Pourquoi tous les patrons du FMI sont-ils européens?

Parce qu’ils sont choisis par des Européens.

Devant les bureaux du FMI à Washington, le 15 avril 2011, lors d'une réunion des

- Devant les bureaux du FMI à Washington, le 15 avril 2011, lors d'une réunion des ministres de l'Economie et des gouverneurs des banques centrales du G20. REUTERS/Jonathan Ernst -

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Alors que le directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn accusé d’agression sexuelle avec sept chefs d’inculpation, a démissionné la semaine dernière, les spéculations vont bon train quant à son successeur. De hauts responsables du Brésil et d’Afrique du Sud manifestent le souhait de voir un ressortissant d’un pays en développement prendre la tête de l’institution, tandis que les gouvernements européens rappellent que, conformément à la tradition, le prochain directeur devrait être européen (le nom de la ministre française de l’Économie, des Finances et de l’Industrie, Christine Lagarde, revenant avec insistance). Mais quelle est cette étrange règle qui veut que le FMI soit toujours dirigé par un Européen?

En fait, il s’agit plus d’un accord tacite, d’un «gentlemen's agreement» en vigueur depuis toujours, en vertu duquel le FMI devrait être géré par un Européen et la Banque mondiale par un Américain. Dans les statuts du Fonds monétaire international, il est prévu que le directeur général soit nommé par le Conseil d’administration, mais il n’est jamais fait mention de sa nationalité. Les règles entourant le vote sont faites de telle sorte que les pays disposant des quotes-parts les plus importantes (reflétant la taille et la viabilité de leur économie) soient privilégiés. En pratique, aussi loin que remonte l’histoire du FMI, cela s’est traduit par la domination de l’Amérique et de l’Europe occidentale.

Cet accord tacite trouve son origine peu après la conférence de Bretton Wood, en 1944, qui a instauré le FMI et la Banque mondiale. D’après l’ouvrage de Miles Kahler Leadership Selection in the Major Multilaterals, l’architecte de la conférence, John Maynard Keynes, tenait pour acquis que son plus proche collaborateur, un haut fonctionnaire du secrétariat au Trésor du nom de Dexter White, prendrait la tête du FMI. D’ailleurs, le président américain Harry Truman était du même avis.

Un accord tacite

Pourtant, le secrétaire au Trésor, Frederick Vinson, soutenu par Wall Street, s’était fait l’avocat d’une présidence américaine pour la Banque mondiale (ce fut finalement Eugene Meyer, rédacteur en chef du Washington Post qui décrocha finalement le poste) et affirmait qu’il serait maladroit d’avoir des Américains à la tête des deux plus grandes institutions financières. Il est également possible que White ait été desservi par ses hypothétiques sympathies communistes (il est aujourd’hui fortement soupçonné d’avoir été un agent à la solde des Soviétiques).Au bout du compte, c’est le Belge Camille Gutt qui prit les rênes du FMI.

En 1946, il était évident que si le directeur du FMI n’était pas américain, il serait forcément européen, mais on est en droit de s’interroger sur l’existence d’un réel accord en la matière. Comme l’a par la suite rappelé Frank Southard, l’un des premiers directeurs de la Banque mondiale, le fait qu’un Américain dirige la Banque mondiale «impliquait nécessairement que l’on nomme un non-Américain à la tête du FMI, mais rien n’obligeait à opter pour un Européen».

Si, à ce jour, tous les directeurs étaient européens, les États-Unis ont toujours eu leur mot à dire lors de leur sélection. Un autre accord tacite prévoit d’ailleurs que le numéro deux du FMI soit nommé par le Trésor américain et il est déjà arrivé que Washington oppose son veto à une nomination, comme ce fut le cas en 1999 quand le secrétaire américain au Trésor, Lawrence Summers a exprimé l’opposition de son gouvernement [PDF] face à un candidat allemand, Caio Koch-Weser, pourtant vieux briscard de la Banque mondiale, au motif qu’il le pensait incapable de réformer un FMI affaibli par 10 ans de mauvaise presse.

Avec la multiplication des membres du FMI, de 44 en 1946 à 187 aujourd’hui, les pays en développement pèsent de plus en plus lourd sur le processus de sélection. En 1973, un groupe de pays en développement emmené par l’Indonésie et l’Iran a bloqué la nomination du Néerlandais Emile van Lennep (probablement parce qu’en sa qualité d’ancien secrétaire général de l’OCDE, il était perçu comme trop lié aux pays riches).

Expertise locale?

Il se pourrait bien que notre «gentlemen's agreement» ait fait long feu. Un document interne élaboré par le FMI en 2008 reconnaissait que cette convention «réduisait indéniablement les choix possibles» et envisageait (sans toutefois prendre position) de l’abandonner. Cette évolution se retrouve d’ailleurs dans d’autres organisations internationales. Ainsi, en 2010, le G-20 a accepté le principe d’une ouverture du conseil d’administration à davantage de pays en développement.

Avec la démission de Dominique Strauss-Kahn, cette question de la nationalité se pose à nouveau, mais les Européens défendront certainement bec et ongles leur privilège. Certains, comme le porte-parole du gouvernement allemand Christoph Steegmans, défendront l’idée qu’au vu du rôle déterminant du FMI dans la terrible crise financière qui secoue actuellement l’Europe, il est indispensable que le nouveau directeur général ait une connaissance approfondie «des particularités européennes, de la question de la monnaie unique et du climat politique sur le vieux continent». Etrangement, à l’époque où le FMI se consacrait principalement à l’octroi de prêts au bénéfice de pays d’Afrique et d’Amérique latine, l’impératif de l’expertise locale semblait bien moins pressant…

Joshua E. Keating

Traduit par Micha Cziffra

L’Explication remercie Miles Kahler Rohr, professeur spécialiste dans les relations internationales à l’Université de Californie de San Diego et auteur de Leadership Selection in the Major Multilaterals.

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Leurs noms ont été cités parmi les possibles successeurs de DSK

Première ligne, de gauche à droite: l’Egyptien Mohamed El-Erian, l’Israëlien Stanley Fischer, le Britannique Gordon Brown, le Turc Kemal Dervis, l’Allemand Peer Steinbrueck.

Seconde ligne, de gauche à droite: l’Indien Montek Singh Ahluwalia, Christine Lagarde, le Mexicain Agustin Carstens, le Sud-Africain Trevor Manuel et l’Allemand Axel Weber.

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Publié le 23/05/2011
Mis à jour le 23/05/2011 à 17h22
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