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Obama mama

Barack Obama, marcn, Flickr

Barack Obama, marcn, Flickr

Stanley Ann Dunham, qui s’est forgé son propre destin, a transmis à son fils sa capacité à ne dépendre de personne.

En offrant leurs origines familiales en pâture au public, les présidents américains ont toujours eu tendance à minimiser l’importance du Père pour idéaliser la Mère. Dwight D. Eisenhower décrit sa mère, qui était pacifiste et témoin de Jéhovah, comme «une sainte».

Richard Nixon qualifiait Hannah Milhous Nixon de «sainte quaker». Dans un de ses nombreux livres post-présidentiels, Jimmy Carter prit comme sujet sa «mère remarquable», Miss Lillian, qui partit en Inde avec le Peace Corps à l’âge de 68 ans. George W. Bush s’identifia avec la féroce Barbara afin de se différencier de son père, à qui il ressemblait physiquement.

Barack Obama brise ce moule, comme il en brise d’autres. Les mémoires qu’il écrit à l’orée de sa trentaine se focalisaient sur une recherche de son père africain, un homme qui n’a rien fait pour l’élever et qu’il a à peine connu enfant. Le livre représente un examen de conscience tellement extraordinaire pour un futur président qu’il est possible en le lisant de laisser échapper ce que le livre néglige: Stanley Ann Dunham, la mère qui l’a en fait élevé, en photo ici.

Obama a cherché à rectifier cette lacune quand Les Rêves de Mon Père fut réédité pour sa campagne au Sénat en 2004, ajoutant dans une nouvelle préface que s’il avait su que sa mère ne survivrait pas à la maladie à laquelle elle a succombé en 1995, il aurait peut-être choisi de centrer son livre sur la femme qui fut «le seul point constant dans ma vie».

L'absente

Quand les journalistes lui posent des questions au sujet de sa mère, Obama ne semble pas réticent à en parler, mais il le fait avec une frappante distance critique. «C’était une personne très forte à sa façon», dit-il à Janny Scott, qui tente d’en faire un portrait plus complet dans sa biographie de Dunham, A Singular Woman: The Untold Story of Barack Obama's Mother. «Résiliante, capable de rebondir suite à des revers, persévérante – comme lorsqu’elle a fini sa thèse de doctorat.  Mais malgré tous ces points forts, ce n’était pas une personne bien organisée. Et cette désorganisation, vous savez, a débordée.»

Deux absences m’ont toujours semblées significatives d’une relation compliquée entre mère et fils. Quand Barry, comme il était surnommé à l’époque, avait 13 ans, sa mère l’a laissé décider s’il voulait retourner avec elle en Indonésie, où elle prévoyait de poursuivre ses recherches anthropologiques sur le terrain, ou s’il préférait rester à Hawaï avec ses parents à elle. Il a choisi de rester, et sa mère est retournée en Indonésie sans lui, le séparant aussi de sa demi-sœur plus jeune, Maya.

A part pendant sa dernière année au lycée, quand elle est retournée à Hawaï, la famille n’a plus jamais passé une année ensemble. Scott n’analyse pas cet épisode en profondeur, peut-être parce que Dunham elle-même semble l’avoir regardé à l’époque plus comme un compromis raisonnable rendu possible par l’appui de ses propres parents qu’un choix tragique entre sa famille et sa carrière. On a quand même le sentiment qu’elle  regrettait la distance que cette séparation extraordinaire a créé entre elle et son fils.

La deuxième absence survint quand Obama vivait à Chicago et que sa mère était en train de mourir d’un cancer des ovaires dans un hôpital à Honolulu. Préoccupé par son travail et son livre récemment publié, et l’ayant vue quelques mois auparavant quand elle était en consultation chez un spécialiste à l’Hôpital Sloan-Kettering à New York, il n’est pas allé à son chevet - une décision qu’il décrira plus tard comme sa plus grande erreur. Il est difficile de ne pas voir une symétrie dans ces deux épisodes d’abandon, voire même une sorte de réciprocité.

Scott hésite à faire une telle spéculation psychologique, favorisant une neutralité journalistique. Elle n’offre pas de jugements, de théories, ou d’interprétations approfondies. Ce n’est évidemment pas une biographie qui aurait été écrite si Ann Dunham n’avait pas élevé un homme qui est devenu président des Etats-Unis.

Mais Scott choisit de ne pas tenir compte de cet état de fait et prend plutôt l’histoire de Dunham comme une histoire qui vaut d’être racontée pour ce qu’elle est, donnant peu d’emphase à son rôle de mère. Obama n’apparaît que de façon épisodique, et Scott n’ajoute que peu de choses aux histoires que nous avons déjà entendues sur son style d’éducation – à la fois volontaire et peu protecteur.

Ceux qui ne portent pas un intérêt particulier à l’évolution des industries familiales javanaises pourraient trouver certaines parties du livre un peu ennuyeuses. Mais cette focalisation sur l’esprit de Dunham lui-même porte ses fruits. En sortant la mère d’Obama de l’obscurité, A Singular Woman nous permet de comprendre un président singulier.

Une femme indépendante

Les parents d’Ann Dunham ont cumulé les jobs et les déménagements, du Kansas à la Californie, en passant par l’Oklahoma, le Texas, puis le retour dans le Kansas, avant de finalement s’installer pour ses années de lycée à Mercer Island à Seattle. En conséquence de tout ce mouvement, elle semble avoir développé très tôt un esprit d’indépendance hors du commun. Elle avait des amis, mais aucun n’était suffisamment proche pour qu’elle reste en contact quand elle a déménagé avec ses parents à Hawaï où elle s’est intégrée à l’Université.

Presque aussitôt après son arrivée dans ce nouvel environnement multiculturel, elle rencontra son premier amoureux dans un cours de russe, un étudiant africain en échange de 23 ans du nom de Barack Hussein Obama. Dunham tomba enceinte de son enfant à 17 ans et elle se maria peu après son 18e anniversaire, apparemment sans savoir que son mari avait laissé une autre femme chez lui au Kenya. Elle sortit de cette relation presque aussi simplement qu’elle y était entrée quand Obama père quitta Honolulu pour poursuivre ses études de troisième cycle à Harvard.

Sa rencontre avec un Indonésien au Centre Est-Ouest de l’Université de Hawaï amena Dunham à un second mariage qui finit mal, mais il lui valut aussi un engagement plus réussi de 25 ans avec son pays, son peuple, et ses traditions. Le soutien financier et émotionnel fourni par sa mère qui était le pilier de la famille a permis à sa fille de suivre son bonheur, qui était orienté vers les études et l’aide aux autres dans des endroits lointains.

Dunham semble avoir été moins motivée par la rébellion face aux conventions sociales que par la simple indifférence face à celles-ci. En dépit de ses choix complètement non conventionnels, elle n’était ni un esprit rebelle ni une idéologue. Elle était implicitement féministe, mais elle ne s’est pas pensée comme telle.

L'étrangère empathique

«Il y avait aussi un peu de réserve chez elle que je n’ai jamais complètement déchiffrée» déclare un ancien collègue du programme de la Fondation Ford en Indonésie à Scott. «Quand une personne se distancie, parfois c’est une question de personnalité ou c’est qu’elle se protège.  Parfois, c’est compris comme un manque d’ouverture ou de la froideur. Ann avait cette qualité.»

L’anthropologie convenait à son tempérament. Dunham était une étrangère empathique, intellectuellement curieuse, qui semble avoir été incroyablement à l’aise en vivant entre deux mondes, sans place définie ni en Indonésie ni dans la société américaine.

«Ce que je fais n’a pas beaucoup d’importance parce que je viens de Mars», dit-elle une fois à un des ses collègues. Ses différents rôles professionnels –aide sociale, chercheuse sur le terrain, officier dans une fondation– ont tous impliqué la capacité d’écoute d’une oreille sensible et la sagesse de se retenir de faire des jugements.

L'éducation des enfants

Quand il s’est agi de son fils, Dunham semble s’être retenue un peu moins dans ses jugements. Son style d’éducation des enfants semble être un mélange d’attentes extraordinairement hautes et d’octroi d’un degré de liberté qui est une notion complètement étrangère à notre époque.

En Indonésie, elle réveillait Barry à 5 heures du matin pour faire son apprentissage de l’anglais et elle attendait qu’il devienne, un mixe, comme il l’a décrit, de «Einstein, Gandhi et Harry Belafonte». Mais l’après-midi, il se promenait avec les enfants des rues, et était laissé apparemment libre de naviguer tout seul au milieu du racisme local de son nouveau pays. A Honolulu, ses grands-parents ne l’ont pas non plus surveillé de très près.  

Il n’est pas étonnant que le jeune Obama ait apprécié la liberté et ait été contrarié par la pression. Dans une des rares scènes où il fait référence à sa mère dans son livre, elle arrive à Hawaï  lors de sa dernière année au lycée et elle le réprimande du fait qu’il ne travaille pas assez. Embêté par cette intrusion dans sa liberté, il lui demande où est le mal de «prendre du bon temps».

Dans une phrase assez bien choisie, il se décrit comme «l’expérimentation» de sa mère. Il n’est pas clair s’il fait là allusion au fait d’élever un enfant métisse, ce qui demande une supériorité morale et intellectuelle, ou au fait de l’élever par une méthode qui est moins l’«éducation hélicoptère» qu’on rencontre de nos jours que de «l’éducation 747».

Dunham était également à l’aise dans ses relations non conventionnelles et ambiguës qu’on voit dans d’autres aspects de sa vie. On a du mal à savoir si son mariage avec son deuxième mari, Lolo Soetoro, s’est vraiment terminé en divorce. La «nature exacte» de sa relation avec Made Suarjana, un journaliste indonésien qu’elle a rencontré en 1988, quand elle avait 46 ans, reste vague aussi. Suarjana, qui avait 28 ans à l’époque, seulement un an de plus que son fils, l’a décrite à Scott comme une «intellectuelle romantique».

Ses amitiés de plus long terme semblent s’être nouées avec les jeunes femmes de la communauté où elle évoluait et qui ont trouvé de l’inspiration dans son indépendance et son engagement. Pendant que sa collection de batiks s’élargissait, Dunham est devenue un point de repère dans la communauté expatriée.  Dans une notice datant du début des années 1980, un traducteur américain de littérature indonésienne la décrit comme une des «femmes blanches portant le tablier».

Son histoire se termine plus heureusement au niveau professionnel qu’au niveau personnel. Sous la tutelle d’Alice Dewey - une petite fille du philosophe pragmatiste John Dewey - elle a finalement fini son doctorat en 1992, 20 ans après avoir commencé ses études de troisième cycle. 

Sa thèse comptait 1.043 pages, plus longue que le projet de loi de son fils sur la réforme de la santé publique, et elle est arrivée à le terminer uniquement en réduisant son sujet initial –les industries familiales– au sujet plus restreint de la forgerie javanaise. Publiée à titre posthume par Duke University Press en 2009, c’est une étude ethnographique méticuleuse, même si personne ne l’a lue.

Une fin de vie malheureuse

Mais Dunham fut malheureuse lors de ses dernières années quand elle était installée à New York et travaillait pour une organisation appelée Women's World Banking. Assaillie par des problèmes financiers, sa vie indonésienne plus facile lui manquait. Alors, elle démissionna et retourna à Jakarta, où presque aussitôt elle tomba malade d’un cancer que les médecins diagnostiquèrent, à tort, comme une appendicite.

Le temps qu’elle retourne à Hawaï, même des soins appropriés ne purent la sauver. Sa mère la soigna pendant quelques mois avant qu’elle meurt en 1995, à l’âge de 52 ans.

Objectif numéro 11: «continuer un dialogue constructif avec Barry»

Selon Don Johnston, un collègue à la banque indonésienne où Dunham travaillait sur un projet de micro-crédit lors de son dernier séjour en Indonésie, elle ressentit un sentiment d’étrangeté quand son fils décida de s’identifier comme noir. «Ce serait excessif de dire qu’elle s’est sentie rejetée», dit-il à Scott. Mais elle a senti «qu’il se distanciait d’elle».

Une des meilleures trouvailles de l’auteur est une liste d’objectifs à long terme que Dunham avait établi le jour du Nouvel An 1985 quand son fils avait 23 ans. Elle commençait avec «1/ Finir le doctorat» suivi par «2/ 60.000 dollars par an»; «3/ Etre en forme», «4/ Me remarier»; et le numéro 11 était «Continuer un dialogue constructif avec Barry».

Quand le Los Angeles Times a consacré un portrait de 2.000 mots au premier rédacteur noir de la Harvard Law Review, l’auteur a décrit la mère d’Obama tout simplement comme «une Américaine blanche de Wichita, Kansas». Ça lui a fait du mal. «On me mentionne dans une seule phrase», dit Dunham à un ami. L’année suivante, Obama l’a découragée d’assister à la remise du diplôme qui consacrait ses études de droit, et elle est restée à Jakarta.

Mais en lisant l’histoire de Dunham, nous reconnaissons certains traits de caractère qui sont ceux de quelqu’un que nous avons eu l’occasion de mieux connaître. Comme sa mère, Obama a un don d’écoute extraordinaire, une capacité à s’immerger dans d’autres cultures, à comprendre sans moraliser ou juger. Comme elle, il comprend des mondes différents sans vraiment appartenir à un seul.

Dès son plus jeune âge, Barack Obama a démontré une puissante capacité à se suffir à lui même, capable d’aimer pleinement les autres mais sans vraiment avoir besoin d’eux. Cette autonomie est à la fois une force de caractère et, quand on l’interprète comme du détachement, une faiblesse politique.  Scott nous fait comprendre d’où vient cette qualité féline. Maman était comme ça aussi.

Jacob Weisberg

Traduit par Holly Pouquet

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