Culture

Sweeney Todd, opérette gore

Jean-Marc Proust, mis à jour le 19.05.2011 à 15 h 09

Jamais donné en France, le Barbier de Fleet Street triomphe à Paris. Ce «thriller musical» signé Stephen Sondheim met en scène l’histoire tragicomique d’un criminel hors normes. Qui n’a peut-être jamais existé…

L'affiche de Sweeney Todd, au Théâtre du Châtelet, Paris, jusqu’au 21 mai 2011.

L'affiche de Sweeney Todd, au Théâtre du Châtelet, Paris, jusqu’au 21 mai 2011.

Après Séville, Londres: il y avait donc un deuxième barbier chanteur… Il s’appelait Benjamin Barker, choisit d’être Sweeney Todd et devint Le diabolique Barbier de Fleet Street.

Etabli à Londres à la fin du 18e siècle, on lui a attribué –légende ou réalité?– jusqu'à 160 crimes… Après avoir été pendu en 1801 ou 1802, il entre progressivement dans l’imaginaire collectif, comme tant d’autres criminels, devenant alors vraiment lui-même: une légende.

Ecrite par Hugh Wheeler, d’après la pièce de Christopher Bond, mise en musique par Stephen Sondheim, la comédie musicale Sweeney Todd a triomphé à Chicago et à Londres et a même été portée à l’écran par Tim Burton –amputée de quelques songs...

La voici qui conquiert Paris, chantée en anglais et en version intégrale. A découvrir car, avec Mackie Messer (L'Opéra de Quat'sous de Weill et Brecht) ou Jack l'éventreur (Lulu de Berg), Sweeney Todd est un des grands criminels lyriques du 20ème siècle.

Quand la légende devient réalité…

L’histoire de Sweeney Todd, le barbier démoniaque, commence en 1785, selon The Annual Register of London, qui en donne un récit joliment troussé:

«Un des meurtres les plus remarquables a été perpétré par un artisan barbier fou de jalousie, vivant près de Hyde Park Corner. Un jeune homme entre dans sa boutique afin de se faire raser et parfumer, précisant qu’il doit rendre visite à une très belle femme dont il a obtenu quelques faveurs la veille. Comme il la décrit au barbier, ce dernier en conclut qu’il s’agit de son épouse et, dans son immense folie, égorge le jeune homme avant de s’enfuir.»

L’échoppe est située au 186, Fleet Street, une précision bienvenue (comme l’adresse de Sherlock Holmes…) bien qu’il soit aujourd'hui difficile de démêler le vrai du faux. Car le crime initial laisse vite place une postérité fantaisiste.

«Sweeney Todd est une pure fiction, indique son dramaturge Christopher Bond. Bien des atrabilaires délirants et vindicatifs ont travaillé dans Fleet Street depuis deux siècles mais personne n’a jamais pu y trouver la moindre preuve de l’existence d’un barbier démoniaque…»

Mais la légende est en marche. Lorsque, en 1846, James Malcolm Rymer et Thomas Peckett Prest racontent en feuilleton les exploits du barbier (The String of Pearls: A Romance), il lui donnent une complice et amante.

Après qu’il a tranché la gorge de ses clients, une boulangère voisine (Mrs Lovett) les dépèce pour préparer d'effroyables tourtes (pie) à la viande. Au crime de sang s'ajoute à présent celui du cannibalisme. Les versions se multiplient, des adaptations scéniques suivent –le succès ne se dément pas.

Des hommes de pie

D’où vient cette boulangère ? Sans doute d’un autre fait divers, qui «aurait eu lieu en 1387 à Paris, dans le quartier des Gobelins. Un barbier et un pâtissier tenaient boutique côte à côte, rue des Marmousets. La cave du barbier était attenante à celle du pâtissier dont on estimait fort les pâtés et qui gardait sa recette secrète. Son voisin méritait aussi, sans doute, la faveur du public, car, bien qu’on vît peu de monde entrer chez lui, il semblait avoir de nombreux clients pour la saignée, à en juger par la quantité de sang qui stagnait devant chez lui».

Une histoire proche est citée par Lorànt Deutsch, dans Métronome, l’auteur la situant rue Chanoinesse, sur l’île de la Cité :

«Au 12, se trouvaient autrefois deux maisons, l’une occupée par un barbier, l’autre par un pâtissier. Le barbier égorgeait des étudiants logés par des chanoines de Notre-Dame et revendait les corps au pâtissier qui en faisait des pâtés dont se régalaient les chanoines! Les deux complices furent brûlés vifs en 1387.»

D’autres faits similaires sont cités par Christopher Bond : un Jacobin tranchant la gorge de ses victimes (sans guillotine, hein), une famille de brigands écossais mangeant la chair de ses victimes, sans oublier un mets littéraire de choix : dans Titus Andronicus (Shakespeare), Tamora, reine des Goths, se voit offrir une tourte confectionnée avec la chair de ses deux enfants…

«Why, there they are both, baked in that pie;
    Whereof their mother daintily hath fed,
    Eating the flesh that she herself hath bred.
    
'Tis true, 'tis true; witness my knife's sharp point.»

Comment également ne pas songer à l’affaire de l’auberge sanglante de Peirebeilhe? Lors du procès des témoins prétendirent avoir vu des mains mijoter dans la marmite... De Cronos jusqu’à Hannibal Lecter, en passant par Le Petit Poucet, le cannibalisme est une inépuisable source d’inspiration dramatique. Sans doute cela explique-t-il que dans le musical de Strondheim, Miss Lovett ait pratiquement le rôle principal.

Véritable âme damnée, elle imagine et organise le crime de manière industrielle. Commerçante satisfaite, elle compte ses recettes avec gourmandise. Et joue un rôle capital dans l'exécution des basses œuvres de son amant en passant au hachoir les cadavres –trois fois, c'est là le secret du moelleux des tourtes.

Ce cannibalisme pâtissier n'a, semble-t-il, aucune équivalence lyrique, à l'exception de la Sorcière dans… Hänsel und Gretel, délicieux opéra pour enfants d'Engelbert Humperdinck (1893). Les deux bambins égarés ont en effet vocation à être enfournés pour devenir de succulents gâteaux –chacun ses goûts, comme le montre cet extrait d’une production de l’Opéra de Portland.

Comme la Sorcière, Miss Lovett n'éprouve ni scrupule ni remords. En cela, elle est très différente de Sweeney Todd, personnage sombre, replié sur lui-même, obsédé par sa revanche, incapable de vivre. Autrefois honnête et droit, sa chute l’a profondément altéré.

Sweeney Todd, un Monte Cristo morbide

Le texte de Christopher Bond met en effet l’accent sur l'erreur (voire l'iniquité) judiciaire qui a autrefois frappé Barker. Le barbier est victime d’un juge qui le condamne au bagne pour lui ravir sa femme et sa fille. 15 ans après, sous le nom de Todd, il en revient pour se venger. Un air de mélodrame…

De fait, l’injustice est un ressort puissant de la culture populaire qui s’épanouit au 19e siècle. Sweeney Todd voisine ici avec Chéri-Bibi (Gaston Leroux) et, surtout, le Comte de Monte-Cristo, avec qui il partage un destin fatal et une âpre volonté de revanche sur la société. Tout comme Edmond Dantès, Benjamin Barker change de nom et le «vengeur masqué» est reconnu au dernier moment par le Juge Turpin (un Comte de Villefort lubrique…).

Mais, si le héros de Dumas assouvit avec brio une vengeance personnelle, à Fleet Street la vengeance prend un caractère universel, saupoudré de revanche sociale: les faibles servaient les puissants? Désormais les puissants seront servis aux faibles (en tourtes). Variante radicale du Goût des autres et différence notable qui explique aussi le choix de situer l’action dans l’Angleterre de la Révolution industrielle.

Chez Christopher Bond, les personnages ont de l’épaisseur psychologique et, à leur manière, une forme de morale. Pour Lee Blakeley, le metteur en scène au Châtelet, «ils ont tous faim: faim de nourriture, faim de revanche, de liberté, d’amour, mais aussi faim de respectabilité et de réussite sociale».

Cependant, Hugh Wheeler a eu le recul et l’ironie nécessaire pour éviter le manichéisme, livrant un texte incisif, drôle, grinçant où l’argot ouvrier voisine avec l’anglais académique. On frissonne, parfois, ont rit souvent tant le macabre est sujet à réjouissance.

Comme en témoigne la grandguignolesque chaise de barbier spécialement conçue pour faire disparaître les cadavres. Verrouillée par une travée dans le sol, elle se retourne, envoyant son contenu humain dans les méandres du sous-sol, puis se remet immédiatement en place. 

Une musique hitchockienne?

De ce texte, Strondheim a tiré une partition remarquable, une musique ironique, inquiétante, violente…  Un «thriller musical» où le compositeur avoue son faible pour la musique de Bernard Hermann, musicien attitré d'Hitchcock.

Qui contribua aussi à Hangover square (John Brahm, 1945), un film «racontant l’histoire d’un compositeur de talent, d’un naturel très doux, qui, lorsqu’il entend une certaine note aiguë, est atteint de schizophrénie et se transforme en serial killer».

Si Hangover square marqua profondément le jeune Strondheim, les cinéphiles retrouveront aussi dans Sweeney Todd l’écho de quelques notes terrifiantes, en droite ligne de Psychose ou des Oiseaux

Le spectacle du Châtelet s'éloigne résolument de l'univers gothique de Tim Burton. Ici, c'est plutôt chez Dickens qu'il faudrait chercher. Cette Angleterre-là est celle de la Révolution industrielle, avec une façade d'usine décrépie, des mendiants, des laissés pour compte, des aliénés et, dans la classe sociale supérieure, une justice et une police arbitraires, iniques.

Par bien des aspects, ce tableau des bas-fonds évoque l'univers de Brecht et Weill. Mais la mise en scène de Lee Blakeley évite soigneusement le misérabilisme pour se concentrer sur l'humour grinçant du livret, laissant Miss Lovett porter l'essentiel de sa crudité.

Caroline O’Connor y est phénoménale d'abattage, comédienne accomplie, débordante d'énergie, chantant dans divers registres avec aisance (et un accent cockney outrancier), le tout servi par une réjouissante vulgarité. Et, bien sûr, chaque exécution menée de main de maître par le barbier, se traduit par son jet d’hémoglobine.

Jean-Marc Proust

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Théâtre du Châtelet, Paris, jusqu’au 21 mai. Places : de 10 à 99 euros. Barbus s'abstenir.

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Le plus connu est le Barbier de Séville écrit de main de maître par Rossini, joué sans discontinuer depuis 1816. Ne pas oublier le Barbier de Belleville que chantait Serge Reggiani. Revenir à l'article.

A prononcer avec l’accent cockney. Revenir à l'article.

Avec Chéri-Bibi, le barbier partage l’étonnante malchance de croiser la route de personnes qui le reconnaissent et qu’il est donc contraint de tuer. Ce qui en fait, comme le héros de Leroux, un tueur en série malgré lui. Revenir à l'article.

Jean-Marc Proust
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Journaliste
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