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En Somalie, les pirates ont la cote

Pierre Malet, mis à jour le 16.04.2009 à 7 h 13

Les otages français du Tanit menacés par des pirates somaliens Ho New / REUTERS

Les otages français du Tanit menacés par des pirates somaliens Ho New / REUTERS

Le 13 avril, Barack Obama a promis de s'opposer à la piraterie au large de l'Afrique. Le jour même, l'un des «chefs pirates» somaliens menaçait de venger la mort de ses hommes tués la veille dans le sauvetage d'un capitaine de marine marchande américaine. «Nous allons intensifier nos attaques, y compris très loin des eaux somaliennes, et la prochaine fois que nous attraperons un Américain, j'espère qu'ils ne s'attendront à aucune pitié de notre part» a-t-il déclaré depuis Eyl, un fief des pirates, situé dans le Nord de la Somalie.

Trois pirates ont été abattus par des tireurs d'élite lors de cette opération américaine tandis que le quatrième était arrêté. L'armée française avait mené le 11 avril une autre mission de sauvetage: celle des passagers d'un voilier, le Tanit. L'un des cinq otages français est mort lors de l'opération. Les actions des pirates se multiplient dans le golfe d'Aden et leur issue est de plus en plus souvent dramatique: 140 navires ont été attaqués au large de la Somalie l'année dernière. Un chiffre en augmentation de 200% par rapport à 2007 selon le Bureau maritime international (BMI).

Mais Barack Obama aura beaucoup de mal à tenir sa promesse de pacification. Car les pirates n'ont pas grand-chose à perdre. Selon Foreign policy «leur pays est le plus dangereux du monde». La Somalie est dépourvue d'Etat depuis 1991, année de la chute du régime de Siad Barré. Les pirates savent que leur espérance de vie est des plus faibles dans ce pays où règne la loi du plus fort et du plus armé.

La Somalie ne possède plus de système judiciaire. Le Président et le Premier ministre ne contrôlent presque rien. Ils occupent des «postes essentiellement honorifiques», tandis que les chefs de guerre se répartissent des titres de ministres sans réelle valeur, puisque aucune administration n'existe plus depuis longtemps.

Les pirates, d'anciens pêcheurs, sont d'autant plus difficiles à arrêter qu'ils jouissent d'un réel soutien des populations locales. A Eyl, les villageois font corps avec les assaillants dont ils admirent le courage. Dans cette région, le Puntland (Nord de la Somalie) les attaques de navires ont rapporté 30 millions de dollars en 2008. Une fois et demie le budget du Puntland, région autonome qui est la seule à ressembler encore à un Etat dans ce pays livré au chaos. Alors que Mogadiscio, la capitale somalienne, est en ruine, Eyl se développe de façon spectaculaire: «Les rues sont bordées de nouveaux bâtiments, grouillent de 4x4 et l'on y voit des ordinateurs portables, des téléphones satellitaires et des GPS à foison» souligne The Independent.

Les jeunes filles rêvent d'épouser des pirates. Et les enfants dès le plus jeune âge veulent imiter leurs héros. Il est vrai que le «discours légitimateur» de leurs idoles est bien rodé. Ils se présentent comme des «garde-côtes». Ces ex-pêcheurs rappellent que jusqu'à la chute de Siad Barré, les eaux somaliennes comptaient parmi les plus poissonneuses de la planète. A partir de 1991, des navires du monde entier sont venus piller leurs eaux territoriales. D'autre part, des sociétés occidentales ont pris l'habitude de jeter leurs déchets - souvent les plus dangereux et radioactifs- au large des côtes somaliennes. Ceci, parfois avec la complicité des chefs de guerre locaux.

Au départ, les pêcheurs s'étaient armés pour repousser les navires pillant les eaux territoriales. Avant de développer un business de plus en plus lucratif. Beaucoup plus que la pêche en tout cas, dès lors que l'océan se vide. Les jeunes de Eyl montent à sept ou huit dans des hors-bords armés de kalachnikovs et de lance-roquettes. Souvent ils prennent d'abord d'assaut un bateau de pêche avant de jeter leur dévolu sur un tanker. Une prise qui peut rapporter des millions de dollars.

Le discours des «pêcheurs pirates» rappelle celui de leurs «confrères» du Delta du Niger, en Afrique de l'Ouest. Eux aussi sont très difficiles à capturer, car ils jouissent du soutien des populations locales. Lesquelles répètent à satiété que leur région est la plus riche d'Afrique en or noir, mais qu'elle n'a connu aucun développement. La manne pétrolière étant accaparée par les «élites prédatrices» du Nigeria. Seule chose à avoir changé depuis que du pétrole a été découvert dans le Delta du Niger: les eaux sont beaucoup moins poissonneuses. L'exploitation chaotique du pétrole étant à l'origine d'une pollution massive. Au Nigeria également, les pétroliers sont devenus une cible de choix. Et les rançons coûtent des millions de dollars aux compagnies occidentales.

Les Etats-Unis auront d'autant plus de mal à rétablir l'ordre en Somalie que leurs alliés sont très affaiblis dans la région. Soutenue par Washington, l'intervention éthiopienne pour chasser les tribunaux islamiques qui régnaient à Mogadiscio jusqu'en janvier 2007 a tourné au désastre. Les Éthiopiens et leurs alliés ont détruit la capitale somalienne sans parvenir pour autant à en chasser les islamistes. Les Ethiopiens ont d'ailleurs quitté sans gloire ce pays en 2009 sur un constat d'échec: ils laissent le champ libre aux islamistes qui reprennent peu à peu le contrôle de la Somalie.

Les Américains et leurs alliés tentent bien de faire juger des pirates au Kenya, un pays voisin qui est allié aux Etats-Unis. Mais comme le signale The Independent, il est difficile de réunir des preuves contre les «pêcheurs armés». Car dans ce pays, tout le monde est armé, à commencer par les pêcheurs. D'autre part, si l'Occident décide de juger les «pirates» à Paris, Londres ou New York et de les y emprisonner, il risque de susciter encore plus de ...vocations, chez des marins trop heureux de quitter l'enfer somalien. En outre, comme le signale Robert Kaplan dans le New York Times, «l'histoire à montrer que les actes de piraterie augmentent lorsque les « empires» commencent à s'affaiblir et n'ont plus les moyens d'afficher leur suprématie sur tous les océans».

Ce n'est pas la première fois que la «petite Somalie» inflige un camouflet à la «grande Amérique». Déjà en 1993, les troupes américaines s'étaient piteusement retirées de la corne de l'Afrique. Après que des «seigneurs de la guerre» eurent abattu 18 soldats américains et traîné leurs corps dans les rues de Mogadiscio. Des images diffusées en boucle par les télévisions du monde entier. Il est fort à parier que les pirates de la Mer Rouge n'ont pas fini de faire parler la poudre.

Pierre Malet

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