Bureaux de vote à Nice lors des régionales 2010. REUTERS/Eric Gaillard

Bureaux de vote à Nice lors des régionales 2010. REUTERS/Eric Gaillard

Ça y est, nous voici à moins d'un an de la prochaine élection présidentielle. Et si je ne prêterai pas au jeu de vous dire avec assurance qui sera le prochain président de la République, je peux vous affirmer sans trop me tromper que Jean-Pierre Chevènement ne sera pas le successeur de Nicolas Sarkozy. Dominique de Villepin non plus. Pas plus que Nicolas Dupont-Aignan ou Jean-Louis Borloo. Point commun de ces différentes personnalités: non pas, évidemment, leurs opinions politiques, mais leur qualité de candidats  voués à l'élimination au premier tour.

Chaque présidentielle a les siens, qu'ils représentent des courants bien établis (centrisme, écologisme...) ou légèrement ovniesques; qu'ils soient pour ou contre le système (trotskystes, royalistes...) ; qu'ils soient ou non prêts à gouverner. «Je ne serai peut-être pas élue présidente de la République, mais je ne serai pas la seule», a résumé la porte-parole de Lutte Ouvrière Nathalie Arthaud. Mais au fait, pourquoi se présente-t-on à une élection que l'on est certain de perdre?

1) Parce qu’on a le droit d’y croire

«Et pourquoi pas?», rétorquent tout de go les intéressés, soulignant à juste titre que petits et gros partis ont la même légitimité à défendre leur projet de société devant les électeurs. «Les partis et groupements politiques concourent à l'expression du suffrage», précise notre constitution, ajoutant que «la loi garantit les expressions pluralistes des opinions».

Or, à la différence du bipartisme anglais ou américain (malgré les récentes percées des DemLib et du Tea Party), la palette politique française inclut de subtiles distinctions entre trotskystes de la LCR et de Lutte Ouvrière, socialistes modérés et radicaux de gauche, centristes du MoDem ou du Nouveau Centre. Que chacun tienne à se faire entendre est interprété comme un signe de vitalité démocratique par les uns –mais comme une pénible guerre de clochers par d’autres.

Il est vrai, par ailleurs, que le statut de «petit candidat» n’est pas définitif: un Jean-Marie Le Pen (0,75% à la présidentielle de 1974, au second tour en 2002) est là pour le montrer. Et, sans forcément en partager les idées, chaque petit candidat est en droit de rêver d’un destin similaire pour lui-même ou son parti. Mais le parcours du leader frontiste relève plutôt de l’exception, à côté de Marcel Barbu ou de Pierre Boussel, entre autres naufragés de l’élection suprême. Et l’on peut légitimement s’interroger sur la nécessité de candidatures simultanées de candidats présentant peu de différences doctrinales. C’est que d’autres intérêts rentrent en jeu.

2) Pour bien se faire entendre

On ne va pas se mentir: la plupart des petits candidats ne s’imaginent pas remporter la présidentielle. Mais qui a dit que là était le seul enjeu du scrutin? Plus qu’une usine à chefs d'États, l’élection-reine de la Ve République est une incontournable légitimation pour tout parti politique, même aux ambitions réduites. D'autant plus si, à l'instar de l'élection, la formation est très personnalisée: on vote plutôt Dominique de Villepin que «République Solidaire», Jean-Pierre Chevènement que «Mouvement Républicain et Citoyen». Pour beaucoup de candidats, la présidentielle est le seul moyen de faire connaître leur personne et leurs idées.

C’est le cas de Gérard Schivardi. J’ai demandé au candidat POI de 2007 (0,34%) pourquoi il s’était présenté:

«Tout simplement pour avoir accès aux médias. A mes yeux, cette élection n’a aucune valeur, mais y participer est le seul moyen d’obtenir un peu d’attention. D’ailleurs, après 2007, je n'ai jamais été invité alors que je représente un parti à 10.000 encartés.»

Par ailleurs, si un petit candidat, par définition, ne remporte jamais l'élection présidentielle, il peut toujours compter sur quelques sièges aux législatives. Depuis l'inversion du calendrier électoral et le passage au quinquennat, les deux scrutins se suivent à un mois d’intervalle. «Du coup, la campagne présidentielle est une locomotive pour les législatives, explique Frédéric-Joël Guilledoux, auteur d'un livre (1) sur les petits candidats. Comme au bobsleigh, il faut pousser fort et après on se laisse glisser». Et qui dit députés dit poids politique... et financements publics.

3) Pour négocier avec la maison-mère (marche aussi avec les primaires socialistes)

Se présenter à une présidentielle permet donc de toucher les électeurs, même si l’on est pas élu. Mais c’est aussi un moyen de se rappeler au bon souvenir du parti dominant de son camp et de négocier son ralliement aux meilleurs conditions: à la clef, postes gouvernementaux et circonscriptions gagnables. Le jeu des alliances est un moment à part entière de toute présidentielle, qui suit généralement ces quelques étapes simples:

A) Affirmer haut et fort son «droit à la différence» et sa liberté de parole (avoir été ministre du gouvernement sortant n’est pas rédhibitoire)

B) Souligner quelques points de divergence avec le parti dominant, sans fermer la porte à un rabibochage.  

C) Négocier durement ses quelques pourcents.

D) Annoncer son ralliement («en toute indépendance» évidemment). Dans le monde politique post-21 avril 2002 où la dispersion des voix est le cauchemar des grands partis, et à l’approche d’une présidentielle plus indécise que jamais, les voix des petits candidats prennent une importance décisive. Du coup, la menace d’une candidature autonome devient une arme à la disposition de petits partis ou des courants minoritaires d’une grande formation, lorsqu’ils estiment ne pas avoir l’espace qu’ils méritent. Quitte à revenir au bercail avant (le faux-départ de Chevènement en 2006) ou après la présidentielle (les centristes de Jean-Louis Borloo ?).

E) Entériner une rupture. Une candidature présidentielle peut aussi être le moyen d’afficher son divorce. Comme celle de Jean-Luc Mélenchon et du Parti socialiste. Ou, à l’extrême droite, entre l’ex-FN Carl Lang et Marine Le Pen. En délicatesse avec celle-ci, l’ex-secrétaire général du FN a fondé en 2009 le Parti de la France, et, sous réserve d’obtenir les 500 signatures, sera le probable candidat d’une coalition nationaliste en 2012. «Avec son discours étatiste et laïcard, Marine Le Pen tourne le dos aux valeurs fondamentales du FN, explique-t-il. Elle libère donc un espace électoral que nous voulons occuper

4) Parce que le système français est plutôt généreux

Heureux comme un petit candidat en France? Malgré certaines barrières, le système français est plutôt favorable aux petites écuries. Certes, les fameuses «500 signatures» éliminent d'emblée les candidatures trop marginales ou fantaisistes. Mais avec près de 45.000 signataires potentiels, cette condition n'a rien de rédhibitoire. Reste un facteur essentiel: l’intervention des grands partis. «En 1981, Mitterrand fait en sorte qu’Alain Krivine (LCR) n’obtienne pas ses 500 signatures, raconte Frédéric-Joël Guilledoux. En 2002, au contraire, l’UMP aide Bruno Mégret à obtenir les siennes pour diviser l’extrême droite

Chaque candidat a droit à une dotation d'État de 153.000 euros. Chaque année, les partis représentés à l’Assemblée nationale reçoivent une aide publique qui peut aussi les aider à faire face aux dépenses de campagne. Enfin, au-delà de 5% des voix à la présidentielle, l’Etat rembourse les frais de campagne (dans la limite de 8 millions d’euros). Ils seront certes nombreux à ne pas dépasser ce seuil.

Quant à l’expression des petits candidats, la règle d'égalité du temps de parole leur garantit, en temps de campagne, une exposition médiatique similaire à celle des favoris. Conséquence de cette «régulation électorale»: une candidature présidentielle, qui pourrait apparaître comme un investissement trop lourd par rapport aux résultats sous un système moins avantageux, devient supportable et avantageuse pour les petits partis. Et en juger par le nombre de personnalités ayant déclaré leur intérêt pour la prochaine édition, celle-ci ne devrait pas déroger à la règle.

Dominique Albertini

(1) Frédéric-Joël Guilledoux, Tous candidats, Fayard 2006.

Retrouvez ceux qui feront 2012 sur Wikipol.

Dominique Albertini
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