Affaire DSK: les théories du complot lui vont si bien

New York, le 12 septembre 2001. REUTERS/Ray Stubblebine

New York, le 12 septembre 2001. REUTERS/Ray Stubblebine

Peur, victimisation, pouvoir, Etats-Unis, judéité... les conspirationnistes sont servis avec l'histoire actuelle.

Depuis l'inculpation de Dominique Strauss-Kahn pour tentative de viol et séquestration, les théories conspirationnistes visant à l'innocenter se multiplient. Selon un sondage CSA pour BFM, RMC et 20 Minutes, publié en début de semaine, 57% des Français seraient convaincus que le directeur du FMI est «victime d'un complot». Les hypothèses de conspiration sont variées et plus ou moins crédibles: DSK aurait été piégé tantôt par l'UMP, tantôt par le PS et pourrait même être la victime d'un complot antisémite.

La peur

Pour le politologue et historien Pierre-André Taguieff, ces théories conspirationnistes se construisent «en réaction à des événements qui peuvent paraître catastrophiques ou choquants et qui prétendent expliquer de manière rationnelle ce qui est irrationnel»

Si aujourd'hui autant de Français croient à l'existence de complots autour de l'affaire DSK, c'est avant tout parce que l'époque dans laquelle nous vivons se caractérise par l'augmentation des peurs qu'elle stimule et provoque. 

«Nous traversons une période de bouleversements et de crises qui se succèdent à grande vitesse, c'est un contexte favorable au développement des théories du complot», explique le chercheur. Un avis partagé par le psychologue Pascal Wagner-Egger. Selon lui, la complexité de nos sociétés modernes et le fonctionnement nébuleux de grandes organisations internationales auraient amplifié le phénomène conspirationniste.

«Les individus sont plongés dans une méconnaissance du fonctionnement de ces grandes instances, ce qui participe à leur scepticisme.»

Les conspirationnistes 

D'après le sociologue Philippe Corcuff, on peut distinguer deux profils sociopsychologiques de conspirationnistes correspondant à deux usages du complot: l'usage populaire et l'usage bac +5.

«L'usage populaire trouve ses sources dans la disparition de repères stables (la religion, les grands blocs idéologiques). Il joue le rôle de réducteur d'anxiété et se développe à en réaction à la panique générée par  l'incompréhension.»

On retrouve cet usage populaire dans les sondages, dans les discussions en bas de l'immeuble ou autour de la machine à café.

Rien à voir avec l'usage bac+5 du conspirationniste qui correspond à une forme de radicalisation du doute.

«Dans nos sociétés, on doute de tout, il n'y a plus de distinction très claire. Toute vérité publique devient dévaluée, cela correspond à un besoin de se sentir plus malin que les autres.»

Les personnes attirées par les théories du complot seraient des gens naturellement méfiants, selon Alain de Benoist, auteur d'un essai sur la psychologie conspirationniste.

«Il y a chez eux une forme d'orgueil, ils se croient supérieurs parce qu'ils pensent détenir une vérité que les autres n'ont pas.»

Plus extrême encore, certains conspirationnistes sont persuadés que des pans entiers s'expliquent par des conspirations. On les retrouve à l'origine de nombreuses autres théories du complot comme celles planant autour du 11-Septembre.

La victime

Si le rapport à la conspiration est différent selon les personnes, dans le cas de l'affaire DSK, l'exposition aux images du patron du FMI menotté a, en revanche, rassemblé les Français qui l'ont perçu comme une victime. Pierre-André Taguieff observe:

«L'idéologie victimaire fonctionne toujours sur l'image. Cela a été un effet pervers du système américain qui, en le montrant ainsi, voulait le stigmatiser en tant que coupable. Tout d'un coup, on s'est dit qu'on pourrait être à sa place. Il y a eu ce que l'on appelle une inversion victimaire classique.»

Autre effet de la diffusion de ces images, elles ont concouru à alimenter les théories conspirationnistes.Paul Wagner souligne:

«Voir DSK menotté, jugé aux États-Unis, a accentué l'hostilité déjà existante des Français envers les Américains. Il s'agissait, par l'élaboration de théorie du complot, de défendre l'identité française.»

Ces éléments de mise en scène made in USA sont venus s'ajouter à d'autres déjà connus de la plupart des Français et qui plaçaient déjà DSK dans un imaginaire de la conspiration.

En avril dernier, DSK estimait que ses principales difficultés pour sa candidature à la présidentielle de 2012 étaient «le fric, les femmes et [sa] judéité».

Une judéité qui pourrait s'avérer être du «pain béni» pour un type de population particulier: les professionnels du complot juif mondial, comme le relève Pierre-André Taguieff:

«Il est vrai que DSK cumule pas mal de caractéristiques qui font le noyau dur du conspirationnisme anti-juif depuis deux siècles et qui sont, premièrement, l'extrême puissance, deuxièmement une puissance assise sur la richesse et enfin troisièmement, des éléments de perversité voire de cruauté, comme dans le mythe de Shylock

Toutefois, le statut de victime que lui concèdent 57% des Français change la donne.

«Les conspirationnistes antisémites sont donc pour l'instant un peu embêtés car pour eux DSK jouait jusqu'à présent le rôle d'un agent du complot mondial, le fait qu'il soit victime, dans ce cas précis, gêne. Normalement, c'est lui qui devrait être à l'origine des conspirations.»

La source

Craintes, orgueil, antisémitisme, quoiqu'elles justifient, toutes ces théories naissent et se propagent sur Internet qui est devenu un facteur de diffusion des rumeurs «donnant des moyens de se bâtir des petits scénario personnels», comme le décrit Philippe Corcuff.

Ainsi, la plupart des chercheurs spécialisés dans le conspirationnisme, s'accordent sur le fait que, si ce n’est pas Internet qui a créé le conspirationnisme, la Toile démultiplie les théories du complot. Difficile de préférer la réalité quand on peut à loisir construire sa propre version des faits, et en tirer au passage un certain plaisir. Philippe Corcuff rappelle:

«C'est particulièrement le cas des conspirationnistes bac+5, dont l'espace de prédilection est Internet.»

Ces mêmes conspirationnistes qui ont vu un début de complot dans le tweet d'un jeune UMP, Jonathan Pinet, annonçant l'arrestation de DSK à 23h, soit au moment même il était interpellé.

Pour les plus raisonnables, que Philippe Corcuff appelle «les conspirationnistes à usage populaire», «une simple réponse stable, comme l'issue du jugement pourrait faire dégonfler les théories de la cabale».

Toutefois, renoncer à la conspiration sera toujours impossible pour une petite partie de la population.

«Derrière la croyance à un complot se cache le désir immodéré de croire. Ne croire en rien, c'est ce qu'il y a de pire, c'est pourquoi il existera toujours un petit noyau dur de croyants au complot», tranche Pierre André Taguieff avant de citer Marcel Proust: «Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances.»

Stéphanie Plasse et Laura Guien

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