Economie

Les nouvelles guerres de la faim

Slate.com, mis à jour le 14.06.2011 à 13 h 45

Du Proche-Orient à Madagascar, l’envolée des prix des produits alimentaires entraîne une ruée vers les terres agricoles et l’éviction de dictateurs. C’est un chapitre de l’histoire du 21e siècle qui s’ouvre: celui des guerres pour la nourriture.

Au Soudan, des villageois se battent pour l'aide alimentaire Goran Tomasevic / R

Au Soudan, des villageois se battent pour l'aide alimentaire Goran Tomasevic / Reuters

Aux Etats-Unis, lorsque le cours du blé augmente de 75%, comme ce fut le cas ces douze derniers mois, le prix d’un pain passe de 2 à 2,10 dollars. Mais, si vous vivez à New Delhi, cette hausse des cours a un impact autrement plus significatif: si le cours mondial du blé double, vous paierez deux fois plus cher le blé nécessaire à la fabrication de vos chapatis. Idem pour le riz. Si le cours mondial du riz double, il double aussi sur les marchés de Djakarta, et les familles indonésiennes doivent payer deux fois plus pour leur ration de riz quotidienne.

Bienvenue dans la nouvelle économie alimentaire de 2011! Les prix s’envolent, mais les effets ne sont pas aussi violents partout. Pour l’occidental qui dépense moins de 20% de son revenu pour s’acheter à manger, l’explosion du cours des denrées alimentaires à laquelle nous avons assisté ces derniers mois est problématique, pas catastrophique.

En revanche, pour les 2 milliards de personnes les plus pauvres de la planète, celles-là mêmes qui consacrent 50 à 70% de leur revenu à la nourriture, cette hausse des prix peut avoir de douloureuses conséquences: la nécessité de passer de deux repas par jour à un seul. De quoi «alimenter» et l’Histoire vient de le montrer, des révolutions et soulèvements populaires.

Crise alimentaire, bis repetita

Alors que nous sortons à peine du 1er trimestre 2011, l’indice FAO des prix des produits alimentaires a battu les records historiques et a enregistré, en mars, son huitième mois consécutif à la hausse. Ajoutez à cela des prévisions pessimistes quant aux récoltes pour cette année et des marchés très tendus subissant choc après choc, et vous obtenez une configuration dans laquelle les denrées alimentaires deviennent le moteur caché de la politique internationale. La nouvelle géopolitique alimentaire semble bien plus volatile et source de conflit qu’auparavant. La rareté est désormais la norme.

Jusqu’à récemment, les hausses brutales des prix de l’alimentaire ne portaient pas autant à conséquence, car elles étaient rapidement suivies par un retour à des cours relativement bas, lesquels ont contribué à la stabilité politique qui a marqué la fin du XXe siècle à l’échelle mondiale. Mais aujourd’hui, les causes et effets ont radicalement changé.

A bien des égards, on assiste à une répétition de la crise alimentaire de 2007-2008, qui s’était résorbée non pas en raison de la mise en place d’une solution pérenne, mais parce que la grande récession avait modéré la croissance de la demande alors même que des conditions climatiques favorables ont engendré des récoltes céréalières record. Historiquement, les hausses brutales des prix sont presque exclusivement le fait de conditions météorologiques exceptionnelles: mousson inexistante en Inde, sécheresse dans l’ex-URSS, canicule dans le Midwest américain…

De tels événements ont toujours été lourds de conséquences, mais ils restent relativement rares. Malheureusement, dans le cas présent, la hausse des cours des produits agricoles est soutenue par des tendances qui stimulent la demande tout en rendant une augmentation de la production difficile. Expansion démographique galopante, augmentation des températures – néfaste pour les cultures –, tarissement des sources d’eau utilisées pour l’irrigation, etc. Pour ne citer qu’un chiffre: chaque jour, il y a 219.000 bouches de plus à nourrir à l’échelle du globe.

La politique, désormais dictée par les pénuries

Plus inquiétant encore, nous sommes de moins en moins à même d’atténuer les effets des pénuries. Face aux précédentes hausses des prix, les Etats-Unis, premiers producteurs céréaliers de la planète, ont toujours réussi à sauver la mise. Du milieu du XXe siècle à 1995, ils ont toujours bénéficié d’excédents de production ou de terres inexploitées susceptibles d’être cultivées pour venir en aide aux pays en difficulté. Par exemple, en 1965, quand la mousson tant attendue en Inde n’était pas au rendez-vous, le gouvernement du président Lyndon Johnson a expédié un cinquième des récoltes américaines de blé vers l’Inde, ce qui a permis d’éviter la famine. Aujourd’hui, une telle action n’est plus possible; nous n’avons plus de marge de manœuvre.

Pour toutes ces raisons la crise alimentaire de 2011 doit impérativement être prise au sérieux ; Par ailleurs, elle pourrait bien déboucher sur de nouvelles émeutes de la faim tournant à la révolution politique. Et si les soulèvements qui ont malmené Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Égypte et Kadhafi en Libye (pays qui, d’ailleurs, importe 90% de ses céréales) n’étaient pas l’épilogue, mais le prologue? Agriculteurs et ministres des Affaires étrangères, préparez-vous: voici venir une nouvelle époque où les pénuries alimentaires dicteront la politique internationale.

Le doublement des cours céréaliers mondiaux depuis début 2007 est essentiellement dû à deux facteurs: une forte hausse de la demande, associée à la difficulté croissante d’augmenter rapidement la production. Résultat, on est bien loin de l’abondance de céréales qui caractérisait la fin du siècle dernier. Quelle sera la géopolitique alimentaire dans une nouvelle ère marquée par la rareté? Aujourd’hui déjà, alors que le phénomène n’est que naissant, on peut se faire une assez bonne idée de cette nouvelle donne alimentaire.

Pour ce qui est de la demande, les agriculteurs font indéniablement face à des pressions de plus en plus fortes. D’une part, il y a la poussée démographique: chaque année, il y a 80 millions de personnes en plus à nourrir, dont l’écrasante majorité se trouve dans des pays en développement. La population mondiale a presque doublé depuis 1970, et on peut raisonnablement s’attendre à passer la barre des 9 milliards vers 2050. Cependant, 3 milliards de personnes gravissent les échelons de la chaîne alimentaire et consomment de plus en plus de viande, de lait et d’œufs.

En Chine et ailleurs, de plus en plus de familles accèdent à la classe moyenne, et elles s’attendent naturellement à manger mieux. Cette explosion de la consommation de viande issue de l’élevage (particulièrement gourmand en graminées) induit logiquement une forte augmentation de la demande de maïs et de soja, précisément utilisés pour nourrir le bétail. (A titre d’exemple, la consommation de céréales par individu aux Etats-Unis est quatre fois supérieure à ce qu’elle est en Inde, où seule une faible proportion de la production céréalière est utilisée pour l’élevage, du moins pour l’instant).

Détournement des céréales pour les biocarburants

Dans le même temps, les Etats-Unis, qui faisaient autrefois tampon en cas de mauvaises récoltes dans d’autres régions du monde, consacrent désormais de plus en plus de céréales à la production de carburants, et ce alors que la consommation mondiale de céréales, qui a d’ores et déjà atteint les 2,2 milliards de tonnes par an, croît à une vitesse exponentielle. Il y a dix ans, l’augmentation de la consommation se situait aux alentours de 20 millions de tonnes par an. Ces derniers temps, la hausse était de l’ordre de 40 millions de tonnes chaque année.

La quantité de céréales convertie en éthanol aux Etats-Unis progresse encore plus vite: en 2010, la récolte céréalière américaine était d’environ 400 millions de tonnes, dont 126 millions ont été envoyés dans les usines de production d’éthanol (contre seulement 16 millions en 2000). Cette tendance de plus en marquée à convertir les céréales en carburant a établi une nouvelle corrélation entre le cours des céréales et celui du pétrole. Et le phénomène ne se limite pas aux Etats-Unis: le Brésil, qui produit de l’éthanol à partir de canne à sucre, est le second producteur mondial, tandis que l’Union européenne s’est fixé pour objectif de produire 10% de l’énergie dont elle a besoin pour les transports à partir de sources renouvelables, pour l’essentiel les biocarburants, à l’horizon 2020 (soit autant de céréales absentes de l’industrie alimentaire).

Le problème ne peut pas se résumer à la simple explosion de la demande alimentaire. L’assèchement des nappes phréatiques, l’érosion des sols et les conséquences du réchauffement climatique sont autant de facteurs qui font craindre que la production alimentaire mondiale ne suffise plus à rassasier notre appétit de plus en plus grand. Prenons l’exemple du changement climatique: les climatologues estiment qu’à chaque fois que la température augmente de 1 degré par rapport à l’idéal pour la saison, on enregistre une baisse du rendement céréalier de l’ordre de 10%. Cette corrélation s’est d’ailleurs tristement illustrée à l’été 2010, lorsqu’une vague de chaleur a frappé la Russie, réduisant la production de céréales du pays de près de 40%!

L’eau surexploitée

Alors que la planète se réchauffe, les nappes phréatiques se vident car elles sont surexploitées par les agriculteurs pour l’irrigation. Ce phénomène, qui dope artificiellement la production alimentaire à court terme, crée en réalité une bulle alimentaire qui explose une fois que les sources d’eau se tarissent et qu’il faut limiter leur utilisation afin qu’elles puissent se remplir à nouveau.

En Arabie saoudite, un pays très aride, l’irrigation a, contre toute attente, permis d’atteindre l’autosuffisance en blé pendant plus de 20 ans. Cependant, la production de blé est désormais en chute libre, car la source aquifère du pays utilisée pour l’irrigation (qui n’est pas réalimentée en eau) est presque à sec. Conséquence directe: les Saoudiens seront bientôt contraints d’importer 100% de leurs céréales.

L’Arabie saoudite fait partie d’une vingtaine de pays où il existe une bulle alimentaire qui dépend de l’eau. Plus de la moitié des habitants de la planète vivent dans un pays où les nappes se rétrécissent comme une peau de chagrin. Le Proche-Orient, qui traverse actuellement des troubles politiques et sociaux, est la première région géographique où la production de céréales a explosé, puis progressivement chuté en raison de la pénurie d’eau, alors que la croissance démographique se poursuit. La production céréalière est déjà en baisse en Syrie et en Irak et pourrait également suivre la même tendance au Yémen. Mais c’est en Inde et en Chine qu’il faut chercher les plus grosses bulles alimentaires. En Inde, où les agriculteurs ont foré quelque 20 millions de puits d’irrigation, les nappes phréatiques voient leur eau diminuer; les puits commencent également à se tarir. La Banque mondiale révèle que 175 millions d’Indiens se nourrissent de céréales issues d’une surexploitation des ressources hydriques. En Chine, le surpompage d’eau se concentre dans la plaine du Nord de la Chine, où le pays produit la moitié de son blé et le tiers de son maïs. Environ 130 millions de Chinois s’alimentent grâce à des produits cultivés au moyen d’un pompage excessif. Comment ces pays parviendront-ils à faire face à l’inéluctable disette quand toutes les ressources en eau auront disparu?

Désertification

Outre le tarissement des puits, les sols font également l’objet d’une mauvaise gestion qui, hélas, donne naissance à de nouveaux déserts. L’érosion des sols due au surlabourage et à la mauvaise gestion des terres met à mal la productivité d’un tiers des terres en culture dans le monde. Quel est l’ampleur du désastre? Des images satellite montrent l’apparition de deux nouvelles zones désertiques: l’une s’étend du nord et de l’ouest de la Chine vers l’ouest de la Mongolie; l’autre traverse le centre de l’Afrique.

Wang Tao, éminent spécialiste chinois des déserts, nous livre ces chiffres stupéfiants: chaque année, environ 2.200 kilomètres carrés de terres du nord de la Chine se désertifient! En Mongolie et au Lesotho, la production céréalière a été réduite de moitié, si ce n’est plus, en une trentaine d’année. La Corée du Nord et Haïti souffrent également de grandes pertes de terres arables. Si l’aide alimentaire internationale qui leur est actuellement accordée venait à s’arrêter, ces deux pays risquent de sombrer dans la famine. La civilisation pourra survivre sans pétrole, mais pas sans ses sols.

Au-delà des changements climatiques qui rendent plus difficile que jamais la satisfaction des besoins de l’humanité, un autre facteur intangible est à prendre en considération: depuis environ un demi-siècle, nous prenons pour acquis les progrès de l’agriculture. Jusqu’ici, décennie après décennie, les avancées technologiques ont permis d’augmenter la productivité des terres agricoles. En effet, le rendement de céréales par hectare a pratiquement triplé depuis 1950.

Bientôt, ce ne seront que de bons vieux jours dans certains des pays les plus avancés sur le plan agricole, où les producteurs exploitent déjà l’ensemble des technologies disponibles pour augmenter le volume des récoltes. De fait, les agriculteurs ont rattrapé les scientifiques. Après avoir grimpé pendant un siècle, le rendement de riz par hectare au Japon n’a plus augmenté du tout depuis 16 ans! En Chine, les rendements risquent de se stabiliser sans tarder. Ces deux pays totalisent à eux seuls un tiers de la production mondiale de riz. Entre-temps, les rendements de blé ont atteint un pallier en Grande-Bretagne, en France et en Allemagne – les trois premiers producteurs de blés d’Europe de l’Ouest.

L’offre mondiale de nourriture diminuant, la capacité de production agricole et alimentaire établit de nouveaux rapports de force géopolitiques. Chaque pays se démène pour défendre ses intérêts nationaux. Au détriment du bien commun.

Les premiers signes de troubles sont apparus en 2007, lorsque des agriculteurs ont eu du mal à suivre le rythme de la demande mondiale de céréales. Le cours des céréales et du soja sont alors partis à la hausse, jusqu’à tripler à la mi-2008. Réaction de nombreux pays exportateurs (notamment la Russie et l’Argentine, deux gros exportateurs de blé): tenter de contrôler les prix de l’alimentaire au niveau national en réduisant les exportations. Début 2008, le Vietnam, deuxième exportateur mondial de riz, a totalement interdit les exportations durant plusieurs mois. D’autres exportateurs de plus petite taille lui ont emboîté le pas.

La rareté des exportations en 2007 et 2008 a fait paniquer les pays importateurs. Puisqu’il n’était plus possible de compter sur le marché international pour obtenir la quantité de céréales dont ils avaient besoin, plusieurs pays ont pris l’initiative inédite de négocier des accords de livraison à long terme avec les pays exportateurs.

C’est dans ce contexte que les Philippines ont négocié un accord de trois ans avec le Vietnam pour recevoir 1,5 million de tonnes de riz par an. Une délégation yéménite s’est rendue en Australie, un objectif similaire en tête. Elle n’a pas été chanceuse: le marché étant favorable aux vendeurs, les exportateurs n’ont pas voulu prendre des engagements au long cours.

Colonisation agricole

Redoutant de ne plus pouvoir se procurer de céréales sur le marché, certains pays ayant les moyens, au premier rang desquels l’Arabie saoudite, la Corée du Sud et la Chine, ont pris une décision inhabituelle en 2008. Celle d’acheter ou de louer à bail des terres dans des pays étrangers pour cultiver des céréales à leur bénéfice. La plupart de ces acquisitions ont été effectuées en Afrique, où certains gouvernements ont accepté de louer des terres agricoles pour moins d’un dollar par acre par an (moins de 1,50 euro par hectare par an).

Les destinations les plus prisées sont l’Ethiopie et le Soudan, dont des millions d’habitants reçoivent des aides alimentaires du Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies. Que les dirigeants de ces deux pays soient disposés à vendre ou louer des terres pour servir des intérêts étrangers, alors que leur propre peuple a du mal à se nourrir, est un triste caractère (parmi d’autres) de leur gouvernance.

A la fin 2009, des centaines d’accords relatifs à l’achat de terres cultivables avaient été conclus, certains concernant des surfaces de plus de 400.000 hectares. Une analyse réalisée en 2010 par la Banque mondiale révèle que plus de 45 millions d’hectares sont concernés par cette ruée vers les terres agricoles (une surface supérieure aux terres cultivables des Etats-Unis dédiées à la production de maïs et de blé).

Par ailleurs, ces acquisitions impliquent généralement des droits d’exploitation de l’eau. Autrement dit, la ruée vers les terres arables peut aussi avoir un impact sur les pays situés en aval des cours d’eau. Concrètement, toute quantité d’eau pompée du haut bassin du Nil servant à l’irrigation des cultures en Ethiopie ou au Soudan, n’arrivera pas jusqu’en Egypte. Cette donne vient compliquer la stratégie politique de l’Egypte concernant l’eau du Nil, car il faut négocier avec de nouveaux acteurs.

Le temps des conflits alimentaires

Le risque de conflits – pas uniquement autour de l’eau – est élevé. Parmi les accords que j’ai mentionnés, un grand nombre a été conclu dans le secret et, dans la plupart des cas, la terre concernée était cultivée par des villageois avant d’être vendue ou louée. Souvent, ces petits planteurs n’ont été ni consultés ni même prévenus de ces dispositions prises par leur gouvernement. Et dans la mesure où il n’existe généralement pas de titres de propriété formels dans de nombreux villages des pays en développement, les paysans ayant perdu leurs terres n’avaient pas vraiment la possibilité de mener une action en justice. Dans un reportage publié dans l’Observer britannique, le journaliste John Vidal cite un certain Nyikaw Ochalla, qui vit dans la région de Gambella, en Ethiopie:

«Les sociétés étrangères nous envahissent. Elles dépossèdent les paysans des terres qu’ils travaillent depuis des siècles. Les contrats sont passés secrètement, sans que nous soyons consultés. Du jour au lendemain, des engins viennent raser les champs.»

L’hostilité des autochtones aux accaparements de terres est devenue monnaie courante. En 2007, quand les prix des produits alimentaires ont commencé à augmenter, la Chine a signé avec les Philippines un bail d’un million d’hectares de terres dont les «fruits» seraient réacheminés vers l’Empire du milieu. A la diffusion de la nouvelle, un tumulte de protestations (notamment des agriculteurs philippins) a forcé Manille à suspendre cet accord.

A Madagascar, l’acquisition (2008) par la firme sud-coréenne Daewoo Logistics de droits d’exploitation de plus de 1,3 million d’hectares de terres agricoles a également soulevé un tollé. Une fois le public au courant de l’existence de cet accord, le courroux des Malgaches a été tel que le gouvernement en place a dû démissionner et ce contrat a été annulé. Faire main basse sur les terres de ceux qui en tiraient leur gagne-pain est le meilleur moyen de fomenter des insurrections.

Sabotages agricoles à prévoir

Il est facile de saboter des machines agricoles. De plus, si des champs de céréales prêtes pour la moisson sont incendiés, ils partent en fumée rapidement.

Ces accords sont non seulement risqués, mais si des investisseurs étrangers se mettent à cultiver des produits agricoles et alimentaires dans des pays affamés, se pose la question politique du mode de sortie de ces produits. Les paysans laisseront-ils des camions chargés de céréales se rendre dans les villes portuaires en vue d’une expédition à l’étranger alors qu’ils sont au bord de la famine? Le risque d’instabilité politique dans des pays dont les habitants se sont vus voler leur terre et leur moyen d’existence est bien réel. D’où d’éventuels conflits entre les pays investisseurs et les pays d’accueils.

Ces acquisitions représentent un investissement agricole potentiel dans les pays en développement d’environ 50 milliards de dollars (33,5 milliards d’euros). Mais il faudrait sans doute plusieurs années pour réaliser des gains de production substantiels. Sur l’essentiel du continent africain, les infrastructures publiques qui, dans les pays développés, soutiennent une agriculture orientée vers le marché sont souvent inexistantes.

Dans certains pays, cela prendra des années ne serait-ce que pour construire les routes et les ports nécessaires pour faire entrer des facteurs de production, tels que les fertilisants, ou exporter les produits agricoles. Sans compter que l’agriculture moderne nécessite sa propre infrastructure: des hangars pour les machines, des machines de séchage des céréales, des silos, des remises pour ranger les engrais, des installations de stockage du carburant, des services de réparation et de maintenance des machines, des équipements de forage de puits, des pompes d’irrigation et de l’énergie pour alimenter les pompes. Autant dire que, dans l’ensemble, l’exploitation des terres acquises à ce jour n’est pas près de porter ses fruits.

Alors, dans quelle mesure ces initiatives vont-elle faire croître la production mondiale de nourriture? Difficile de donner des chiffres précis, mais l’analyse de la Banque mondiale indique que seuls 37% des projets seront dédiés à la culture vivrière. La majorité des terres achetée jusqu’ici serviront à produire des biocarburants ou d’autres produits industriels.

Plus de problèmes que de solutions

Même si certains de ces projets parvenaient finalement à stimuler la productivité agricole, qui en bénéficierait? Si on considère que la quasi-totalité des facteurs de production – les équipements du site, les engrais, les pesticides, les graines – sont importés depuis l’étranger et que l’ensemble de la production est expédiée hors du pays d’accueil, l’économie de ce pays n’en tirera que peu de bénéfices.

Dans le meilleur des cas, ses habitants pourraient trouver des emplois d’ouvriers agricoles. Mais les opérations de plus en plus mécanisées nécessitent de moins en moins de main d’œuvre. Dans le pire des cas, des pays pauvres, comme le Mozambique ou le Soudan, disposeront de moins de terres et d’eau pour soutenir l’alimentation de leur population à l’appétit déjà insatiable. A ce jour, la ruée vers les terres agricoles a davantage contribué à fomenter des troubles qu’à augmenter les stocks de nourriture.

Ce fossé entre pays riches et pays pauvres pourrait encore se creuser dans un avenir proche. Au mois de janvier, une nouvelle phase de la course des pays importateurs visant à sécuriser leurs stocks de produits alimentaires s’est ouverte: la Corée du Sud, qui importe 70% de ses céréales, a annoncé la création d’une nouvelle structure semi-publique (disposant d’un premier bureau à Chicago) chargée d’acheter une partie des céréales pour la consommation nationale.

Le projet de Séoul est de contourner les grosses firmes internationales en achetant des céréales directement aux agriculteurs américains. Alors que les Coréens acquerront leur propre silo à grain, il est parfaitement possible qu’ils finissent concluent avec les agriculteurs des contrats de livraison sur plusieurs années, dans lesquels ils conviendraient d’approvisionnements en blé, maïs ou soja à des prix fixes.

Face à la tentative sud-coréenne de se réserver une part du «gâteau céréalier américain» avant même qu’il ne soit mis sur le marché, les autres importateurs ne resteront pas les bras croisés. La Chine, le Japon, l’Arabie saoudite et d’autres gros importateurs pourraient en faire autant. Bien que la Corée du Sud ait dans sa visée initiale les Etats-Unis, de très loin le premier exportateur mondial de céréales, elle pourrait ultérieurement envisager de négocier des accords avec le Canada, l’Australie, l’Argentine ainsi que d’autres grands exportateurs.

Dans le même temps, la Chine est peut-être en passe de devenir un acteur majeur du marché américain (en tant qu’énorme importateur de céréales). Avec 1,4 milliard de Chinois au pouvoir d’achat grandissant – qui commencent à faire concurrence aux consommateurs américains pour se procurer des céréales – le temps de la nourriture bon marché, depuis longtemps considéré par de nombreux américain comme un dû, sera peut-être bientôt révolu.

Adieu la coopération

Personne ne sait jusqu’où ira cette course sans merci à la nourriture. En tout état de cause, la coopération internationale qui, au lendemain de Seconde guerre mondiale, s’est mise en place sur plusieurs décennies, semble laisser place à un esprit du chacun pour soi. Ce qu’il convient d’appeler le nationalisme alimentaire pourra éventuellement aider à sécuriser les stocks de nourriture des pays riches. Une chose est sûre, cette attitude contribuera bien peu à la sécurité alimentaire à l’échelle du monde. Du reste, les pays au faible PIB qui vendent/louent des terres ou importent des céréales verront vraisemblablement leur situation alimentaire se détériorer. 

Après le carnage de deux guerres mondiales et les erreurs économiques qui ont débouché sur la Crise de 1929, les pays du monde se sont réunis, en 1945, pour créer les Nations unies, réalisant enfin que le monde moderne appelait le rassemblement et non l’isolement. Le Fonds monétaire international a été créé pour gérer le système monétaire et promouvoir la stabilité économique ainsi que le progrès. L’ONU dispose aujourd’hui de plusieurs agences spécialisées, par exemple l’OMS ou la FAO, qui jouent des rôles prépondérants dans diverses régions du monde. Toutes ces initiatives ont favorisé la coopération internationale.

Mais bien que la FAO collecte et analyse les données agricoles mondiales et apporte un soutien technique, aucun effort organisé ne vise à assurer l’adéquation offre/demande internationale de produits agricoles et alimentaires. En effet, jusqu’à récemment, la plupart des négociations internationales relatives au commerce agricole portaient essentiellement sur l’accès aux marchés (les Etats-Unis, le Canada, l’Australie et l’Argentine pressant continuellement l’Europe et le Japon d’ouvrir leurs marchés agricoles).

Mais au cours des dix premières années de ce siècle, l’accès à la nourriture est devenu un sujet politique prioritaire alors que le monde est en train de passer d’une époque de production excédentaire à une autre caractérisée par la rareté alimentaire. En même temps, le programme alimentaire étasunien qui permettait autrefois d’éradiquer la famine là où elle sévissait est largement supplanté par le PAM, dont les Etats-Unis demeurent toutefois le premier donateur.

Le PAM intervient dans quelque 70 pays et dispose d’un budget annuel de 2,7 milliards d’euros. Pour le reste, la coordination internationale laisse à désirer. Nicolas Sarkozy – la vedette du G20 – propose de combattre la hausse des prix de l’alimentaire en luttant contre la spéculation sur les marchés agricoles. Aussi utiles que puissent être de telles mesures, elles traitent les symptômes de l’insécurité alimentaire, et non ses causes, telles que la croissance démographique et le changement climatique.

Le monde doit immédiatement se mettre au travail pour élaborer une politique agricole durable qui intègre les multiples facteurs que sont l’énergie, la population et les stratégies de l’eau. La sécurité alimentaire en dépend directement.

Le pire scénario…

Des stocks de céréales bas et un climat de plus en plus incontrôlable sont synonymes de risques croissants. Nous sommes si près du gouffre qu’une panne du système alimentaire pourrait à tout moment se produire. Que se serait-il passé si la canicule de 2010 qui s’est abattue sur Moscou avait frappé Chicago? Pour donner des chiffres ronds, la chute de 40% des récoltes attendues en Russie d’une centaine de millions de tonnes a coûté au monde entier 40 millions de tonnes de céréales. 40% de récoltes en moins aux Etats-Unis (dont la production céréalière est de pas moins de 400 million de tonnes) nous aurait fait perdre 160 millions de tonnes! Le stock de report mondial de céréales (c’est-à-dire la quantité en stock lorsque la nouvelle moisson débute) n’aurait permis qu’une consommation de 52 jours. Non seulement ce niveau aurait-il été le plus faible de l’histoire, il se serait également situé en deçà du seuil des 62 jours de réserves, dont l’atteinte a déclenché le triplement des cours céréaliers entre 2007 et 2008.

Et ensuite? Les marchés céréaliers auraient été en proie à un chaos inqualifiable. Les prix auraient crevé les plafonds. Certains pays exportateurs de céréales, cherchant empêcher la hausse des prix de leurs produits alimentaires, se seraient mis à limiter, voire à interdire, les exportations – comme ce fut le cas en 2007 et 2008.

Les journaux télévisés n’auraient pas tant montré les centaines d’incendies ravageant la campagne russe que de multiples scènes d’émeutes de la faim dans les pays en développement (contraints d’importer leurs céréales et ne pouvant plus le faire).

Impuissants face à une famine généralisée, de nombreux gouvernements seraient forcés de démissionner. Les pays exportateurs de pétrole qui importent leurs céréales auraient tenté de troquer du brut contre des graminées, aux dépens des pays pauvres. La chute des dirigeants et la perte totale de confiance dans les marchés céréaliers auraient engendré un échec économique global.

Nous pouvons encore remédier à cette situation. Si tant est que la communauté internationale soit capable de regarder au-delà des symptômes de la crise alimentaire et de traiter le problème à la racine. Si ne parvenons pas à augmenter les rendements agricoles avec moins d’eau ou à préserver la fertilité de nos sols, de nombreuses zones de cultures cesseront d’être exploitables. Et les agriculteurs ne seront pas les seuls touchés.

Si nous n’agissons pas vite – au même rythme que celui dicté par les guerres – pour stabiliser le climat, nous ne réussirons peut-être pas à éviter l’augmentation galopante des prix de l’alimentaire. Si nous n’arrivons pas à instaurer de nouvelles tendances de réduction de la taille des familles, pour freiner et stabiliser au plus tôt la croissance démographique, la faim continuera de gagner le monde. C’est immédiatement qu’il faut agir – avant que la situation de crise alimentaire de 2011 ne devienne la nouvelle norme.

Lester R. Brown, président du Earth Policy Institute

Traduit par Micha Cziffra

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