Monde

Le reflux de la marée rouge

Jean-Claude Pomonti, mis à jour le 16.04.2009 à 11 h 45

Les partisans de l'ancien Premier ministre, Thaksin Shinawatra, renversé en 2006 par un coup d'état, ont surestimé leurs forces.

Des chemises rouges, supporters de l'ancien Premier ministre Thaksin, se heurtent à l'armée  Sukree Sukplang / Reuters

Des chemises rouges, supporters de l'ancien Premier ministre Thaksin, se heurtent à l'armée Sukree Sukplang / Reuters

Les «rouges» sont descendus dans les rues de Bangkok le 26 mars pour réclamer la démission du Premier ministre et de nouvelles élections. Au bout d'une douzaine de jours, ils étaient quelques dizaines de milliers. La capitale de la Thaïlande en a été paralysée. Forts de ce succès, ils ont alors élevé la barre en réclamant la démission de trois membres du Conseil privé d'un roi vénéré, Bumibhol Adulydej, sur le trône depuis plus de 62 ans, âgé de 81 ans et à la santé jugée très fragile. Ils en ont appelé à une «révolution du peuple».

Ils ont alors pris pour cible un sommet régional réuni par précaution à Pattaya, station balnéaire à deux heures de route de Bangkok, dans un palace vaste relativement facile à protéger. Quelques centaines d'entre eux ont pu pénétrer sans difficulté dans l'enceinte du palace, au risque de se perdre dans ses nombreux bâtiments. Les milliers de policiers dépêchés sur place ne leur ont guère barré le chemin. L'armée n'est pas davantage montée aux créneaux. Fait sans précédent, la réunion a dû être annulée le 11 avril. Les premiers ministres chinois et japonais, le président sud-coréen ainsi que plusieurs autres chefs d'état ou de gouvernement étaient déjà présents. Une humiliation pour la Thaïlande.

Le désarroi n'a, toutefois, duré qu'une journée. Au cours d'une réunion tendue entre autorités civiles et militaires, la riposte a été décidée le 12 avril, veille du Nouvel an thaïlandais. L'état d'urgence a été décrété à Bangkok, au bord du chaos, et dans cinq provinces. Le lendemain, avant l'aube, les soldats ont commencé à dégager les principaux carrefours tenus par les manifestants anti-gouvernementaux.

Gaz lacrymogènes, tirs en l'air d'armes automatiques, appuis de blindés et de canons à eau. Le surlendemain, l'armée avait repris le contrôle de la ville, à l'exception d'un campement monté par les manifestants devant Government House, qui abrite le bureau du Premier ministre. La reddition négociée de ce camp de toile a eu lieu le 13 avril en milieu de journée. Une poignée de leaders du mouvement se sont rendus à la police, d'autres sont en fuite. Le dernier carré de manifestants - entre deux et trois mille - a été évacué à bord d'une cinquantaine d'autobus mis à leur disposition par le gouvernement. Bilan : plus d'une centaine de blessés, dont deux dizaines grièvement. En outre, deux habitants ont été tués lors d'une brutale échauffourée avec des manifestants.

Que représentent ces «chemises rouges», leur couleur de ralliement? Elles sont regroupées au sein d'un mouvement extraparlementaire intitulé Front uni de la démocratie contre la dictature (UDD). Le plus gros contingent est encore formé par les partisans d'un ancien premier ministre, Thaksin Shinawatra, renversé en septembre 2006 par un coup d'état.

Lors de son passage au gouvernement (2001-2006), Thaksin a instauré la santé quasi-gratuite et accordé au monde rural de larges crédits (en général bien utilisés) ainsi que des reports de dettes. Que Thaksin soit un autocrate, peu soucieux du respect des libertés et qui s'est rempli les poches au passage, n'affecte apparemment pas l'adulation que lui portent des masses rurales, dans le nord et le nord-est du royaume. Un deuxième contingent de l'UDD regroupe des gens qui réclament davantage de justice sociale et une répartition plus égale des revenus, arguments d'autant plus pertinents que le pays, comme beaucoup d'autres, se retrouve en récession.

Chassés du pouvoir par un coup d'Etat, les partisans de Thaksin y sont revenus lors des élections de décembre 2007. Mais ils se sont retrouvés face à une barrière «jaune», la couleur adoptée par l'Alliance populaire pour la démocratie (PAD), autre mouvement extraparlementaire qui revendique la défense de la monarchie et a disposé, en 2008, de nombreux appuis parmi les milieux d'affaires, les élites traditionnelles et l'armée.

De mai à novembre 2008, la PAD a tenu le haut du pavé, allant jusqu'à occuper pendant trois mois Government House et pendant six jours les deux aéroports de Bangkok, paralysant ainsi l'économie et, surtout, bloquant sur place jusqu'à trois cent mille étrangers (le tourisme représente de 6% à 7% du PIB (Produit intérieur brut) thaïlandais et deux millions d'emplois). Ils n'ont décampé que lorsqu'une Cour a démis le Premier ministre du moment, un beau-frère de Thaksin. Dans la foulée, moyennant de rudes négociations, avec l'aide des militaires, pour obtenir des défections dans le camp de Thaksin, une nouvelle majorité parlementaire a été formée autour d'Abhisit, l'actuel premier ministre.

Anticipant une condamnation pour corruption prononcée en octobre 2008, Thaksin s'était exilé deux mois auparavant. Dans l'impossibilité de défaire la majorité d'Abhisit, il a s'est résolu à organiser les manifestations amorcées fin mars. Mais, dans un pays où le pouvoir manque de transparence, les «rouges» ont surestimé leur main. Si Thaksin, ancien officier de police, dispose encore de complicités dans son ancien corps, c'est visiblement moins le cas parmi les militaires. En outre, les «rouges» ont commis des excès, retournant contre eux des habitants de Bangkok. «Nous ne contrôlons pas les gens et les femmes dans les rues», a déclaré le 14 avril à une radio australienne, Jakrapob Penkair, l'un des dirigeants de l'UDD, pour expliquer la décision d'arrêter les frais. Cette bataille-là était donc perdue.

Les dommages sont énormes. Abhisit a triomphé de sa première épreuve. Mais il fait toujours face à l'aigreur tenace d'une partie de la population qui s'estime bernée. Entre les «jaunes», traités jusqu'ici avec tolérance, et les «rouges», le Premier ministre doit éviter le deux poids, deux mesures. En outre, pour avoir préconisé un régime semi électif afin de réduire la voix des masses rurales, les «jaunes» ont contribué à entretenir la colère de paysans ou de provinciaux qui veulent conserver la part de pouvoir acquise au tournant du siècle. La fracture est durable. Enfin, l'image de la Thaïlande en a pris un nouveau coup.

Jean-Claude Pomonti

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Jean-Claude Pomonti (23 articles)
Journaliste
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