Life

Ils ont écrit le tweet de trop

Jack Shafer, mis à jour le 23.05.2011 à 15 h 48

Pourquoi Twitter est-il à l'origine de tant de scandales?

The Birds, edu_fon via Flickr, CC-Licence-by

The Birds, edu_fon via Flickr, CC-Licence-by

Champion (la marque de vêtements sportifs) a récemment rompu le contrat qui la liait à Rashard Mendenhall, le running back des Steelers de Pittsburgh. La raison: ce dernier avait déclaré, sur Twitter, que le World Trade Center n'avait peut-être pas été détruit par des avions de ligne détournés, et que les Américains n'avaient «entendu qu'une seule version des faits» dans l'affaire Oussama Ben Laden.

Rashard Mendenhall est vite revenu sur ses propos. Il a supprimé le tweet mentionnant le 11-Septembre, et rédigé un billet sur son blog, expliquant qu'il n'était en rien un  sympathisant de Ben Laden. Mais il était trop tard. Il avait déjà rejoint les rangs des personnalités qui se sont brûlé les ailes en pratiquant le microblogging.

Le présentateur Keith Olbermann a déjà gaffé de la même manière: dans un tweet, il avait déclaré que le commentateur conservateur S.E. Cupp était «une parfaite démonstration de l’utilité du travail effectué par le planning familial». Pour certains, Olbermann disait ici que Cupp n’aurait jamais dû voir le jour; l’intéressé nia en bloc. De la même manière, le journaliste Nir Rosen s’était attiré les foudres de tous —ou presque— en plaisantant sur Twitter au sujet de l’agression sexuelle subie en Égypte par la journaliste Lara Logan.

Le comique Gilbert Gottfried, quant à lui, ne jouera plus dans les publicités d’Aflac: il lui aura suffi d’un trait d’humour noir sur le tsunami japonais pour se faire remercier par la société. Il y a un peu plus d’un an, Raju Narisetti, l’un des rédacteurs en chef du Washington Post, a lui-même décidé de faire une croix sur Twitter après avoir écrit ce commentaire:

«Nous pouvons augmenter indéfiniment les déficits fédéraux lorsqu’il s’agit de faire la guerre. Mais nous devons promettre de ne pas les augmenter d'un dollar pour la réforme du système de santé? Triste.»

Et ce ne sont pas les seuls journalistes à s’être fait piéger par leur propre spontanéité sur Twitter: on peut également citer Octavia Nasr, remerciée par CNN pour avoir rendu hommage au chef spirituel du Hezbollah peu de temps après son décès, et David Carr, reporter au New York Times, qui a rapidement effacé un tweet jugé de mauvais goût. Tucker Carlson s’est attiré quelques ennuis avec ce commentaire :

«La cote de popularité de [Sarah] Palin est en baisse dans l’Iowa, mais elle est toujours favorite dans la course à la présidence du Milfistan.»

Il a présenté ses plus plates excuses à l’intéressée, et a effacé le tweet en question.

Les limites à ne pas dépasser

Je suis peut-être plus blasé que la moyenne, mais honnêtement, aucun des tweets susmentionnés ne me choque —et je n'ai donc jamais pensé que leurs auteurs devaient être renvoyés, trainés dans la boue, suspendus de leurs fonctions, insultés ou humiliés pour avoir rédigé leurs commentaires de 140 caractères. (Voilà peut-être pourquoi je n'occupe pas un poste hiérarchique.)

Ceci dit, ils auraient dû savoir que ces tweets leur attireraient des ennuis. Ils connaissaient les limites à ne pas dépasser, non? Alors pourquoi ont-ils pris ce risque, ou, dans le cas de Gottfried, ces risques répétés? Et compte tenu de mon allergie à la langue de bois, comment se fait-il que je ne me sois encore jamais mordu les doigts après avoir rédigé un tweet inconvenant?

Jason Reid, chroniqueur sportif au Washington Post, a récemment écrit que Mendenhall —entre autres athlètes par trop naïfs— s'était fait piéger par Twitter parce qu'il n'était pas assez au fait du fonctionnement des médias sociaux. Je ne partage pas cet avis. Si cette hypothèse était la bonne, comment expliquer les cas Olbermann et Carlson? En tant que présentateurs TV, ils ont acquis la discipline nécessaire pour gérer les flux d'informations en direct. De la même manière, je ne pense pas que la limite des 140 caractères puisse servir d'excuse. Les tweets susmentionnés n'auraient sans doute pas été moins offensants si leurs auteurs avaient eu plus de place. A mon sens, ces derniers avaient pour but premier de provoquer leurs lecteurs. Et je ne pense pas non plus que Twitter transforme les timides en fanfarons —je suis prêt à me livrer à une expérience scientifique pour le prouver. (Et n'essayez même pas de me soumettre l'excuse dite du «micro ouvert»; je n'y crois pas une seconde).

Lynchage numérique

Une chose est sûre, en revanche: chaque jour, la plupart d'entre nous laissent échapper cinq ou six commentaires provocants au sujet d'un ami, du serveur du café de notre quartier, de telle ou telle communauté ethnique, d'un athlète, d'un people ou d'un homme politique (entre autres personnages publics); en bref, toutes les personnes qui nous entourent, de près ou de loin. En fonction du sujet, nous marmonnons dans notre barbe pour ne choquer personne, ou nous n'en parlons qu'auprès d'un auditoire partageant notre point de vue, afin d'éviter les ennuis.

Avant Twitter, il était impossible de communiquer avec des centaines —ou des milliers— de personnes en direct, à moins d'animer une émission de radio ou de monter sur scène. Même les chroniqueurs des quotidiens —pour qui la controverse est un véritable gagne-pain— devaient surmonter trois obstacles (le rédacteur en chef, le secrétaire de rédaction et l'espace limité) avant de pouvoir y aller d'un commentaire acerbe. Les blogs ont toujours pu «choquer», mais je ne crois pas qu'ils n’aient jamais provoqué ce type de controverse. Peut-être qu'au-delà de 140 caractères, nous maîtrisons un peu mieux notre ça, comme me le suggère mon collègue Timothy Noah. Le problème, c'est que l'interface de Twitter permet à n'importe quel fouineur échaudé par un tweet d'amplifier le commentaire original (via le système de retweet et de re-retweet); procédé pouvant provoquer de véritables lynchages numériques.

Réduction de l'espace privé

Avant Twitter, nous réservions généralement nos remarques les plus extrêmes à une vingtaine d'amis et de collègues. Mais Twitter a considérablement réduit notre espace privé (enfin, pour présenter la chose de manière plus positive, on pourrait également dire qu'il lui a donné la taille d'une salle de basket de la NBA). N'importe quel commentaire déplacé peut se répandre sur le Web, pour peu que son auteur ait un ordinateur, un compte, quelques centaines de followers et 15 secondes à perdre. Ceci dit, l'espace privé n'a évidemment pas complètement disparu. Rares sont ceux qui parlent de leur vie sexuelle ou de la vie privée de leurs proches sur Twitter; et à ce jour, je n'ai jamais vu de «live-tweet» d'un enterrement d'Américain moyen.

Mais à en juger par l'évolution de Facebook, ces tabous propres à Twitter finiront probablement par disparaître. Les gens adorent parler de leur vie privée sur Facebook; ils annoncent leurs divorces, déclarent que leurs antidépresseurs ne fonctionnent plus, discutent des résultats de leurs coloscopies, et publient des photos prises dans le miroir de leurs salles de bains. Si la gamme des sujets pouvant être abordés sur Twitter suit la même voie que Facebook, je pense que les demandes d'excuses pour tweets indélicats se feront beaucoup plus rares.

Peut-être est-ce déjà le cas. Le site de Tucker Carlson fonctionne du tonnerre, Keith Olbermann a trouvé du boulot, Rashard Mendenhall jouera avec les Steelers cet automne (si la saison de NFL a bien lieu), Raju Narisetti est toujours rédacteur en chef au Washington Post, et Nir Rosen semble avoir un emploi. Certes, Mendenhall et Gottfried ont perdu leurs contrats publicitaires, mais cela en dit plus long sur la frilosité du monde de la pub que sur Twitter. Enfin, si la presse américaine pouvait offrir un poste de premier plan à Octavia Nasr, cela suffirait à mon bonheur!

Pourquoi n'ai-je pas encore commis mon «Twitter-cide», me demanderez-vous? Parce que je suis assez sage pour réserver mes transgressions les plus viles à mes chroniques; une fois nichées au cœur de ma prose touffue, il semble qu'elles passent totalement inaperçues.

Jack Shafer

Traduit par Jean-Clément Nau

Jack Shafer
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