Culture

Nesbø, maître du cercle polar

Slate.com, mis à jour le 18.05.2011 à 19 h 39

Il n’y a pas que Stieg Larsson dans la vie. Le romancier norvégien et son héros Harry Hole vous empêcheront de dormir.

Dans le port d'Oslo, il y a de la brume qui se lève. REUTERS/Toby Melville

Dans le port d'Oslo, il y a de la brume qui se lève, en décembre 2010. REUTERS/Toby Melville

Mais pourquoi les énigmes scandinaves sont–elles presque toujours bien plus passionnantes que les autres? Attention je ne suis pas en train de dire que les Américains ne savent pas écrire de bons thrillers: la série du détective Lew Archer imaginée par Ross Macdonald figure en tête de liste dans tout classement d’aficionado qui se respecte, au même titre que les livres de Patricia Highsmith où apparaît Tom Ripley.

Mais ces portraits profondément psychologiques, aux motivations tordues et extrêmement individualistes ne représentent qu’une infime fraction de ce dont le genre est capable. Entre les bonnes mains, le roman à suspense n’est pas seulement un jeu haletant du chat et de la souris entre un meurtrier diaboliquement intelligent et un détective obstiné, mais aussi un commentaire sur la société au sens large, celle qui engendre, poursuit et punit le meurtre. C’est dans le domaine de ce prisme élargi —la vision sociale— qu’excellent les Scandinaves.

Peut-être pouvons-nous en partie attribuer ce phénomène à la taille réduite de ces pays extrêmement nordiques, ainsi qu’à leurs populations très homogènes et à la stabilité de leurs traditions culturelles —un cadre, en bref, dans lequel les meurtres (et surtout les meurtres en série) se distinguent de façon plus crue et ne demandent qu’à être disséqués.

Ou peut-être cette mise au point plus large est-elle liée à l’infiltration fermement socialiste, aussi ténue soit-elle, que l’on retrouve chez le gouvernement scandinave le plus conservateur, par laquelle le comportement individuel détruit ou apporte sa pierre à l’édifice du bien-être général.

Les criminels au centre d'un réseau social

Sans doute les longs hivers froids et obscurs jouent-ils aussi leur rôle: eux qui vivent les alternances extrêmes des nuits éternelles et du soleil de minuit, les Suédois, Danois et autres Norvégiens sont peut-être plus susceptibles que le reste d’entre nous de réfléchir sur le rôle de l’environnement dans le façonnage de la personnalité.

Les citoyens de ces pays semblent aussi avoir une conscience plus aiguë que la moyenne de leur passé national (contrairement aux Américains, par exemple, pour qui les années 1950 font déjà partie de l’Histoire), ce qui les rend plus enclins à rechercher des liens de cause à effet dans ces influences historiques collectives. Dans tous les cas, tous ces facteurs créent une vision du monde où le criminel est au centre d’un réseau social.

Ce n’est pas nécessairement ce qui rend les mystères scandinaves addictifs —ce phénomène peut probablement être attribué aux qualités inhérentes aux thrillers: le suspense et l’effet de surprise— mais c’est ce qui les rend remarquablement jubilatoires.

Les excellents livres de Jo Nesbø sont le dernier ajout en date à ce tableau nordique, qui débute avec les ancêtres de tous les mystères scandinaves —la merveilleuse série en 10 volumes de Martin Beck écrite par Per Wahlöö et Maj Sjöwall dans les années 1960 et 1970, passe par l’estimable Henning Mankell et son attachant Kurt Wallander, pour finir au niveau quelque peu galvaudé mais néanmoins appréciable de Stieg Larsson.

Une exigence de culture générale

Nesbø se distingue de tous ces Suédois par le fait qu’il est Norvégien, il joue donc à ses jeux (et tout particulièrement à ses jeux historiques) avec un échiquier légèrement différent. Ses mouvements, comme ceux de ses meilleurs prédécesseurs, sont subtils et compliqués. Ses contre-attaques le sont encore davantage; et si vous voulez suivre les évolutions du jeu, il est nécessaire d’être capable de garder en tête la disposition des pièces à tout moment.

C’est peut-être la raison pour laquelle, pour l’instant, Nesbø a échoué à capturer l’immense lectorat américain qui s’est approprié la série de Stieg Larsson. Nesbø vous demande d’avoir une certaine culture générale: quelques connaissances sur l’implication de la Norvège dans la Seconde Guerre mondiale, sur la nature de l’exode rural en Scandinavie, la contrebande d’armes en Europe de l’Est, la hiérarchie de l’Armée du Salut, mais aussi sur les analyses ADN, sur les effets secondaires des médicaments et autres détails techniques médicaux… bref, la liste est longue.

Vous n’êtes pas obligé de savoir tout ça avant de commencer à lire les livres de Nesbø. En étant assez vigilant, vous apprendrez tout directement dans ses romans. La quantité d’informations qu’il vous est demandé d’absorber dans un seul volume, entre les fils d’intrigue qui s’entremêlent, les différentes perspectives des divers personnages et le fatras d’informations sociales, physiques et psychologiques, est énorme.

Pourtant, l’absorption de toutes ces données est si rapide, si intense et —oui— si irrésistiblement addictive que ceux d’entre nous qui se sont entièrement soumis à l’épreuve ont eu l’impression de s’injecter Nesbø en intraveineuse et directement dans la tête. C’est la lecture telle qu’on la vivait enfant, sans aucun intermédiaire entre l’œil et le cerveau, mais avec, en prime, les plaisirs que procurent les intrigues et les personnages d’adultes.

Joe Nesbø. © Arvid Stridh

Un talenteux policier bourré de défauts

Le détective de Nesbø, personnage principal de toute la série, est un officier de police basé à Oslo appelé Harry Hole. Comme tous les personnages de détectives intéressants, il est bourré de défauts. C’est un alcoolique tendance bourru, voire violent. Il a du mal à entretenir des relations amoureuses suivies, bien que sa meilleure amie et ses meilleures partenaires soient des femmes.

Il dépend de la coopération d’autres fonctionnaires de police, mais n’a pas l’esprit d’équipe et être son ami, son collègue ou même sa maîtresse peut s’avérer dangereux. Il est intelligent, il a du goût (des références à d’excellents vieux films et à de bons morceaux de musique surgissent dans ses rêveries à des moments clés), mais surtout, il s’appuie sur un moteur interne puissant sur lequel il n’a aucun contrôle: son intuition.

Pour ses supérieurs, tous ces éléments font qu’il est presque impossible de travailler avec lui, et par conséquent ils le saquent assez régulièrement —parfois à juste titre, parfois pour des motifs personnels et retors. Comme toutes les grandes intrigues à flics, dans la série de Harry Hole, on s’attend à ce que l’ennemi vienne aussi bien de l’intérieur et des hautes sphères que de l’extérieur. Ce fait aussi, je suppose, est lié à une perspective élargie: au sentiment que les institutions qui façonnent le monde de la criminalité façonnent pareillement (et pourrissent) le monde de la police.

En capitalisant sans aucun doute sur l’énorme succès de Stieg Larsson, Knopf [Gallimard pour la version française] publie aujourd’hui Le bonhomme de neige, 7e livre de la série des Harry Hole. Comme il est crucial de lire la série dans l’ordre (car chaque intrigue se réfère et parfois même s’appuie sur la précédente, et que la vie de Harry subit des transformations qu’il faut connaître pour vraiment bien comprendre les livres), les lecteurs auront d’agréables lectures liminaires à faire avant de se lancer dans ce dernier volume.

Femmes en danger

La suite Rouge-gorge / Rue sans souci / L’étoile du diable, respectivement 3e, 4e, 5e romans, forment une trilogie dans laquelle l’affaire à élucider (un ensemble de meurtres contemporains qui remontent à la Seconde Guerre mondiale, un chapelet de braquages de banques de plus en plus violents et une série d’assassinats de femmes à la symbolique comparable mais sans rapport apparent) est résolue à la fin de chaque livre, mais une affaire plus profonde et plus sombre encore se poursuit dans les trois.

A chaque intrigue qu’il dénoue, Harry bénéficie du talent particulier de ses acolytes —une femme appelée Ellen capable de relier opportunément des indices apparemment aléatoires, et une autre appelée Beate qui peut se souvenir de n’importe quel visage qu’elle a rencontré une fois dans sa vie— mais ces personnages, malgré leurs qualités saugrenues, sont toujours crédibles, contrairement à certaines prouesses plus bizarres du personnage de Larsson, Lizbeth Salander.

Les personnages sont importants et très crédibles dans les livres de Nesbø, c’est en partie ce qui fait leur indéfectible attrait. Mais c’est leur intrigue —brillamment conçue, soigneusement réalisée et d’une complexité jouissive— qui finalement les rend impossible à abandonner avant la dernière page.

Après L’étoile du diable vient Le sauveur, qui entrelace une intrigue impliquant l’Armée du Salut norvégienne et une brève histoire de troubles dans les Balkans. Enfin nous arrivons au Bonhomme de neige, sûrement le plus terrifiant et le plus addictif de tous. Il raconte l’histoire d’une série de meurtres abominables, tous annoncés par l’apparition d’un bonhomme de neige, où les victimes sont toutes les mères de jeunes enfants; la moindre allusion au genre de mère dont il s’agit donnerait trop d’indice sur l’intrigue. 

Harry finit par découvrir le serial killer avec l’aide, mais aussi parfois malgré une nouvelle acolyte, une mystérieuse policière glamour du nom de Katrin Bratt—tandis que sa propre relation avec son ancienne amoureuse Rakel et son fils Oleg s’effiloche doucement. Le talent de Nesbø pour le tissage d’intrigue complexe et entraînante atteint son paroxysme dans ce volume: j’ai dû me relever au milieu de la nuit pour en finir la lecture, car l’histoire me trottait dans la tête et me rendait désespérément insomniaque.

Harry Hole et Joe Nesbø unis dans la fatigue

Et pourtant, Le bonhomme de neige est aussi le livre où les choses commencent à se gâter. Le côté baroque de sa fin grand-guignolesque signale —à mes yeux en tout cas— que Jo Nesbø commence enfin à se lasser de Harry Hole. Je devine que son personnage lui pèse, et qu’il se dit qu’il aimerait se débarrasser de cet alter ego financièrement gratifiant mais profondément dérangeant qui lui reste sur les bras, en quelque sorte.

Tous les grands auteurs de polars traversent cette phase —Conan Doyle avec Sherlock Holmes, Mankell avec Kurt Wallander. L’auteur éperdu se rend compte qu’il a inventé un personnage qui prend plus de place que lui, une créature qui escalade le corps passif de l’auteur pour se jeter dans les bras d’un public en manque.

Et l’instinct de l’écrivain à ce stade est invariablement le même: détruire le détective pour rendre son retour impossible. Jo Nesbø n’a pas encore atteint ce stade, mais il s’en rapproche. Dans le livre qui suit Le bonhomme de neige, intitulé Le léopard (Gallimard, 2011), il tente de tuer Harry trois fois, et la ridicule escalade de violence semble imaginée pour un scénario télévisé. Si moi je suis capable de reconnaître les symptômes du déclin, alors Jo Nesbø doit l’être aussi.

Ce n’est qu’une question de temps avant que la série de Harry Hole ne connaisse une fin brutale. Alors commencez à lire tout de suite, avant qu’il ne soit trop tard.

Wendy Lesser
Rédacteur à la Threepenny Review, auteur de neuf livres, dont
Music for Silenced Voices: Shostakovich et His Fifteen Quartets.

Traduit par Bérengère Viennot

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