Culture

L'Eurovision, le vrai visage de l'Europe culturelle

Simon Doonan, mis à jour le 14.05.2011 à 13 h 02

Le concours de l'Eurovision prouve que les Européens sont tout aussi tartignolles que les Américains.

Concours de l'Eurovision 2010 à Oslo, REUTERS/Bob Strong

Concours de l'Eurovision 2010 à Oslo, REUTERS/Bob Strong

Vous, les Américains, avez toujours eu une relation masochiste avec l'Europe. Vous rampez devant toute personne avec un accent anglais, qu'importe si elle a des dents pourries. Quand des froggies écrivent des livres condescendants pour montrer combien elles sont plus élégantes, minces et cultivées que les gonzesses américaines (French Women Don't Get Fat [Ces Françaises qui ne grossissent pas], etc.), vous, les Américains, vous vous jetez dessus comme la misère sur le monde, et vous vous flagellez d'une obscure francophilie .

Vous, les Yankees, prêtez le flanc à cette légende qui fait de l'Europe l'antidote contre la vulgarité du matérialisme américain. Et c'est ainsi que vous éprouvez souvent d'étranges «réveils spirituels» quand vous partez là-bas en vacances. De retour chez vous, vous écrivez d'affreux bouquins New Age racontant ce que ça fait d'avoir sa mozzarella pressée par un Toscan velu.

Le récent mariage royal a été l'occasion d'une nouvelle vague de mortification-oh-comme-ils-sont-tellement-plus-classes-que-nous, ici, aux États-Unis. Pour avoir grandi dans une ville anglaise merdique et fourrée de skinheads, et pour avoir passé mes vacances d'été dans une Irlande du Nord déchirée par la guerre, je n'ai jamais compris d'où venait cet élan d'euro-fétichisme. Et en scrutant l'horizon pour montrer aux habitants de mon pays d'adoption que les Européens sont tout aussi déprimants et gras de la couenne qu'eux, j'ai vraiment touché le gros lot: le 56ème concours Eurovision de la chanson a lieu ce samedi 14 mai.

American Idol à la sauce roumaine

Une fois par an, le bon peuple d'Europe arrête les beuveries, le trafic sexuel et les meurtres en série; il s'affale devant la télé; et regarde plus de 40 pays ferrailler pour la palme du meilleur numéro pop de l'année. Une sorte d'American Idol, à la sauce roumaine.

J'ai des souvenirs très nets des premiers Eurovisions regardés en compagnie de ma tante aveugle, Phyllis, au début des années 1960. Phyllis, qui vivait dans une mansarde sans fenêtres en haut du foyer familial, semblait se délecter de la débilité du programme. Simon Cowell avant l'heure, Tata P. critiquait chaque performance avec minutie. Mais à l'inverse de Cowell, elle ne servait pas de mots, mais de son visage. Phyllis, dois-je préciser, était privée de globes oculaires, mais possédait un répertoire complet et très démonstratif d'expressions faciales. Involontairement, elle se mettait à grimacer comme une gargouille dès que les candidats entonnaient leurs tambouilles popo-folklorico-neuneus, à grands coups de tyroliennes et de flonflons. Vous pouviez toujours compter sur elle pour un arbitrage judicieux. Plus la rengaine était horrible, plus son rictus tenait du kabuki.

Échauffez vos muscles faciaux! Si, samedi, vous arrivez à supporter les trois heures et plus que dure ce calvaire (vous pouvez le regarder sur le site de l'Eurovision ), je vous garantis que, d'ici la fin de la soirée, toutes les idées que vous vous faites de la supériorité européenne s'effondreront à vos chevilles comme un pantalon mité.

Pour vous donner un avant-goût du délire fabuleusement tape-à-l’œil qui vous attend, je vous conseille de regarder ces quelques clips historiques de l'Eurovision, en commençant par mon préféré, Verka Serduchka, l'interstellaire hermaphrodite ukrainien, arrivé deuxième en 2007 avec une chanson intitulée «Dancing Lasha Tumbai.»

Deux ans plus tard, la victoire est revenue à la Norvège et à un chamallow poupin quasi-pornographique nommé Alexander Rybak, qui jouait du crin-crin tout en poussant la chansonnette au sujet d'un ensorcellement moyenâgeux. 

Remarquez que les 28 millions de vues YouTube dont Rybak peut s'enorgueillir sur ce seul clip représentent la somme des habitants de la Biélorussie, de la Bulgarie, de la Lettonie et de l’Irlande. Où-est-ce que je veux en venir? Je tiens simplement à souligner que l'Eurovision n'a rien d'une cour des miracles de seconde zone: des tonnes d'euro-couillons soumettent quotidiennement leurs tympans et leurs esprits à ce genre d'hymnes crypto-pop.

Tout cela remonte à Abba: Agnetha Faltskog, Bjorn Ulvaeus, Benny Andersson, et Anni-Frid «Frida» forment la glorieuse soupe primitive d'où sont sortis tous les Eurovisionneux ultérieurs. Ils ont accédé à une célébrité mondiale en gagnant l'Eurovision 1974, avec un «Waterloo», dirigé par un type déguisé en Napoléon.

En broutant sans fin ces clips YouTube, on ne peut échapper à la ressemblance entre la philosophie de l'Eurovision et la très honorable Lady Gaga. Tout au long de l'ascension de Sa Seigneurie, j'ai régulièrement été frappé par le prodigieux avant-gardisme eurovisionnaire de ses costumes. En plus de sa scénographie, les paroles simplistes et désarticulées de Gaga – «Rah-rah-ah-ah-ah Ro-mah-ro-mah-mah Gaga-ooh-la-la» – suggèrent également que la petite Stefani Joanne Angelina Germanotta s'est peut-être emballée sur une ou deux Eurovisions, pendant son enfance dans le Bronx. Si c'est le cas, tout ce que je peux dire, c'est bravo! Enfin, un Américain qui a regardé l'Europe et s'est rué directement sur le plateau de fromages, sans perdre son temps à la table de la culture élitiste.

Simon Doonan  

Traduit par Peggy Sastre

Simon Doonan
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