Culture

Réalisateurs, scénaristes: chacun sa place

Pierre Langlais, mis à jour le 24.05.2011 à 17 h 04

L’héritage de la Nouvelle Vague, où le réalisateur était roi, fait-il du tort aux séries françaises, où les scénaristes peinent à imposer leur point de vue?

Vanessa Demouy dans la série Xanadu, imaginée par un couple scénariste-réalisateur

Vanessa Demouy dans la série Xanadu, imaginée par un couple scénariste-réalisateur

Les séries françaises vont mal. A force de le dire et de l’écrire, on finirait presque par l’oublier. L’heure des constats est passée. Il faut trouver des solutions. Les conférences, les débats, les festivals se multiplient. Les journalistes et les universitaires critiquent et décryptent, les professionnels se réunissent en syndicats et en groupes. Même le gouvernement s’y met. Les rapports officiels se succèdent.

Le 22 juin dernier, Frédéric Mitterrand envoyait une missive à Pierre Chevalier, producteur, ancien directeur de la fiction d’Arte de 1991 à 2003, aujourd’hui directeur des projets de la chaîne franco-allemande:

«La fiction télévisée française est confrontée depuis quelques années à une période de profonde mutation dont elle éprouve des difficultés à s’extraire. Cette situation m’a conduit récemment à confier au Club Galilée [un «think tank» médiatique NDLR] une réflexion sur la crise et la relance dans la fiction télévisée française. Cette étude […] a principalement mis l’accent sur l’importance de la phase d’écriture et de développement. […] Il me paraît donc indispensable de mener une expertise plus approfondie sur cette question

Les conclusions de cette «mission Chevalier» ont été remises au Ministre début avril. Pierre Chevalier y a travaillé avec Sylvie Pialat, productrice, et Franck Philippon, scénariste. Son titre: «Le défi de l’écriture et du développement».

Page 17, cette affirmation: «La France conserve encore une culture –pour ne pas dire un culte– du réalisateur et des acteurs, hérité du cinéma. Le réalisateur n’a pas la même place au cinéma et à la télévision». Dans sa conclusion, au terme de 60 pages d’analyse et de propositions, cette phrase: «Il est temps de replacer le scénariste au cœur de la fiction et le point de vue créatif au centre de la fabrication».

Derrières ces deux extraits, une même question, depuis longtemps posée à ceux qui font la fiction française: quelle place doivent tenir le réalisateur et le scénariste dans la création et la fabrication des séries hexagonales? Le modèle du cinéma, où l’auteur-réalisateur est roi, est obsolète à la télé. Comment le faire évoluer, et donner plus de poids aux scénaristes?

La tentation du modèle américain

L’explosion des séries américaines et l’incapacité de notre production à leur opposer une concurrence artistique et industrielle solide secouent depuis plusieurs années le petit monde de l’audiovisuel hexagonal. Les Américains ne travaillent pas comme nous.

Leur système repose sur deux piliers: le «showrunner», super scénariste et producteur exécutif, est l’âme de la série; Les «pools» de scénaristes, groupes d’écriture, sont son carburant. Les scénaristes y sont rois, et les réalisateurs, loin d’y être méprisés, sont des techniciens, qui acceptent de se plier aux chartes graphiques définies par le showrunner et par le premier metteur en scène, celui qui a dirigé le «pilote», l’épisode de lancement de la série.

On est bien loin de la mentalité du cinéma français, où le réalisateur n’accepterait en aucun cas d’être «un industrieux directeur de plateau», comme dénonce le Groupe 25 Images, association de réalisateurs qui a peu gouté les propositions de la mission Chevalier.

«Les problématiques ont changées, l’audiovisuel à changé», se défend Pierre Chevalier, qui regrette de ne pas avoir eu de réalisateur à ses côtés dans la commission – «un oubli du Ministre», ajoute-t-il, «erreur» dont il s’est aperçu trop tard.  

«La notion d’auteur réalisateur est moins nécessaire. C’est un point de vue trop traditionnaliste. Depuis les années 60 et 70, la notion d’auteur nous étouffe. La mise en scène domine la construction du récit, la narration est la cinquième roue du carrosse. Il faut faire évoluer ça

Pour s’en assurer, les scénaristes français se sont regroupés depuis le printemps dans la Guilde des Scénaristes, union censée défendre au mieux leurs positions. «Le schéma va changer, insiste Jean-André Yerlès, scénariste de Fais pas ci, fais pas ça, et membre de la Guilde. Nous ne voulons en aucun cas nier le rôle des réalisateurs, mais les pousser à partager la place qu’ils prennent».

«Les scénaristes ressentent une certaine frustration à ne pas être reconnus pour leur travail, notamment dans les médias», ajoute-t-iL. Combien de magazines annoncent en effet «une série écrite par» plus souvent que «une série réalisée par»?

Que pensent les réalisateurs français de ce modèle américain, plus industrialisé? «C’est une connerie due au fait que les scénaristes se sentent mis à l’écart, lâche Laurent Levy, réalisateur, notamment, sur Joséphine, ange gardien, La Crim et Sous le Soleil. On a un problème de fantasme du modèle américain. Les scénaristes regardent ça et nous disent qu’il faut faire pareil, mais nous n’avons pas les moyens! Ce modèle est en train de nous massacrer culturellement, et les scénaristes ont une part de responsabilité».

Et une partie des réalisateurs de contre-attaquer dans un communiqué du Groupe 25 Images –auquel appartient Laurent Levy– «vous [Pierre Chevalier, ndlr] avez débarrassé l’échiquier de celui que votre rapport, nécessaire et souvent pertinent, semble considérer comme un pion marginal: le réalisateur».

Pour Gilles Bannier, réalisateur d’Engrenages et des Beaux Mecs –qui dit «souscrire aux inquiétudes du Groupe 25 Images»– une solution intermédiaire, entre notre modèle et  le modèle américain, peut être trouvée:

«Le pilote et les premiers épisodes seraient réalisés par un réalisateur auteur, un créatif, qui mettrait en scène, littéralement, le scénario, l’adapterait. Par la suite, d’autres réalisateurs, plus techniciens, pourront se mettre dans ses chaussures

Tous ensemble (ou presque)!

A bien lire le rapport de la mission Chevalier, il n’y est d’ailleurs pas dit que la France doit adopter bêtement le système américain. Loin de là. Son principal constat, dans le bref chapitre («trop mince», avoue Pierre Chevalier) consacré aux réalisateurs, c’est que ces derniers arrivent… trop tard dans le processus créatif.

Faute de développement efficace, les producteurs ne connaissent leurs dates de tournage que tardivement, et ne peuvent pas recruter un réalisateur assez en amont pour qu’il travaille dès le début aux côtés du scénariste. «Un calendrier de développement clair et resserré faciliterait l’intervention, souhaitable, du réalisateur en amont, au cours de l’écriture…» affirme le rapport.

Une position qui, sur le papier, devrait combler les metteurs en scène! «Tout s'est dichotomisé d’une façon absurde, insiste Pierre Chevalier: Le travail doit être collectif!»

Une fois passé les rancœurs, les peurs et les doutes, scénaristes et réalisateurs se retrouvent en effet autour d’une même envie de sortir de l’ornière. «Aujourd’hui, c’est le scénariste qui porte le projet, et le réalisateur n’arrive qu’au moment où la chaîne donne son accord de production: trop tard», confirme Jean-André Yerlès, scénariste.

«Ça me paraît limpide, insiste Laurent Levy, réalisateur. Impossible de réfléchir à comment faire une série sans réalisateur. C’est lui qui définit la tonalité, qui choisit les acteurs, qui oriente le style visuel, etc.» Et Gilles Bannier de mettre tout le monde d’accord: «une série est le fruit d’une entente artistique entre réalisateur et scénariste. La collaboration doit être permanente».

Ceux qui campent sur leurs positions, côtés réalisateurs, scénaristes ou producteurs, seraient une minorité, «quelques barrons qui veulent maintenir leurs avantages et sont contre le changement et les révolutions», regrette Bannier.

Preuve que cette entente scénariste-réalisateur est nécessaire: les trois séries récentes les plus ambitieuses, Les Beaux Mecs, Signature (France 2) et Xanadu (Arte), ont été imaginées par des couples: Virginie Brac / Gilles Bannier, Marc Herpoux / Hervé Hadmar et Séverine Bosschem / Podz.

Les diffuseurs, vrai ennemi?

Convaincantes ou tout du moins intéressantes et «utiles» d’un point de vue critique –parce qu’ambitieuses et différentes jusque dans leurs ratés– ces œuvres n’ont malheureusement pas été des cartons d’audience.

«Les chaînes veulent plaire à tout le monde, mais comment faire de l’audience avec des projets créatifs? L’équation est insoluble», se lamente, à juste titre, Laurent Levy.

«Pourquoi cette énergie combative n'est-elle pas dirigée vers les vrais responsables de la crise actuelle, à savoir les censeurs intellectuels, les programmateurs, la dictature de l'audimat et du marketing de l'antenne, et les incessants changements de responsables de Fiction qui occupent la durée de leur mandat à comprendre la maladie, et sont remplacés avant d'avoir pu appliquer les remèdes?» dénonce dans son communiqué le Groupe 25 Images.

Face à «l’ennemi», les lignes se resserrent. «Il faut qu’on soit soudés, qu’on fasse preuve d’une vraie cohérence artistique, parce que les diffuseurs s’engouffrent dans la moindre faille», commence Jean-André Yerlès. «Généralement, ce sont les diffuseurs qui bloquent», confirme Gilles Bannier.

Si d’évidentes tensions persistent, les scénaristes et les réalisateurs semblent vouloir s’entendre sur une même nécessité d’inventer un «modèle à la française», insiste Laurent Levy.

Pour ce faire, chacun va devoir ranger son égo, «apprendre à se connaître», oublier les encombrantes traditions héritées du cinéma, se parler, parvenir à regarder sereinement vers les Etats-Unis –et non pas vouloir adapter bêtement leur système– et… penser à un prochain rapport ministériel sur le rôle des diffuseurs dans cette interminable crise de la fiction française, sans langue de bois, en reconnaissant les mérites et les torts des uns et des autres. Délicate mission.

Pierre Langlais

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