France

La semaine des femmes au procès Colonna

Bastien Bonnefous, mis à jour le 23.05.2011 à 16 h 59

Les membres condamnés du commando qui a tué le préfet Erignac sont entendus cette semaine. Peut-être enfin l'occasion de comprendre ce qu'il s'est réellement passé ce 6 février 1998 à Ajaccio.

La cour d'assises spéciale de Paris, le 2 mai 2011. REUTERS/Benoit Tessier

La cour d'assises spéciale de Paris, le 2 mai 2011. REUTERS/Benoit Tessier

La semaine à venir s'annonce décisive pour l'issue du procès d'Yvan Colonna. À partir de mardi, viennent déposer devant la cour d'assises spéciale de Paris les membres condamnés du commando qui a assassiné le préfet Erignac le 6 février 1998. Des audiences-clés qui à chaque fois lors des deux précédents procès de 2007 et 2009, n'ont pas joué en faveur de l'accusé.

Particulièrement attendu, le chef présumé du «groupe des Anonymes», Alain Ferrandi, doit prendre la parole mardi. Condamné comme Pierre Alessandri à la réclusion criminelle à perpétuité, l'ancien agriculteur reconverti dans la location de voitures a été l'auteur en 2007 d'une phrase – ou d'une antiphrase — qui fait toujours l'objet de toutes les exégèses. «Je sais que tu es un homme d'honneur. Si tu avais participé à cette action, tu l'aurais revendiquée. Par conséquent, je confirme que tu n'y étais pas», avait déclaré le témoin sans un regard pour son ancien ami de Cargèse silencieux dans le box des assises.

La semaine dernière, le préfet Bernard Bonnet, qui avait été nommé en Corse après la mort de Claude Erignac, est venu expliquer à la cour qu'«il y a quelque chose qui ne va pas dans les déclarations des co-auteurs» qualifiés à la fois d'«accusateurs et de dissimulateurs». Le préfet écarté après l'affaire des paillotes incendiées en 1999, avait auparavant mené une enquête sur l'île grâce à un informateur mystère surnommé «Corte» qui avait permis l'identification de membres du commando dont Alain Ferrandi. «Toute la vérité ne sera pas connue sur l'assassinat (…) mais s'il en est un qui sait tout, c'est Alain Ferrandi», a affirmé Bernard Bonnet.

La menace Ferrandi

Le chef présumé du groupe n'a jamais nommément accusé Yvan Colonna d'en être le tireur. Taiseux et inflexible, il n'a même jamais voulu donner des détails de l'opération, assumant une action politique collective. En garde à vue après son interpellation en mai 1999, il avait néanmoins confirmé les déclarations de son épouse qui avait fourni un témoignage particulièrement à charge contre Yvan Colonna. Celle-ci avait raconté aux enquêteurs que quelques minutes après l'assassinat, le 6 février 1998, Alain Ferrandi, Pierre Alessandri et Yvan Colonna étaient arrivés à leur domicile, s'enfermant dans une pièce et parlant à voix basse.

Personne ne sait bien sûr ce que viendra dire cette fois Alain Ferrandi. Mais son ex-femme, en tout cas, ne veut plus faire le déplacement. Attendue vendredi 20 mai 2011, Jeanne Finidori, ancienne épouse Ferrandi, a envoyé à la dernière minute un fax au président de la cour, expliquant son refus de venir témoigner. «Mon fils et moi-même subissons par la force des choses le choix personnel de mon ex-mari», écrit-elle, ne souhaitant pas répondre à une nouvelle «convocation éprouvante et inutile». Cette femme qui appelle désormais à la «tranquillité» treize ans après les faits, n'a pas eu un mot dans son courrier pour Yvan Colonna. «Je n'ai rien d'autre à déclarer», prévient en conclusion Jeanne Finidori.

L'ensemble des parties – défense, accusation et parties civiles – a néanmoins estimé que la présence de «ce témoin absolument essentiel» est «indispensable». La cour devrait donc la sommer de venir déposer, quitte à employer la force publique si nécessaire.

Comme lors des deux précédents procès, l'arrivée des femmes du commando et du commando lui-même sont toujours un tournant délicat pour la défense. Pourtant, au terme des deux premières semaines d'audience, le quintet d'avocats d'Yvan Colonna a marqué des points.

Ils ont profité des dépositions des témoins oculaires, directs ou indirects, de l'assassinat du préfet Erignac dont aucun n'incrimine l'accusé. Ils ont également mis à mal la version policière. Même s'ils l'ont fait parfois de manière brouillonne, confuse, souvent trop insistante, au risque d'agacer et de lasser la cour, il semble désormais clair qu'Yvan Colonna était dans le viseur des enquêteurs depuis de longs mois avant les arrestations des membres du commando en mai 1999.

Dès l'automne 1998, les Renseignements généraux ont surveillé Yvan Colonna et son frère Stéphane. Une «balise» a été installée sous la voiture du premier. L'unité d'élite du Raid a pris le relais de janvier à mars 1999. «H24», soit 24h sur 24, expliqua dans un ouvrage paru en 2009 son ancien responsable, Amaury de Hauteclocque. Lui et un autre membre du Raid ne sont malheureusement pas venus témoigner devant la cour d'assises spéciale de Paris, arguant d'empêchements professionnels.

De quoi contredire la version de la police anti-terroriste. Les uns après les autres, plusieurs anciens policiers de la DNAT se sont succédé à la barre pour expliquer, comme leur chef de l'époque, Roger Marion, que le nom du berger est «apparu en tant que membre du groupe pendant les gardes à vue (des conjurés – NDLR) et pas avant». Un seul a livré une autre histoire, se souvenant que Colonna faisait partie d'une «liste d'objectifs d'interpellations» mais que son nom a été «retiré» sans explication par sa hiérarchie avant les arrestations du 21 mai 1999.

La théorie des dominos

Pour la défense d'Yvan Colonna, les gardes à vue des épouses et du commando en mai 1999 n'ont pas été étanches, les avocats accusant carrément les enquêteurs de la DNAT d'avoir influencé le témoignage des unes par les aveux des autres. Pour preuve, les révélations vendredi 20 mai 2011 de Corinne Cuau, ancienne compagne de Martin Ottaviani, le «chauffeur» du groupe condamné en 2003. Pour la première fois dans ce dossier, cette femme a expliqué à la cour avoir été mise en présence de son compagnon durant leurs gardes à vue. «Je me souviens qu'un policier est venu me chercher et m'a dit “Martin est prêt à avouer mais il veut parler devant sa femme”», a-t-elle déclaré.

Une porosité des témoignages que confirme Nicole Huber Balland, compagne de José Versini, un autre membre condamné du commando. Cette apicultrice de Cristinacce a assuré de son côté que les policiers qui l'interrogeaient lui ont fait voir le procès-verbal des aveux de Pierre Alessandri pour la contraindre à parler. «J'ai lu ce PV qui m'était présenté comme la preuve absolue, je voulais repartir chez moi, j'ai dit oui oui oui», explique-t-elle, se souvenant de ces quatre jours passés dans les locaux parisiens de la DNAT, «sans vêtements de rechange», «sans douche» et pratiquement «sans sommeil».

Pour Me Gilles Simeoni, un des avocats d'Yvan Colonna, ces témoignages sont la preuve que « les mises en cause au cours des gardes à vue sont le résultat d'un jeu de dominos, les uns reprenant les déclarations des autres». Si le pénaliste ne parle pas d'un complot policier contre son client, il est en revanche persuadé que les membres du commando ont utilisé le nom d'Yvan Colonna comme «un leurre» pour écarter d'autres complices non arrêtés.

La défense aura néanmoins fort à faire pour convaincre la cour de la véracité de son raisonnement. Car le premier «domino» qui tombe, la première personne interpellée qui «libère sa conscience» selon l'expression policière, est la compagne de Didier Maranelli, le guetteur du groupe. Valérie Dupuis est en effet celle qui dans la nuit du 21 au 22 mai 1999, met en cause pour la première fois dans la procédure Yvan Colonna comme faisant partie du commando, au même titre que son compagnon.

Et quand cette jeune femme parle, aucun conjuré, à commencer par Didier Maranelli, n'est passé aux aveux. Les policiers n'avaient donc en théorie aucun PV à lui montrer pour l'influencer. Prévue par visioconférence depuis la Corse vendredi 20 mai, l'audition de Valérie Dupuis n'a pu avoir lieu pour des raisons techniques. Elle a été reportée à ce jeudi. Elle est capitale.

Bastien Bonnefous


NDLE: Dans une première version, nous avions mal orthographié le nom de Jeanne Finidori. Toutes nos excuses aux lecteurs.

Bastien Bonnefous
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