Qu'est-ce que l'addiction au sexe?

Tableau de Edouard-Henri Avril (1843-1928) / Wikimedia Commons

Tableau de Edouard-Henri Avril (1843-1928) / Wikimedia Commons

Rien n'est jamais simple dès que l'on parle de dépendances, qu'elles concernent l'alcool, le tabac, les substances psycho-actives illicites, internet ou le jeu. Cela l'est encore moins quand il s'agit de sexe.

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Dans l'affaire DSK est apparue l'idée selon laquelle le directeur du FMI pourrait être un «sex addict» («on savait qu'il avait une vulnérabilité», a par exemple déclaré Dominique Paillé, envisageant que le directeur du FMI soit tombé dans «un piège» et appelant à respecter la présomption d'innocence, ou encore Bernard Debré, beucoup moins mesuré: «[Il] se vautre dans le sexe, et ça se sait depuis fort longtemps»). Si, en l'état actuel de la procédure, on ne peut en aucun cas présumer que cela soit le cas, interessons-nous à ces pathologies. Qu'est-ce que l'addiction au sexe?

Une première certitude: rien n’est jamais véritablement simple dans le domaine des dépendances, qu’elles concernent l’alcool, le tabac, les substances psycho-actives illicites, internet ou le jeu. Une seconde: les choses sont plus complexes encore pour ce que l’on résume trop brièvement par «le sexe».

Du Dom Juan au «prédateur sexuel»

Mieux vaudrait ici parler d’«assuétude à la sexualité» et d’emblée, préciser que sur ce thème l’éventail des comportements «anormaux» est vaste. Il va de la multiplication (parfois spectaculaire) du nombre de partenaires consentant(e)s) jusqu’à différents actes pratiqués sous la contrainte; des actes pouvant, de ce fait, être qualifiés d’agressions sexuelles voire de viols. On peut le dire autrement: du mythique Dom Juan au «prédateur sexuel» à enfermer et/ou castrer.  

Au-delà des apparences et quelles que soient les conséquences de leurs actes, il faut avant toute chose considérer les personnes «dépendantes sexuelles» comme des personnes qui souffrent; du moins est-ce le point des vue des spécialistes de l’addiction. 

Qui sont-elles? On peut ici se reporter à un travail mené par  le Pr Florence Thibaut (service de psychiatrie CHU de Rouen) chercheuse à l'Inserm. Selon elle, cette pathologie affecterait entre 3% et 6% de la population (sexuellement active) et concernerait des hommes dans 80% des cas.

Elle se caractérise par une «fréquence excessive, non contrôlée et croissante, du comportement sexuel qui persiste en dépit des conséquences négatives possibles», étant bien entendu que les pratiques sexuelles sont, du moins en général, «conventionnelles». On n’est donc pas là dans le champ des paraphilies, ces «déviances» ou «perversions» comme l'exhibitionnisme, le fétichisme, ou le voyeurisme.

Fréquence et souffrance

«Pour parler d’addiction, il faut qu’il y ait fréquence et souffrance, résume pour sa part le Dr Jean-Claude Matysiak psychiatre et chef de service de la consultation d’addictologie du centre hospitalier de Villeneuves-Saint-Georges. C’est un peu comme les problèmes d’alimentation. Certains sont capables de faire des excès sans être malades. Il y a addiction quand la vie de l’individu est centrée sur le sexe aux dépens du reste. Il peut souffrir simplement de la quantité comme de la qualité.»

Selon lui,  il n’y a pas de différences entre les hommes et les femmes.  «Les deux souffrent dans les mêmes conditions, explique-t-il. Il peut s’agir de la répétition de relations sexuelles avec des partenaires différents comme d’une activité masturbatoire compulsive devant des images pornographiques. Il n’y a pas à ici à mon sens de liens directs avec le pouvoir; c’est plutôt une question de personnalités dépendantes. Elles ont un besoin commun de s’affirmer, une quête frénétique d’identité, qu’elles peuvent rechercher dans la conquête du pouvoir ou la multiplication des aventures sexuelles.»

S’intéresser à la bibliographie sur ce sujet, c’est découvrir que le domaine de la dépendance sexuelle est à la fois vaste et mouvant, objet de querelles de chapelles. Selon les spécialistes il englobe ou non,  l’«hypersexualité», les «comportements sexuels compulsifs» ou les «troubles du contrôle des impulsions sexuelles». «Pour ma part, j'aurais plutôt tendance à situer l'hypersexualité à la lisière du monde des addictions, associant une forme de dépendance comportementale, de troubles de l'humeur et de dépendance affective», explique le Dr Willian Lowenstein, directeur de la clinique spécialisée Montevideo (Boulogne).

D'autres vont jusqu’à intégrer à cette entité des éléments aussi hétérogènes que la masturbation compulsive, la dépendance à des drogues illicites ou à des accessoires spécifiques, le sexe anonyme, payant ou intrusif (abus de position sociale...). Peut aussi s'y ajouter la dépendance à des formes anonymes du désir sexuel qu'il s'agisse de pornographie, de sexualité par téléphone ou de «cybersexe» (qui concernerait entre 6% à 9% des hommes internautes qui y consacreraient plus de 11 heures hebdomadaires).

Comment poser le diagnostic?

En toute hypothèse une chose est certaine: il existe de nombreux points communs avec les autres formes d'addiction.

C’est l’impossibilité, quoiqu’il puisse en coûter, de résister à ses pulsions sexuelles, c’est l’escalade dans la «sévérité» des activités sexuelles. C’est encore l’accroissement du temps consacré aux «préoccupations» de nature sexuelle, mais aussi et surtout les échecs répétés des tentatives d’autocontrôle et la persistance des comportements en dépit des risques (infectieux, judiciaires) et des conséquences (divorce, perte d'emploi); le tout possiblement associé à un syndrome de sevrage (dépression, anxiété, tentatives de suicide, sentiment de culpabilité). Les spécialistes observent aussi fréquemment une association avec d'autres addictions (alcool ou psychotropes, travail, etc.).

Porter le diagnostic d’addiction au sexe? Cela impose bien évidemment de disposer de nombreux éléments sur le comportement de la personne. La question s’était posée au moment de l’affaire Tiger Woods. On s’était alors demandé si le «golfeur pour dames» présentait, ou non, sur les greens ou ailleurs, au moins deux des cinq caractéristiques suivantes que réclame (selon certains manuels psychiatriques) un tel diagnostic:

  • 1•  la drague compulsive avec partenaires multiples (maîtrise de l'anxiété et de l'estime de soi);
  • 2 • la fixation amoureuse compulsive sur un(e) ou des partenaires inaccessibles (objet d'amour hyper idéalisé);
  • 3•  les rapports amoureux compulsifs multiples (recherche d'une intensité des sentiments dans une nouvelle aventure);
  • 4•  les rapports sexuels compulsifs insatisfaisants;
  • 5•  l'auto-érotisme compulsif avec masturbations à la fois répétées (de 5 à 15 par jour) et frénétiques (entraînant parfois fatigue et blessures).

Certains estiment que cette forme bien particulière de dépendance est, sur le fond, la cousine d’une autre affection également très handicapante: les troubles obsessionnels compulsifs (TOC), l'obsession se focalisant ici sur la recherche d'un partenaire sexuel, d'un lieu approprié pour engager des relations sexuelles etc.

Ceci incite à préconiser de traiter «l'hypersexualité» comme les TOC et ce au moyen de médicaments psychotropes antidépresseurs ou anxiolytiques. D’autres inclinent à préférer la thérapie comportementale. Tout en prononçant publiquement un acte de repentir, c’est le choix qu’avait fait  Tiger Woods en s’adressant  à un célèbre établissement: «Pine Grove; Behavioral Health and Addiction Services» d’Hattiesburg (Mississippi).

Reste, dans tous les cas, l’essentiel après la découverte publique de l’existence d’un passage à l’acte compulsif réalisé avec violence et sous la contrainte: la prévention des actes –contre lui-même cette fois– que celui qui souffre serait susceptible de commettre.   

Jean-Yves Nau