France

Des stress-tests nucléaires, d'accord, mais après?

Gilles Bridier, mis à jour le 20.05.2011 à 15 h 36

Les acteurs du nucléaire européens ont entamé une course contre la montre pour vérifier la sûreté des centrales. Mais qui prendra la décision d’éventuelles fermetures?

La centrale de Gundremmingen, en Allemagne, le 14 mai 2011. REUTERS/Michaela Reh

La centrale de Gundremmingen, en Allemagne, le 14 mai 2011. REUTERS/Michaela Rehle

Des stress tests, et après? La question a été ostensiblement soulevée au Parlement européen par Martin Schulz, chef du groupe socialiste, s’interrogeant sur la marge de manœuvre de la Commission au cas où des réacteurs révéleraient certaines défaillances au regard des sécurités requises. Car ni la Commission ni le Parlement ne disposent de l’autorité nécessaire pour décider de l’arrêt de l’exploitation d’une centrale.

Or, les 143 réacteurs européens en exploitation (dont 58 en France) et diverses autres installations (comme celles d’Areva ou du CEA) sont répartis dans 14 pays. Et, comme l’a rappelé Nicolas Sarkozy à Bruxelles, les choix énergétiques sont de la compétence des Etats membres. Joueront-ils tous le jeu ? Le président français s’y est, pour sa part, engagé au cas où une centrale ne passerait pas les tests avec succès. Mais les conditions d’une fermeture restent, à ce jour, opaques.

En théorie, les surprises sont exclues …

En France, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) sont déjà à pied d’œuvre. Pour ne pas dramatiser, les autorités ont commencé par exclure de leur jargon l’expression «stress test» empruntée à la finance. Dans le nucléaire, des vérifications sont régulièrement menées: on parlera donc «d’évaluation complémentaire», formule politiquement plus correcte. «Ce qui serait alarmant, c’est que l’on découvre vraiment quelque chose d’important à l’occasion de cette campagne compte tenu de la surveillance que nous exerçons», commente Martial Jorel, directeur de la Sûreté des réacteurs à l’IRSN.

Car tout incident (on en a compté 713 en 2009, soit 14% de plus qu’en 2008) déclenche une réponse qui doit profiter à la centrale concernée mais aussi à toutes les autres. Il faudra néanmoins vérifier que les améliorations apportées suite aux multiples retours d’expérience sur les centrales françaises ou d’autres pays (par le biais de l’Agence internationale de l’énergie atomique) sont réalisées comme prévu.

… en pratique, difficile d’anticiper les situations exceptionnelles

Un accident comme celui de Fukushima est le résultat de conditions tout à fait exceptionnelles. Et les situations totalement imprévisibles sont justement celles qui ne sont pas testées lors des contrôles courants. Jacques Repussard, directeur général de l’institut, insiste: «Il faut accepter de se préparer à des situations complètement inimaginables parce que ce qui nous menace le plus, ce n’est pas un accident standard», a-t-il relevé.

Dans ces conditions, il est totalement nécessaire de mener plusieurs fois par an des exercices réguliers sur des organisations de crise. On vérifie les protections contre des agressions externes, on scénarise en extrapolant les paramètres grâce à un simulateur qui dispose de la configuration de tous les réacteurs français. La réactivité à toute perte des capacités de refroidissement ou de l’alimentation électrique est contrôlée. Deux points particulièrement sensibles alors que Tepco, le gestionnaire de la centrale de Fukushima, n’est toujours pas parvenu à rétablir les circuits de refroidissements plus de deux mois après la catastrophe, rappelle André-Claude Lacoste, président de l’ASN. Les réflexions entre l’IRSN et EDF sont engagées.

L’objectif consiste à améliorer l’autonomie d’un réacteur au cas où, suite par exemple à une tempête plus forte qu’en 1999, les poteaux électriques se briseraient empêchant toute alimentation. Ou à détourner des canalisations si une sécheresse particulièrement sévère ne permettait plus un refroidissement suffisant; à l’été 2006, année de canicule, on était passé parfois près de la rupture, et des inquiétudes se manifestent déjà pour cette année compte tenu du déficit d’eau. 

«On ne craint pas un remake de Tchernobyl, commente un ingénieur pour le parc nucléaire français. Les conditions préalables à un test de renvoi de tension n’avaient pas été respectées, et la catastrophe a été causée par un accident de réactivité»… c’est à dire par une erreur humaine après une faute de procédure. En revanche, la situation exceptionnelle peut survenir n’importe où : personne, à Fukushima, n’avait travaillé sur une hypothèse de tsunami avec des vagues de 15 mètres.  On est alors dans l’application la plus fondamentale du principe de précaution.

La sous-traitance, un point sensible

Même avec une surveillance soutenue, la situation n’est jamais totalement satisfaisante. Dans son rapport sur la sûreté du parc électronucléaire français en 2009, l’IRSN joue la transparence en relevant, «malgré les efforts de prévention réalisés, une très forte prépondérance du facteur humain (85%) à l’origine des incidents significatifs». Il pointe les défauts en matière de qualité des interventions de maintenance, qui ont représenté près de 30% des évènements significatifs pour la sûreté.  Ce qui pose bien des questions.

Car cette maintenance est de plus en plus assurée par le recours à la sous-traitance, sélectionnée sur appels d’offres. Mais le pourcentage d’évènements significatifs pour la sûreté dans lesquels un prestataire est impliqué, est en augmentation. L’IRSN a beau considérer que cette évolution n’est pas anormale du fait de l’augmentation du nombre des opérations sous-traitées, cette tendance n’est pas acceptable au regard de l’impératif de sûreté. Or, l’analyse de la maintenance en sous-traitance fait partie du cahier des charges des stress-tests, mais c’est la Commission européenne elle-même qui semble avoir imposé les appels d’offres (avec les dérives possibles) pour satisfaire à l’obligation de mise en concurrence. Sur quoi déboucheront les conclusions?

Les conditions d’intervention des prestataires et les modalités de choix ne sont qu’un des 12 points du cahier des charges adopté par l’Autorité de sécurité nucléaire le 5 mai dernier pour mener l’évaluation complémentaire. La suite du calendrier est serrée, les tests ont déjà commencé. 

L’IRSN devra transmettre ses résultats à l’ASN dans moins d’un mois, à la mi-juin, pour qu’EDF puisse travailler sur ces conclusions pendant l’été. Le travail doit être bouclé à la mi-septembre pour laisser le temps à l’IRSN de rendre un avis le 9 novembre, avant que l’ensemble de ces travaux soit transmis à un comité d’experts à la mi-novembre. Et en décembre, les différents rapports nationaux seront examinés au niveau européen, afin de permettre aux experts de croiser leurs réflexions. D’aucuns estiment que les délais sont trop courts pour permettre un véritable audit européen en profondeur.

D’ores et déjà, on sait que des divergences vont se faire jour, la France refusant notamment – pour des raisons de sécurité — de pousser la transparence jusqu’à prendre en compte le risque terroriste dans un rapport public, alors que des membres du Parlement le réclament. Mais surtout, qui déterminera les actions à mener en cas de défaillance, qui pourra les imposer, qui s’accaparera la gestion politique du dossier au niveau européen? Certainement pas les experts. Un beau challenge à relever pour le Parlement, face aux gouvernements qui pourraient être suspectés de partialité.

Gilles Bridier

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Journaliste
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