France

Procès Colonna: le «roi Roger» face à la défense

Bastien Bonnefous, mis à jour le 17.05.2011 à 18 h 04

Roger Marion, ancien chef tout-puissant de l'anti-terrorisme, a été entendu par la cour d'assises spéciale de Paris. Avec lui, les méthodes de cette police ont été vivement critiquées.

Pièces du dossier Erignac, le 2 mai 2011. REUTERS/Benoit Tessier

Pièces du dossier Erignac, le 2 mai 2011. REUTERS/Benoit Tessier

Roger Marion a été un grand flic. Du genre de ceux qui survivent aux alternances politiques et qui séduisent aussi bien les ministres de l'Intérieur de droite que ceux de gauche, de Charles Pasqua à Daniel Vaillant, de Jean-Louis Debré à Jean-Pierre Chevènement. Le «Che» justement, conquis par les méthodes musclées de «Eagle Four» (pour Il gueule fort) ou «Roger le Dingue» -ses surnoms dans la grande maison– comme par ses citations latines, l'avait même un jour présenté comme son meilleur «chien de chasse».

De chien de chasse, Roger Marion, 64 ans, est désormais devenu une anguille. Celles qui glissent entre les mains qui voudraient le coincer, ou qui nagent en eaux troubles. Car depuis 2002, Roger Marion, l'ancien patron de la police anti-terroriste, puis l'ex-n°2 de la direction centrale de la police judiciaire convaincu de devenir un jour le n°1, est passé du Capitole à la Roche tarpéienne.

En 2002, un certain Nicolas Sarkozy s'installe place Beauvau. Tout aurait dû faire s'entendre à merveille les deux hommes : même ton fougueux, même goût du risque, même sens de la transgression. Pourtant, le nouveau ministre de l'Intérieur, déjà en course pour la présidentielle 2007, met le «Roi Roger» au placard. Un placard doré : le grand flic est nommé préfet délégué à la sécurité et à la défense à Marseille. Une promotion sur le papier mais qui dans les faits, éloigne ce policier très politique de Paris et donc du pouvoir.

Deux ans plus tard, la punition continue : Marion est muté de Marseille à Lille, mais sur le même poste. Pour la première fois dans sa carrière fulgurante, il stagne. Il « redouble », diront les mauvaises langues. Lui en fera un infarctus. Enfin, depuis 2006, il est préfet «hors-cadre», chargé de mission à... l'Inspection générale de l'administration. Une humiliation pour cet amateur de course à pied et de ski, plus porté sur le coup de poing sur le terrain que sur un travail de gratte-papier coincé derrière un bureau.

Le «loupé» Colonna

Quelle erreur a donc bien pu commettre Roger Marion pour subir un tel sort? Il est l'homme qui n'a pas arrêté Yvan Colonna. Pire, il est celui qui a laissé filer le berger de Cargèse en mai 1999 pour quatre ans de cavale dans le maquis. Un «loupé» que le policier n'a jamais digéré même s'il ne l'a jamais assumé, d'autant qu'en 2003, alors qu'il est déjà sorti du décor, parti dans les mines de sel nordistes, c'est son rival et protégé de Sarkozy, Bernard Squarcini, le n°2 des RG, qui interpellera avec l'aide du Raid l'assassin présumé du préfet Erignac.

Autant dire que lorsque Roger Marion vient témoigner au procès d'Yvan Colonna ce lundi 16 mai 2011, les avocats de la défense ne cachent pas leur envie de se le «payer». Pendant plus de cinq heures, l'ancien limier anti-terroriste à la silhouette fine et nerveuse de marathonien, le teint bronzé et le costume élégant, a déposé devant la cour d'assises spéciale de Paris. Retraçant son enquête sans fautes à l'écouter, esquivant les attaques de la partie adverse, et parlant sans fin en se balançant d'avant en arrière comme un culbuto, ce jeu pour enfant qui penche toujours mais ne tombe jamais.

En 1990, le petit gars de Castres, dans le Tarn, fils de cheminot et d'employée de boutique, qui soixante-quatre ans plus tard conserve l'accent chantant et rocailleux du sud-ouest, accède à son premier nirvana professionnel. L'ancien commissaire de Toulouse puis de Marseille, deux villes où le jeune flic qu'il est fait ses gammes à la perfection en allant au contact direct de la voyoucratie et de la pègre locale, est nommé à la tête de la 6e division de la police judiciaire, chargée des enquêtes terroristes. Une belle endormie qu'«Eagle four» va brutalement réveiller.

Basques, corses... il multiplie les jolis coups de filet et devient un habitué et un intime des juges anti-terroristes de la galerie Saint-Eloi, au palais de justice de Paris, Jean-Louis Bruguière et Laurence Le Vert –que l'on retrouvera dans l'enquête sur l'assassinat du préfet Erignac– tous les deux bluffés par ce fin procédurier, ce travailleur infatigable et ce séducteur né.

Cinq ans plus tard, en 1995, les bombes islamistes explosent à Paris. La guerre civile algérienne s'exporte de l'autre côté de la Méditerranée et terrorise la France. C'est Roger Marion et sa 6e division, brillament aidés par le SRPJ lyonnais quoi qu'il en dise, qui vont démanteler les réseaux et faire cesser les attentats. Dès lors, «Roger le Dingue» devient le flic le plus puissant de France. Intouchable, il dicte sa loi à ses supérieurs directs et fait briller les yeux des ministres de l'Intérieur Pasqua puis Debré. Peu importe que plusieurs dizaines d'hommes de son groupe demandent au fil des ans leur mutation, excédés par l'autoritarisme, le goût du pouvoir et la paranoïa de leur patron.

L'échec de la «piste agricole»

Quand le 6 février 1998, Claude Erignac est abattu de trois balles en Corse, Marion fait tout pour récupérer l'affaire et évincer le SRPJ d'Ajaccio chargé de l'enquête de flagrance. Contre l'avis de Dimitrius Draggaci, le patron du SRPJ qui voit juste et plaide tout de suite pour la responsabilité d'un «groupe de dissidents» du FLNC, soldats perdus du nationalisme corse, il se lance sur une «piste agricole».

Marion est persuadé que la mort de Claude Erignac trouve son origine dans le plan de réforme du système d'aides agricoles que le préfet voulait mettre en place sur l'île. Pendant près de dix-huit mois, le chef de la Division nationale de l'anti-terrorisme (DNAT), nouveau nom de la 6e division, va multiplier les arrestations dans les milieux syndicalistes agricoles corses. En vain, la piste est un hors-piste.

Mais à la barre, pas question pour l'inspecteur général –plus haut échelon policier– de reconnaître une quelconque erreur. Au contraire, Marion affirme que c'est la piste agricole qui a «permis d'aboutir à l'identification et à l'arrestation du commando» qui a tué le préfet Erignac. Pour preuve selon lui, Alain Ferrandi, Pierre Alessandri ou Yvan Colonna sont d'anciens hommes de la nature, berger ou agriculteurs. Peu importe si ces trois noms seront d'abord cités dans l'enquête parallèle du préfet Bernard Bonnet, successeur de Claude Erignac, et pas dans les rapports de Roger Marion.

Le berger surveillé ou pas?

Ce point est pourtant fondamental pour la défense d'Yvan Colonna: à partir de quel moment de l'enquête le nom du berger de Cargèse est-il apparu? La réponse de Roger Marion est nette: «En tant que membre du groupe (des Anonymes -NDLR), son nom est apparu pendant les gardes à vue (des membres du commando) et pas avant.»

Soit à partir du 21 mai 1999, date de l'arrestation de Pierre Alessandri, Alain Ferrandi, Didier Maranelli et leurs épouses, qui après plusieurs heures de garde à vue, sont passés aux aveux et ont désigné Colonna comme le tireur. Pour preuve de sa démonstration, Marion ajoute, le menton haut: «Si Yvan Colonna avait été suspect, s'il avait été placé sous surveillance, il aurait fait partie des premières interpellations.»

Problème pour le grand flic, Yvan Colonna semble bien avoir été surveillé. En novembre 1999, un ancien policier des RG en Corse lâche le scoop devant la commission d'enquête parlementaire de l'Assemblée nationale sur le crime Erignac: le berger a fait l'objet par les RG d'écoutes téléphoniques et de filatures dès «décembre 1998».

Soit six mois avant les interpellations du commando. Interrogé, Roger Marion est vite mal à l'aise. Pourtant, dans son autobiographie écrite en 2007, il reconnaît lui-même l'existence d'une balise installée par les RG sous la voiture de Colonna. Désormais, il semble avoir perdu la mémoire et bredouille que la balise, ce sont «des moyens techniques» dont son service de la DNAT «ne disposait pas». Traduction: il faut voir ça avec les RG.

Sur les écoutes, «Eagle Four» tente le coup de bluff et se défausse en invoquant «le secret défense » qu'il ne pourrait «violer». «Oh ! Vous n'êtes pas le ministre de la Défense, vous êtes un préfet sans évêché!», lui rétorque Me Eric Dupond-Moretti, un des avocats d'Yvan Colonna, particulièrement remonté contre l'ancien policier.

Les «magouilles» anti-terroristes

Le pénaliste profite d'avoir sous la main l'ancien héraut de l'anti-terrorisme pour le mettre sur le grill. Quitte à ressortir des vieux dossiers qui n'ont pas de lien direct avec l'affaire Erignac-Colonna. «On va parler tous les deux de l'affaire de Sperone...», lance Dupond-Moretti, l'œil noir et la voix onctueuse. Le 28 mars 1994, une quarantaine de nationalistes corses sont arrêtés en flagrant délit par le Raid et la police judiciaire pour une tentative de plasticage d'un complexe touristique dans le golfe de Sperone. Quatorze d'entre eux sont écroués. Un des plus beaux coups de filet policiers à l'époque sur l'île.

 Mais l'affaire tombe au plus mauvais moment pour le gouvernement Balladur. Charles Pasqua, ministre de l'Intérieur, mène en effet à l'époque des négociations secrètes avec François Santoni, chef du FLNC-Canal historique. Selon l'ouvrage Place Beauvau paru en 2006, Santoni et Pasqua auraient alors démantelé l'opération avec la participation de Roger Marion.

Pire, dans ses mémoires intitulées Pour solde de tout compte et publiées en 2000, Santoni confirme et ajoute que la conseillère justice du ministre est mise dans le coup. Or, celle-ci n'était autre qu'Annie Grenier, l'actuel avocat général au procès Colonna.

Directement mise en cause, la magistrate a démenti à l'audience, expliquant qu'elle s'occupait «exclusivement» des «textes de loi qui pouvaient intéresser le ministère de l'Intérieur». « Je n'ai jamais servi le café à François Santoni», a-t-elle ajouté, piquée, réfutant une des anecdotes livrées par le nationaliste abattu en 2001.

Sous pression à la barre, Roger Marion ironise contre Eric Dupond-Moretti. «Je ne vois pas le rapport avec la mise en cause d'Yvan Colonna. On est hors-sujet!», estime-t-il. «Le rapport, c'est vous, vos magouilles, les Marion, les Grenier, les juges anti-terroristes qu'on retrouve dans toutes ces affaires. Et quand on est capable de Sperone, on est capable de tout!», tonne l'avocat.

Des gardes à vue qui dérangent

Autre sujet de tension pour le témoin, les gardes à vue des membres du commando en mai 1999. Les conjurés affirment que les enquêteurs les ont menacés eux et leurs familles, moralement et physiquement, pour avouer, et certains ajoutent que le nom d'Yvan Colonna leur a été suggéré par les policiers.

«Les aveux ont été recueillis dans le respect de la déontologie policière», répond droit comme un i Roger Marion, vantant même la «correction» et «l'humanité» des gardes à vue. Lors du premier procès en 2007, le policier philosophe avait même confié que «l'obtention des aveux, c'est une lutte des consciences, comme disait Sartre»...

Mais là encore, Me Dupond-Moretti cite le livre Place Beauvau qui affirme que dans d'autres gardes à vue menées par l'équipe de Marion –celles des auteurs des attentats islamistes de 1995– des violences, des humiliations et des tortures ont été commises par des enquêteurs. L'accusation grave repose sur des témoignages anonymes d'anciens membres de la DNAT. La polémique avait été telle à la sortie de l'ouvrage que l'Inspection générale de la police nationale avait mené une enquête interne qui avait reconnu des «coups» mais rejeté toutes «tortures».

Son confrère, Me Pascal Garbarini, prend le relais. Il cite les propos sous serment de Roger Marion: le nom d'Yvan Colonna a été prononcé pour la première fois en garde à vue par Didier Maranelli «le 23 mai 1999 à 2 h du matin». «C'est bien ça, monsieur Marion?», demande le pénaliste. «Exaaactement!», répond le témoin du tac au tac.

Me Garbarini rappelle alors la parution d'un article du Monde à propos des interpellations du 21 mai qui cite le nom d'Yvan Colonna comme un possible complice. Or, l'article a paru «le 22 mai à 13 h», précise l'avocat. «Euh... merci de me poser cette question», répond Roger Marion comme un piètre homme politique qui sèche face à une colle. Après plusieurs secondes de silence, il ajoute: «Ce qui est sûr, c'est qu'on n'a pas eu connaissance de cet article... Et en plus, c'est vrai!» Et le reste ne l'est pas?

Bastien Bonnefous

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