France

Haro sur le bling bling vroum vroum

Monique Dagnaud, mis à jour le 13.05.2011 à 17 h 01

Vouloir se rapprocher du peuple toujours davantage en communiquant, tout en affichant son appartenance à une élite qui étale sa richesse réelle ou supposée ne passe plus.

Dominique Strauss-Kahn et Anne Sinclair, à Paris, au Sénat, en 2010

Dominique Strauss-Kahn et Anne Sinclair, à Paris, au Sénat, en 2010

Mourir de honte (ou de rire) pour une Porsche Panamera. On en est là. Cette fameuse voiture, qui n’appartient même pas à Dominique Strauss-Kahn, mais à un de ses très judicieux conseillers en communication — ou presque, sera-t-elle un tatouage indélébile, comme le fut le Fouquet’s pour Nicolas Sarkozy?

La voiture circule dans les têtes. L’étalage de la richesse est perçu comme une agression pour une partie sans cesse plus large des Français. Mais, bien davantage, sous le slogan de la «Porsche tranquille», ce carrosse des temps modernes déclenche une avalanche de rires et de plaisanteries.

Le noyau idéologique des populismes (de droite ou de gauche), c’est la dichotomie verticale entre peuple et élite: «Un peuple considéré comme une entité largement homogène , imprégné de stéréotypes  à connotation moralisatrice (“le petit homme”, la “majorité silencieuse”, etc) et qui se démarque de l’élite “assoiffée de pouvoir”, “hautaine” et “corrompue” de l’establishment, de la classe politique», rappelle une note de la Fondation Friedrich-Ebert-Stiftung (Populisme de droite en Europe: phénomène passager ou transition vers un courant politique dominant). Mais quelle fraction de l’élite est-elle mise au banc des accusées?

L’ire populaire épargne la richesse installée, celle des grandes familles industrielles ou des notables, qui, au fil des ans, ont conquis une respectabilité, dont la vie confortable se déroule dans la discrétion, et dont le destin semble intimement lié avec celui du pays. Ce qui révolte c’est l’opulence souvent démesurée, fraichement acquise par le levier de la finance et des médias et, plus généralement, de l'économie mondialisée.

La notoriété unifie l'élite

La violence anti-élite cible donc ces nouveaux seigneurs du capitalisme, ceux qui occupent le sommet des entreprises du CAC40, et, dans leur sillage,  tout un ensemble de visages aperçus régulièrement dans les écrans et qui semblent, par leur position –stars de la politique ou de la communication—, vivre dans leur proximité. C’est la visibilité dans les médias qui unifie ce monde. «Peu importe que (ces élites) viennent des affaires, de la politique ou du spectacle, l’essentiel est dans la notoriété qui les rassemble et qui les met à part des autres», écrit Marcel Gauchet (People, Visibles et invisibles, Le Débat, n° 160, mai-août 2010).

L’emblème de ce microcosme, c’est le comportement et la consommation ostentatoires, qui se déclinent dans les pages des magazines: photos des innombrables soirées de spectacles et de galas où les people sont invités, clichés des vacances et bien davantage des maisons de vacances (ou des yachts). Beaucoup des magazines font des photos des «beautiful people» leur fond de commerce, et même les magazines dits sérieux s’y sont mis.

Cette exposition (partielle) de la vie des puissants s’abrite de l’argumentaire démocratique, l’exigence de transparence, un diktat jamais éloigné de l’excitation voyeuriste; il nourrit naturellement fantasmes et commérages.

Cette visibilité du monde dirigeant multiplie les facettes puisqu’elle entremêle allègrement trois aspects: la communication dans le cadre professionnel, les stratégies d’images et la part que l’impétrant  accepte de dévoiler de sa vie privée, les photos volées –ce qui  n’est pas maîtrisé. Dans ce maelstrom, identité publique et identité privée, souvent, se croisent et parfois finissent par se confondre.

Les élus politiques, en particulier, n’hésitent pas à se mettre en scène pour souligner leur proximité avec les individus «ordinaires», pour s’humaniser, comme si celle-ci correspondait à une demande de l’électeur.

Transparence sur papier glacée

Ainsi, rien des péripéties amoureuses de Nicolas Sarkozy ne nous aura été épargné. Ainsi, nous avons appris, par un documentaire ad hoc, que Dominique Strauss-Kahn défroisse ses pantalons en les mettant dans la vapeur au-dessus d’une baignoire. Ainsi, grâce aux interviews de Carla Bruni et grâce au blog de Anne Sinclair commentant au quotidien l’actualité planétaire, un lien de familiarité se tisse avec nos dirigeants.

Un lien né d’un contact plutôt que d’un contenu,  puisque, par un art consommé du lisse, aucun des propos de l’une ou de l’autre ne peut être tenu pour «inattendu» ou dérangeant.

On peut s’interroger sur la portée réelle de ce mode de communication. N’y a-t-il pas entrechoc entre l’image d’un entre-soi des sphères du pouvoir et l’image d’authenticité et de banalité qu’elles s’emploient à distiller. Le spectateur de cette comédie médiatique est-il dupe, alors que par ailleurs ces élites, par leurs décisions, ou absence de décision,  semblent souvent impuissantes à réguler la marche du monde, ou peu habitées par une réflexion sur l’intérêt général.

Cette visibilité à double entrée – l’inaccessibilité, d’une part,  et la proximité - une ressemblance médiatique qui «ne cultive la similitude que pour accroître l’étrangeté», comme le dit Marcel Gauchet-, de l’autre, intensifie  sûrement  la suspicion. Dans ce climat, l’affichage inopiné d’un rapport décomplexé à l’argent ruine tous les efforts pour se proclamer proche des gens…

Les gens, mais que pensent-ils vraiment? Ils s’esclaffent. Rien ne leur échappe de ces constructions sophistiquées des conseillers en communication, ils savent bien que paroles et apparitions publiques sont savamment pesées. Et il y a encore plus matière à rire quand,  par étourderie, un dirigeant  s’abandonne et, oubliant toute précaution,  montre un vrai pan de sa vraie vie.

Personne n’imaginait que DSK roulait en Clio, mais qu’il n’ait pas anticipé sur le spectacle produit par ce bolide de luxe, voilà qui est cocasse. Dans l’enquête ethnographique qu’il effectua sur la culture du pauvre (1957) au Royaume-Uni, le sociologue Richard Hoggart note que les classes populaires «ne lisent la publicité que d’un œil, ne lui prêtant qu’une attention oblique, ce qui contribue à stériliser les aspects les plus virulents du message».

Le peuple, encore le peuple, toujours le peuple

Et parlant de la presse populaire de l’autre côté de la Manche, il décrit un public qui s’en divertit sans ignorer que le contenu est du «baratin», «facile à lire», qui leur est destiné  et dont ils ne tiennent pas compte dans leurs choix électoraux –qui se construisent sur d’autres critères. Les classes populaires n’en veulent même pas aux magnats de la presse de s’enrichir en leur servant un tel brouet, ni aux éditorialistes de vouloir les influencer, elles leur souhaitent «bonne chance» et s’en amusent.  Avec le recul, la classe ouvrière anglaise  se révèle post-moderne avant l’heure.

Aujourd’hui la réflexion fleurit sur le populisme, une notion qui ne peut se réduire à l’anti-élitisme et qui inclut de multiples autres aspects.  Les spécialistes de l’extrême droite contemporaine mettent en avant la rhétorique idéologique (appel à l’identité nationale, xénophobie), insistent sur la psychologie  du sentiment de perte (d’un patrimoine matériel ou immatériel comme le suggère Dominique Reynié dans son livre «Populisme, la pente fatale»),  et désignent l’adhésion  à  une organisation politique autoritaire. Tout le monde s’intéresse à ce que pense et ressent le peuple, ce vaste ensemble composite  mêlant des laissés-pour-compte et des individus modestes, tant ses choix déterminent l’issue des scrutins électoraux.

Gauche et droite sont obsédées par cette question. Or, par delà le populisme, l’attitude critique contre les élites prospère sous d’autres formes: dans le web, par le biais d’une humeur contestataire qui use de l’hilarité et de l’esprit de dérision.

Sorte d’autodafé symbolique, ce déboulonnage des élites passe par des images détournées ou commentées dans des vidéos circulant dans les réseaux sociaux et les blogs. Contre les personnalités visibles qui monopolisent  les grands médias, s’élève, ainsi, dans l’underground du Web, une contestation jubilatoire.

Cet humour, qui essaime bien au-delà des milieux populaires, mérite autant l’attention que la rhétorique des partis populistes: d’ailleurs, il ne la nourrit pas ou peu, il en est même relativement déconnecté, et il déporterait plutôt l’électeur vers l’abstention.

Cette rébellion par les symboles, à l’aide de clichés volés et détournés, à l’aide de tags dont le sens s’effiloche et rebondit au fil de leur circulation virale, prend en revanche une importance grandissante dans le débat public. C’est en empruntant le chemin des frondes libertaires/populaires que cette désopilante Porsche pourrait apparaître comme un objet marqueur de l’époque: l’aspect mythologique l’emporte largement sur l’effet politique. 

Monique Dagnaud

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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