Economie

Ecoutons la révolte des jeunes espagnols

Eric Le Boucher, mis à jour le 06.09.2011 à 9 h 44

Que nous dit-elle de la situation de la jeunesse européenne?

A Madrid, le 20 mai 2011. REUTERS/Andrea Comas

A Madrid, le 20 mai 2011. REUTERS/Andrea Comas

A l'image de la Tunisie pour le printemps arabe, l'Espagne sera-t-elle le premier pays d'Europe où explose la révolte de la jeunesse? Le début d'un printemps des jeunes dans les pays vieux?

A la veille d'élections communales et régionales, les grand-places des villes espagnoles sont occupées par des milliers de manifestants qui twittent et qui crient:  

«Une vraie démocratie maintenant!»

Un slogan improvisé derrière lequel pointe un chiffre effroyable: 45% des moins de 30 ans sont au chômage en Espagne. Exclus de l'économie et de la vie autonome. Obligés de rester chez les parents. Forcés à la débrouillardise quotidienne, petits boulots, petits trafics. Et tentés par un populisme de désespérés.

L'Espagne est l'un des pays parmi les plus meurtris de la crise. L'explosion de la bulle immobilière a laissé les Espagnols devant un chômage de 20%, un endettement privé, un déficit public et un vide stratégique: quel est le futur de l'économie espagnole? Que fabriquer entre la Chine, le Maroc et l'Allemagne? Quelle agriculture? Quelle industrie? Quels services à valeur ajoutée?

Quand le nord de l'Europe a retrouvé un niveau de dynamisme d'avant crise, le sud méditerranéen reste à l'arrêt. La croissance revient à grand peine en Espagne, 1% attendu cette année, et le taux de chômage ne redescendra qu'à 17% fin 2012, selon l'OCDE. L'avenir semble plombé.

Premier d'une liste?

Le Royaume est menacé de tomber dans la crise des dettes souveraines: dans les listes des traders, il est «juste après» le voisin portugais. Le gouvernement Zapatero a très courageusement pris des mesures d'austérité et engagé une réforme du marché du travail. Les premières rendent l'existence immédiatement plus difficile, les secondes n'auront pas d'effet positif avant longtemps.

Entre temps les jeunes devront tourner autour des places... L'Espagne premier d'une liste? La situation faite aux jeunes est particulièrement pénible outre-Pyrénées mais elle est semblable partout ailleurs en Europe. Comme en France, où la réforme décrite comme « majeure » consiste à maintenir les pensions des retraités et où la dernière mesure du quinquennat va concerner les vieillards dépendants. Les vieilles sociétés privilégient les vieux aux dépends des enfants.

Le système électoral, l'égoïsme, l'apathie des jeunes... les explications potentielles sont nombreuses. Mais le fait est que la solidarité intergénérationnelle ne fonctionne qu'à sens unique. Les plus âgés pénalisent les plus jeunes de trois façons au moins: par la ségrégation à l'emploi et par une école inadéquate et par les dettes accumulées sur leur dos.

Selon l'OCDE, le rapport du taux de chômage des jeunes (20-25 ans) à celui des adultes va de 1,5 en Allemagne à 4 au Luxembourg, 3,5 en Italie, 2,3 en France et au Royaume-Uni. L'Espagne avec 2,2 n'est pas la pire en relatif. Pourquoi?

A cause du fonctionnement des marchés du travail européens qui restent fermés à l'entrée, malgré les réformes engagées. Lorsque des libéralisations ont eu lieu, c'est pour faciliter le travail temporaire ou l'intérim... emplois offerts en priorité aux jeunes. L'Espagne illustre à la caricature cette dualité du marché du travail: la flexibilité nécessaire aux entreprises a été obtenue en faisant cohabiter des emplois sécurisés, les «in», avec des emplois ultra précaires, les «out», c'est-à-dire les jeunes (1).

Donner de mauvaises formations est l'autre façon de délaisser la jeunesse. Il y a un gouffre entre l'école et l'emploi. Soit à cause de l'échec scolaire massif. Soit parce que les besoins du marché du travail n'entrent d'aucune façon dans les préoccupations des enseignants. Soit par défaut des systèmes d'orientation.

Enfin les dettes. En moyenne dans la zone euro la génération partante laisse une dette égale à une année de PIB. Les générations à venir vont travailler une année sans rien recevoir, juste pour payer les dépenses à crédit que se sont accordées leurs parents. Le débat sur la restructuration en Grèce devrait être regardé avec cet oeil. L'argent des dettes est dû à des «investisseurs» qui sont, pour une large part, des personnes âgées voire retraitées.

Faire défaut, effacer une moitié de la dette publique, serait une manière organisée, collective en Europe, d'abord au passage de faire payer les banques comme le demande le ministre allemand Wolgang Schäuble qui voit là la seule manière de contenir une révolte sociale, mais, au delà, de rétablir la solidarité intergénérationnelle à double sens. Les vieux pour une fois se sacrifieraient pour les jeunes. Utopie bien sûr.

Eric Le Boucher

(1) « Ending the scourge of dual labour markets in Europe », Samuel Bentolila, Tito Boeri, Pierre Cahuc, 12 juiller 2010, Foxeu. Org

Chronique également parue dans Les Echos

 

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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