Monde

L'Allemagne vers une envolée verte

Daniel Vernet, mis à jour le 30.05.2011 à 9 h 32

La traditionnelle peur du nucléaire et la désaffection des Allemands pour l'alliance gouvernementale au pouvoir à Berlin profite aux Verts.

Centrale nucléaire de Biblis, sud-ouest de l'Allemagne, vue avec une caméra ther

Centrale nucléaire de Biblis, sud-ouest de l'Allemagne, vue avec une caméra thermique. REUTERS/Kai Pfaffenbach

L'Allemagne a décidé lundi 30 mai de fermer ses derniers réacteurs nucléaires en 2022, devenant ainsi la première grande puissance industrielle à renoncer à l'énergie nucléaire. Les membres de la coalition gouvernementale se sont mis d'accord pour que la plus grande partie des 17 réacteurs allemands soient mis hors service d'ici à fin 2021, avec une extension d’un an possible pour tris réacteurs en cas de risque de pénurie d’énergie. Cet article de Daniel Vernet publié le 23 mai revient sur la volte-face d'Angela Merkel sur le sujet. 

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L’hostilité au nucléaire civil n’est pas l’apanage des Verts (1). Environ 80% des Allemands la partagent, à quelque parti politique qu’ils appartiennent. Jusqu’à la catastrophe de Fukushima, ce n’était pas la position officielle du gouvernement fédéral. Au contraire. La coalition des chrétiens-démocrates et des libéraux, supposée plus sensible aux revendications de l’industrie électrique, était revenue sur une décision du gouvernement Schröder datant de la fin des années 1990.

L’Allemagne avait alors décidé de sortir de l’énergie nucléaire vers 2020. Cet objectif avait été réaffirmé par la grande coalition entre les chrétiens démocrates et les sociaux démocrates, entre 2005 et 2009. La chancelière Angela Merkel avait dû céder à ses alliés. Aussitôt réélue avec les libéraux comme nouveaux partenaires, elle a révisé sa position. Annulé la décision sur la sortie du nucléaire et prolongé la durée de fonctionnement des sept centrales les plus vieilles d’Allemagne. En contrepartie, la chancelière allemande a demandé aux industriels de l’électricité un effort en faveur des énergies renouvelables.

Fukushima a tout changé. Le gouvernement allemand a accompli en quelques jours un nouveau virage à 180°. Il a décidé l’arrêt des sept centrales les plus vétustes en laissant entendre qu’elles ne seraient jamais remises en service. Il est revenu à la position des coalitions précédentes sur la sortie totale du nucléaire, une position qui était d’ailleurs défendue par le ministre chrétien-démocrate de l’environnement.

Vers un abandon total de l'énergie nucléaire

Pour camoufler cette nouvelle volte-face, Angela Merkel a nommé une commission «d’éthique» présidée par un ancien ministre de l’Environnement, Klaus Töpfer et composée de représentants des partis politiques mais aussi de diverses ONG et de représentants des Eglises. C’est cette commission, dont le rapport officiel est attendu dans les prochains jours, qui prône l’abandon total de l’énergie nucléaire.

Cette perspective a suscité des remous dans les milieux industriels et chez les chrétiens-démocrates. Mais le chef du gouvernement bavarois, Horst Seehofer, qui ne passe pas pour particulièrement progressiste, a abondé dans le sens des défenseurs de l’environnement. Moins par amour de la nature que par instinct politique.

Les unions chrétiennes-démocrates, le parti d’Angela Merkel, savent bien que les Verts ont le vent en poupe. Ils viennent pour la seconde fois en deux mois, de  l’apprendre à leurs dépens. Dimanche 22 mai, la CDU a été reléguée au troisième rang lors des élections régionales de Brême. Fin mars, ils ont perdu le pouvoir dans le Land de Bade-Wurtemberg qu’ils gouvernaient depuis six décennies au profit d’une coalition verte-rouge dirigée par Winfried Kretschmann. Cet écologiste, intellectuel catholique plutôt conservateur sur les questions de société, est assez représentatif de la base électorale actuelle des Verts allemands qui dépasse largement les rescapés de la génération 68. Bien que les thèmes environnementaux restent au centre du programme des Verts, ceux-ci ont su élargir leurs interventions, s’adresser à des couches d’électeurs urbains, éduqués qui se tournaient traditionnellement plus volontiers vers le parti libéral (FDP).

La popularité des Verts fait chuter les autres partis

Or ce parti, qui est le partenaire d’Angela Merkel dans le gouvernement fédéral depuis 2009, est en chute libre dans les sondages. Après avoir obtenu quelque 14% des voix aux élections de septembre 2009, il est tombé dans les sondages au-dessous du seuil des 5% nécessaires pour être représenté au Bundestag. Il paie l’impopularité du ministre des affaires étrangères, Guido Westerwelle, qui vient d’abandonner la présidence du FDP. Son remplacement par Philipp Rösler, ancien ministre de la Santé devenu vice-chancelier et ministre de l’Economie, a apporté un petit ballon d’oxygène au FDP.

Mais ce regain de sympathie ne suffit pas pour donner à la coalition d’Angela Merkel une majorité dans les sondages. Si les élections générales avaient lieu dimanche prochain, les sociaux-démocrates (SPD) et les Verts seraient en mesure de former le gouvernement.

Les chrétiens démocrates et les libéraux ne sont pas les seuls à devoir s’inquiéter de la popularité actuelle des Verts. Dans les enquêtes d’opinion, ceux-ci talonnent maintenant le SPD, alors que les sociaux-démocrates avaient l’habitude d’être le partenaire dominant dans les gouvernements Schröder, entre 1998 et 2005. «Tout le monde sait qui est le cuisinier et qui est le serveur», disait le vert Joschka Fischer, ministre des Affaires étrangères de l’époque, pour caractériser cette relation déséquilibrée.

Ce n’est plus le cas. Les deux partis sont maintenant quasiment à égalité dans les intentions de vote. Les Verts font même parfois la course en tête, une tendance qui, si elle était confirmée par les urnes en 2013, donnerait à l’Allemagne son premier chancelier écolo.

Une coalition Verts-CDU?

Nous n’en sommes pas encore là. Les dirigeants du parti vert se gardent d’ailleurs de tout triomphalisme. Ils savent bien que les vraies difficultés commencent, notamment dans le Bade-Wurtemberg. Ils doivent, pour la première fois de leur histoire, faire la preuve qu’ils sont capables de diriger un gouvernement et de mettre en œuvre leurs idées d’une nouvelle forme de croissance dans une région qui doit sa prospérité à l’automobile et à ses dépendances.

A deux ans des élections législatives, le paysage politique allemand est en pleine recomposition. La gauche radicale, Die Linke, rassemblement d’anciens communistes de l’Est et de syndicalistes de l’Ouest en rupture de ban avec la social-démocratie, avait déjà changé la donne en faisant son entrée au Parlement fédéral et rendu plus difficile la formation de coalitions.

L’affaiblissement des libéraux risque de laisser orpheline la démocratie-chrétienne. Ne pouvant espérer obtenir une majorité absolue, elle doit se chercher des alliés. Pourquoi pas les Verts ? La seule expérience d’alliance régionale entre les Verts et le centre-droit a eu lieu dans la ville-Etat de Hambourg. Elle n’a pas été très concluante. Mais le virement d’Angela Merkel sur le nucléaire lève un obstacle de taille à une éventuelle coopération dans le gouvernement fédéral.

Daniel Vernet

(1) Faut-il préciser que l’Allemagne a solennellement réaffirmé au moment de la réunification en 1990 son renoncement à l’arme atomique?

Daniel Vernet
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Journaliste
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