Monde

En Afghanistan, la fin de la parenthèse Ben Laden

Françoise Chipaux, mis à jour le 17.05.2011 à 17 h 10

Déclenché en 2001 par la présence dans le pays du chef d’al-Qaida, le conflit actuel n’est qu’un épisode de plus dans une guerre vieille de trente ans.

Des talibans, dans le sud de l'Afghanistan, le 5 mai 2011. REUTERS

Des talibans, dans le sud de l'Afghanistan, le 5 mai 2011. REUTERS

La mort d’Oussama ben Laden ne devrait pas affecter grandement la guerre en Afghanistan. Alliés de circonstances à al-Qaida, les talibans afghans contrairement aux talibans pakistanais n’en ont jamais partagé l’idéologie du Jihad global. La lutte des talibans afghans a avant tout pour objectif une reconquête du pouvoir à Kaboul qui passe par l’éviction des troupes étrangères du pays. La première réaction des talibans Afghans à la mort du chef d’al-Qaida a consisté à dire qu’elle «donnerait un nouvel élan au Jihad en cours contre les envahisseurs».

Sur le terrain, les combattants d’al-Qaida –qui ne dépasseraient pas la centaine, selon des sources américaines de renseignement- n’ont qu’un rôle de conseiller: ils accompagnent les combattants afghans pour  leur enseigner quelques techniques de guerre. Ces «experts» dont certains sont en Afghanistan depuis les années du Jihad contre les Soviétiques ont d’autant moins de raisons de partir que beaucoup n’ont pas d’autres refuges. Financièrement, les talibans ont depuis longtemps développés leur propre circuit, que ce soit à travers la drogue, les trafics en tous genres, les rapts pour rançon et les donations.

Les talibans vont toutefois être très attentifs aux réactions dans les pays occidentaux qui ont des troupes en Afghanistan tant la mort de Ben Laden risque d’accentuer la pression de l’opinion sur les gouvernements pour un retrait plus rapide du pays. Le débat fait déjà rage aux Etats-Unis alors que le président Obama doit décider en juillet du nombre de soldats  qui vont quitter l’Afghanistan. «Ne vous y trompez pas, il est fondamentalement intenable de continuer à dépenser 10 milliards par mois dans une opération militaire massive dont on ne voit pas la fin», a averti John Kerry, président de la commission des affaires étrangères du Sénat. Le Premier ministre britannique David Cameron veut lui aussi retirer des centaines de soldats dès cet été.

Les talibans qui ont toujours essayé de «manipuler» les opinions publiques occidentales pourraient donc monter des opérations spectaculaires contre les troupes étrangères pour tenter d’accélérer un retrait majoritairement voulu en Occident.

Négocier avec les talibans est devenu l’impératif des pays occidentaux et du gouvernement de Kaboul pour arriver à mettre fin un conflit qui dure depuis près de dix ans. Mais la façon dont a été tué Ben Laden –un raid secret américain au Pakistan– pourrait compliquer cet objectif quand on sait qu’il ne peut y avoir de négociations fructueuses sans l’accord du Pakistan. Or les relations extrêmement tendues entre Islamabad et Washington ne vont pas aider à trouver un terrain d’entente et pourrait pousser l’armée pakistanaise à faire monter les enchères.

Pour le Pakistan, les talibans ne sont qu’un instrument servant à atteindre deux objectifs: installer un gouvernement «ami» à Kaboul, c'est-à-dire un gouvernement qui tienne l’Inde à l’écart et empêche donc tout encerclement du Pakistan; et avoir un gouvernement suffisamment proche qui pourrait ratifier une fois pour toute la frontière entre les deux pays et mettre fin à la crainte pakistanaise de revendications nationalistes pashtounes sur son territoire. Le chef suprême des talibans alors au pouvoir à Kaboul avait refusé de reconnaître la frontière.

Pour être concluante, toute négociation avec les talibans implique d’autre part que la population dans son ensemble y adhère. Mais au moment où les Afghans ressentent la volonté d’en finir au plus vite de la communauté internationale, les divisions ethniques accentuées par la guerre réapparaissent au grand jour.

Récemment c’est la première fois que les héritiers du leader tadjik assassiné par al-Qaida, Ahmad Shah Massoud ont manifesté à Kaboul avec une telle véhémence pour dénoncer  toute tentative de réconciliation avec les talibans et toute participation du Pakistan dans la recherche d’une éventuelle solution. Ces divisions ne peuvent que jouer en faveur des talibans qui rallieront tous les pashtouns dans une guerre ethnique.

Déclenché en 2001 par la présence dans le pays du chef d’al-Qaida, le conflit actuel n’est qu’un épisode de plus dans une guerre vieille de plus de trente ans. Celle-ci dépasse de loin le sort d’Oussama ben Laden et en ce sens la mort du chef d’al-Qaida est sans doute plus significative en Occident qu’en Afghanistan.

Françoise Chipaux 

Françoise Chipaux
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Journaliste
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