Culture

Les prochains Philip K. Dick que vous verrez au cinéma

Julien Loubière, mis à jour le 06.06.2011 à 15 h 45

Les romans du prolifique auteur de science-fiction sont à l'origine de plusieurs films cultes du genre au cinéma, mais nombre d'entre eux restent encore à adapter.

Harrison Ford dans Blade Runner.

Harrison Ford dans Blade Runner.

On ne présente plus Philip K. Dick, l'auteur de science-fiction contestataire dont les adaptations affolent le box-office. Cet écrivain prolifique devenu un produit grand public est une vraie pépinière à idées. Dernièrement, L'Agence de Gorge Nolfi adaptait —modestement pour un premier film— une nouvelle de l'écrivain, Adjustment Team (Rajustement en français). Il s'agissait de la 10e adaptation cinématographique d'une oeuvre de K. Dick après les Blade Runner, Minority Report (plus grand succès au box-office) ou encore Total Recall qui figurent au panthéon de la science-fiction. En 2011 sur Terre, ses récits drainent de manière toujours aussi surprenante les foules lors de leur passage à l'écran.

Prochainement dans vos salles

Surfant sur le succès populaire des adaptations dickiennes, celles de Radio Free Albemuth par John Alan Simon, d'Ubik par Michel Gondry et du Maître du haut château (produit par Ridley Scott pour la BBC) ont été annoncées.

L'adaptation d'Ubik, son roman le plus populaire malgré sa complexité, tournée par un cinéaste français aussi talentueux que Michel Gondry est évidemment une excellente nouvelle. K. Dick en avait d'ailleurs rédigé lui-même un scénario pour le cinéma en 1974, date à laquelle Jean-Pierre Gorin devait se charger de le mettre en image, avant que le projet d'adaptation de ce puzzle littéraire ne soit abandonné.

Dès les années 1960, Philip K. Dick fut considéré comme un contestataire qui a su percevoir le malaise social. Certains critiques (marxistes) ont même vu en Ubik (sorti en 1969) la métaphore de l'atomisation du capitalisme... Le sens de l'observation de l'écrivain lui a permis d'être sensible aux prémisses du verrouillage des sociétés et ses dérives liberticides. En véritable visionnaire, la société robotisée, gadgétisée, surveillée et consumériste qu'il décrivait dans plusieurs de ses textes, Ubik en tête, voit peu à peu le jour sous nos yeux. À tel point qu'il n'est plus nécessaire de se replonger dans ses textes pour en percevoir l'objet... On se dit simplement qu'il avait vu juste. Quoi qu'il en soit, l'écriture de K. Dick reste difficile à adapter car elle est subjective, mentale et reflète la pensée de personnages en constante évolution, l'écrivain naviguant sans cesse de l'intériorité de ses personnages au monde extérieur.

En 1963, Philip K. Dick a reçu le prestigieux prix Hugo pour un roman qu'il dédie à sa troisième femme Anne, Le Maître du haut château. Il contient quelques éléments biographiques, K. Dick s'inspirant par exemple de l'atelier de création de bijoux d'Anne. Ce que de nombreux observateurs considèrent comme le chef d'oeuvre de K. Dick sera donc adapté en minisérie —en 4 parties d'une heure chacune— produite par Ridley Scott avec Howard Brenton au script. Ce format permettra aux auteurs de faire honneur aux personnages figurant dans le roman autant qu'à l'univers parallèle auquel l'auteur est parvenu à donner vie: l'Allemagne nazie et le Japon ont gagné la Seconde Guerre mondiale et se sont partagé le territoire américain. Mais il sera surtout intéressant de voir comment l'équipe technique chargée de l'adaptation va pouvoir représenter la mise en abîme existant dans le roman. Tout comme pour l'adaptation d'Ubik, le vertige, l'expérience littéraire dickienne vont-ils perdurer au cinéma?

Quant à l'adaptation de The Owl in the Daylight, elle est toujours embourbée dans les négociations avec les ayants droits. Il s'agit du roman sur lequel K. Dick travaillait avant sa mort. Les informations disponibles sur le film attestent qu'il devrait contenir de nombreux éléments autobiographiques et que Paul Giamatti devrait interpréter Philip K. Dick himself. Enfin, l'adaptation de la nouvelle Le roi des Elfes par Disney semble au point mort.

Taillés pour l'écran

Aujourd'hui, et peut-être encore davantage que Franz Kafka, on trouve des résonances de l'œuvre de K. Dick dans d'innombrables productions cinématographiques, bien que certaines adaptations ne soient que partiellement satisfaisantes (Paycheck, Next). Blade Runner de Ridley Scott fut le premier film à témoigner de l'intérêt des spectateurs pour le talent visionnaire de K. Dick. Une voix qui avait un demi-siècle d'avance. Celui qui se définissait comme un «philosophe romanceur» (Cité par Lawrence Sutin dans Invasions Divines, Éditions Denoël, 1995, p.27) a développé à travers la science-fiction de nombreux concepts tout en conjurant ses démons, posé les grandes questions qui parcourent toute son œuvre: qu'est-ce que la réalité? Qu'est-ce qu'être humain?

Le texte dickien étant très ouvert, nul doute que nombre de ses récits devraient à nouveau être adaptés au cinéma. Parmi les nombreux récits de cet écrivain prolifique, certains sont plus susceptibles que d’autres d'intéresser le cinéma, non sans quelques remaniements. Car revenir sur les oeuvres de K. Dick en vue d'une adaptation permet de structurer le récit, de faire abstraction de son écriture parfois trop rapide, tout en conservant ses grandes idées. Bien que le futur qu'il imaginait dans ses années les plus productives (les années 1950 et 1960) nous apparaisse encore aujourd'hui comme un futur possible –plutôt qu'un compte-rendu d'un séjour délirant passé dans un univers parallèle– c'est grâce à un grand sens de l'observation que les oeuvres de K. Dick ont pu être si pertinentes.

Parmi les nombreux romans de K. Dick, l'épopée de science-fiction post-apocalyptique de Dr. Bloodmoney pourrait être portée à l'écran, en réactualisant son contexte de création: la guerre froide. On y verrait mieux un affrontement entre l'Orient et l'Occident, par exemple, tout en conservant l'accident nucléaire au départ de ce livre incroyable, contant l'ascension miraculeuse d'une galerie de personnages insolites: aussi ordinaires avant l'explosion malencontreuse de la bombe atomique qu'invraisemblables et imprévisibles ensuite. On imagine un étrange survival d'aventure, se prêtant tout à fait à une intrigue de série télévisée, emboîtant le pas à la série à succès The Walking Dead de Franck Darabont. La reconstruction d'une société de retour à l'archaïsme s'appuyant sur le mélange d'humour dickien et sur la peinture d'un univers dystopique pourrait faire des ravages avec un showrunner tel qu'Alfonso Cuàron à la baguette...

Impossible de passer sous silence le cas d'un roman marquant, conçu au départ comme une suite au Maître du haut château: Glissement de temps sur Mars. L'histoire se déroule sur Mars en partie colonisée par les Terriens. Un roman polyphonique dont le pitch évoque la nouvelle Souvenirs à vendre, adaptée avec succès par Paul Verhoeven sous le titre Total Recall. Sur cet arrière-plan caractéristique de la science-fiction des années 1950, K. Dick développe une fine réflexion sur les troubles mentaux: schizophrénie, autisme, sur la valeur de l'enseignement (dispensé par des machines), sur la montée de la xénophobie... De la science-fiction ludique et fort raisonnée dont K. Dick avait le secret.

Enfin, n'oublions pas un roman qui doit autant au fantastique qu'à la science fiction, contenant en germes toutes les thématiques dickiennes: Les pantins cosmiques. Dans ce court roman par épisodes écrit en 1953, Ted Barton est de retour à Millgate la ville de son enfance qu'il ne reconnaît pas. Peu à peu, il découvre ce qu'il s'y est véritablement passé. Les grandes questions dickiennes sont là, autant que sa fascination étonnante pour les jouets, si inoffensifs en apparence mais qui cachent en réalité un pouvoir insoupçonné.

Les nouvelles de K. Dick: une mine d'or?

Avant les cyberpunks, K. Dick est parvenu à mettre en évidence le concept de virtualisation de l'espace réel, développé par Slavoj Zizek dans Bienvenue dans le désert du réel. C'est une des raisons les plus probantes de la filiation presque naturelle du travail d'écrivain de Philip K. Dick avec le cinéma. A la lumière des travaux de Norbert Wiener et de la naissance de la cybernétique, les héros de Philip K. Dick et leurs doubles cinématographiques perçoivent souvent sous forme de dérèglements la nature factice de leurs mondes. Dans ses romans et nouvelles, la vision pessimiste de K. Dick est rendue accessible grâce à son style simple (ses dialogues animés), visuel, ses intrigues fortes au service de ses idées pionnières.

Dans la nouvelle Syndrôme de retrait, John Cupertino est arrêté pour excès de vitesse. Rapidement il apparaît que ce personnage en crise identitaire, luttant seul contre tous, démêlant souvenir implanté et la réalité. Ce scénario alambiqué fait à nouveau songer à la nouvelle Souvenirs à vendre, dont était tiré Total Recall de Paul Verhoeven. Il vient s'y greffer, comme souvent avec K. Dick, une hypothèse un brin paranoïaque: une substance administrée à l'insu de Cupertino dans ses aliments permettrait de créer l'illusion de la réalité. Pour ne rien arranger, ce dernier est persuadé d'avoir tué sa femme... Nombreux sont les textes de Philip K. Dick ayant pour objet la réalité truquée, les transferts d'identités, les glissements et manipulations diverses qu'ils susciteraient. De même, c'est un peu à la manière du roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques (Blade Runner au cinéma), que Garson Poole apprend dans La fourmi électrique qu'il est un robot. Il décide de se désactiver. Le résultat n'en sera pas moins troublant et pourrait donner du fil à retordre à un cinéaste aventureux.

Pour terminer, il est question dans la nouvelle Les préhumains, de l'avortement autorisé sur les enfants de moins de 12 ans. Avant cet âge, ils sont considérés légalement comme des pré-personnes, des personnes sans âme. Une loi en faveur de l'avortement post-natal, votée par l'Église (des veilleurs) permet à un camion oppressant qui sillonne les villages d'embarquer les moins de 12 ans sans papiers. Un récit d'anticipation à hauteur d'enfant qui rappelle au besoin l'empathie, l'humanisme, et l'engagement de K. Dick. Une dystopie dans la veine des réussites cinématographiques telles que Never Let Me Go, Les fils de l'homme et bien évidemment l'incontournable Blade Runner.

Julien Loubière


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