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Affaire DSK: «la perp walk», une danse pour les canards

Christopher Beam, mis à jour le 23.05.2011 à 10 h 01

[L'EXPLICATION] Qu’est-ce qu’une Perp Walk? Et sur quels critères la police américaine décide-t-elle de faire parader un suspect pour le bonheur des médias?

DSK sort d'un commissariat de Manhattan, le 15 mai. REUTERS/Mike Segar

DSK sort d'un commissariat de Manhattan, le 15 mai. REUTERS/Mike Segar

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L'arrestation du directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn, accusé d'avoir violé une femme de chambre dans un hôtel de New York, a soulevé un véritable tollé en France. Bon nombre de ses compatriotes sont furieux que la police de New York l’ait présenté aux caméras de télévision menottes aux poignets, en route pour la salle d’audience pour la lecture de l'acte d'accusation. Une tradition de la police new-yorkaise que l'on appelle «Perp Walk».

«J'ai trouvé cette image d'une brutalité, d'une violence, d'une cruauté inouïes, a déclaré l’ex-ministre de la Justice Élisabeth Guigou. Je suis heureuse que nous n'ayons pas le même système judiciaire.»

Mardi, le journal Le Parisien titrait: Les images chocs de DSK arrêté et menotté. Interrogé sur ces images lors d'une conférence de presse, le maire de New York, Michael Bloomberg, a défendu cette pratique: «Oui, je trouve que c’est humiliant, mais si vous ne voulez pas être soumis à une Perp Walk, il ne faut pas commettre de crime.»

Eh bien, c'est exactement ce que dénoncent les détracteurs de cette pratique: ces «perps» n’ont pas (encore) été déclarés coupables. Or, jeter ainsi en pâture un prévenu constitue une violation du droit à la vie privée et peut introduire des préjugés dans l’esprit des jurés, alors susceptibles de pencher pour une condamnation. Surtout lorsque ces images tournent en boucle sur les chaînes d'info, parfois diffusées au ralenti et accompagnées d'une musique accablante. Pour reprendre la formule d'un avocat qui s'est adressé au site Poynter: «Filmé au ralenti, tout le monde a l'air coupable.»

Pourquoi cette pratique est-elle autorisée? C'est une tradition, explique Nicholas Casale, ancien inspecteur du NYPD, qui a assuré la sécurité de Bernie Madoff durant sa comparution. Il considère la Perp Walk comme une sorte de service rendu par la police: «Cela permet de promouvoir l'arrestation, l'accusé a ainsi l'occasion de faire une déclaration à la presse, et puis c'est centralisé» (spécialement pensé pour que les médias obtiennent leurs photos au cours de ce seul événement).

Plus ou moins humiliant

Cependant, les différents degrés de Perp Walk montrent que les forces de l’ordre s’en servent comme un d’un outil pour faire respecter la loi. La police, ou dans de nombreux cas, le FBI, procède à l'interpellation d'un suspect dans un lieu public, comme son bureau, et le présente aux médias, qui ont été avertis de l'opération –une pratique extrêmement humiliante. Dans les années 1980, Rudy Giuliani, alors procureur général des Etats-Unis, avait exploité cette pratique pour punir sévèrement les criminels en col blanc de Wall Street. Son message: ces types-là ne valent pas mieux que les petits délinquants.

Selon le ministère américain de la Justice, il pourtant est interdit de prévenir la presse avant d’appréhender un suspect: «Dans les cas où un mandat de perquisition ou un mandat d'arrêt doit être établi, les médias ne recevront aucune information en amont sur les mesures qui seront prises par la police; en outre, les représentants des médias ne doivent pas être sollicités ou invités à assister [aux opérations d’arrestation].»

Un «perp» un peu moins extrême: la police présente un accusé aux caméras de télévision au cours du trajet entre le commissariat local et le lieu de lecture de l'acte d'accusation. Dans ce cas, il arrive que le prévenu mette sa veste par-dessus sa tête pour se cacher le visage. Les policiers, eux, ne se décarcassent pas pour aider le suspect à se préserver des photographes et autres caméramans. «Un flic ne va pas dire: “voyons voir si on a un chapeau ou quelque chose qui traîne dans le placard”», ironise Nicholas Casale.

Naturellement, la police n'est pas obligée de créer un show. La perp walk est à son entière discrétion. Mais à chaque fois qu'on assiste à une telle pratique, on peut être sûr que quelqu'un au sein des forces de l'ordre cherche à se faire de la pub. «C'est un peu comme si on faisait poser un chien de chasse, avec sa proie dans la gueule, pour une photo, s'indigne Daniel Horwitz, avocat spécialisé dans la défense pénale et ancien procureur du comté de New York. C’est barbare!»

Comment éviter une perp walk?

Il existe d’autres cas de figure. Parfois, les policiers font sortir les suspects par une porte arrière et les emmènent dans une salle d'audience, à huis clos. D'abord pour des raisons de sécurité. (Rappelons tout de même que Lee Harvey Oswald a été assassiné par Jack Ruby lors d'une présentation aux journalistes.) Par ailleurs, un suspect peut éviter une perp walk s'il promet de coopérer, auquel cas les policiers font bien attention à préserver son anonymat. Les bons avocats de la défense négocient parfois un accord pour épargner à leurs clients de haut rang de jouer les bêtes de foire.

Outre celui d’humilier le prévenu, la perp walk peut présenter d’autres intérêts. Si la police soupçonne l’accusé d’avoir commis d'autres crimes, cela lui permet de diffuser son nom et son portrait pour inciter d'autres victimes à sortir de l'ombre. Un procureur peut également demander une perp walk s’il pense que la personne inculpée risque de s’enfuir.

Au lieu de se contenter d’une citation à comparaître, les forces de l'ordre procèdent alors à une interpellation surprise, à laquelle la presse a été invitée. Par ailleurs, «cela influe sur les négociations concernant une libération sous caution», explique Ryan Blanch, avocat de défense pénale exerçant à New York. «Si [l'accusation] souhaite empêcher une libération conditionnelle sous caution, la police pourra dire qu'elle a dû arracher le suspect à son domicile.» Mais même en cas de libération sous caution, la perp walk diminue le risque d'une fuite du suspect.

Une tradition américaine vouée à perdurer

Qu'on le veuille ou non, cette pratique est devenue monnaie courante dans le système judiciaire américain, au même titre les droits Miranda –la lecture, au moment de l’arrestation d’un suspect, de ses droits: la fameuse réplique «Vous avez le droit de garder le silence! Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous! (…)» Cette pratique est par ailleurs jugée conforme à la Constitution américaine, pourvu qu'elle serve les intérêts de la justice.

Si les policiers emmènent un suspect du commissariat au tribunal et que des photographes parviennent à immortaliser la scène, c'est acceptable (même si on a prévenu la presse). Ce le serait moins si les policiers faisaient monter un suspect à bord d’un véhicule de police à des seules fins médiatiques. Il est toujours possible de contourner ce principe. Par exemple, s'il n'y a pas de place de parking directement devant le tribunal et que les policiers doivent accompagner le suspect à pied sur quelques mètres!

Les Français auront beau condamner cette pratique, la perp walk n'est pas près de disparaître. La police l’adore. Les médias aussi. Si un suspect est finalement déclaré innocent, personne ne se remémore sa perp walk pour évoquer l’humiliation qu’il a dû subir. Tout le monde est passé à autre chose.

Christopher Beam

Traduit par Micha Cziffra 

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