France

Procès Colonna: ces témoignages qui disculpent le berger corse

Bastien Bonnefous, mis à jour le 18.09.2013 à 16 h 39

La cour d'assises spéciale de Paris a entendu l'ensemble des témoins de l'assassinat du préfet Erignac. Aucun ne reconnaît Yvan Colonna.

La scène du crime du préfet Erignac, le 6 février 1998 à Ajaccio. REUTERS

La scène du crime du préfet Erignac, le 6 février 1998 à Ajaccio. REUTERS

Le 6 février 1998, le concert de musique classique auquel devait assister le préfet Erignac avec son épouse dans la salle municipale «Le Kalliste» à Ajaccio, était prévu à 21h. Mais la presse locale, faisant erreur, l'avait annoncé avec une demi-heure d'avance, à 20h30. Le préfet, lui, avait vérifié auprès des organisateurs et connaissait le bon horaire. Pas ses tueurs, ni la plupart des spectateurs.

Si bien que lorsque Claude Erignac remonte à pied, peu avant 21h, la rue du Colonel-Colonna-d'Ornano où se situe la salle, après avoir déposé son épouse et garé sa voiture, les quelque 300 personnes du public sont déjà entrées dans le théâtre. La rue, petite et sombre – c'est l'hiver – peu passante et sans boutiques, est donc relativement vide.

Il y aura moins d'une dizaine de témoins – directs et indirects – de l'assassinat du préfet, abattu de trois balles dans la nuque à une trentaine de mètres du théâtre, devant la façade d'un restaurant portant le même nom, «Le Kalliste», une des rares zones de la rue éclairée par les néons et les lumières de l'établissement aux vitres dépolies. Tous décrivent la présence de deux hommes autour du préfet. Tous sauf un, un homme décédé depuis et qui n'était pas présent rue du Colonel-Colonna-d'Ornano, mais plus bas, sur le cours Napoléon, et qui lui évoquera trois individus.

Le détail est capital, car lorsqu'en mai 1999, les membres du commando sont arrêtés, ils donnent un autre mode opératoire. En garde à vue, les conjurés passent aux aveux et placent trois hommes autour de Claude Erignac: Yvan Colonna, le tireur, Pierre Alessandri, en protection de Colonna, et Alain Ferrandi, le chef du commando. Didier Maranelli, lui, joue le rôle du guetteur, posté devant la préfecture et chargé de signaler aux autres le départ du couple Erignac en voiture. Enfin, Martin Ottaviani, le chauffeur, attend plus bas, sur le cours Napoléon, pour récupérer le commando et s'enfuir. Certains étaient grimés avec des perruques et des gants, selon leurs dires.

Du mardi 10 au jeudi 12 mai 2011, la cour d'assises spéciale de Paris, qui juge Yvan Colonna pour la troisième fois, a donc entendu ces témoins. S'ils parlent tous ou presque de deux hommes, leurs témoignages, plus ou moins précis, varient sur leurs descriptions et leurs positionnements. Des différences et des contradictions qui devraient amener la défense d'Yvan Colonna à demander à la cour un déplacement en Corse et une reconstitution précise sur place. Passage en revue des témoins principaux.

 Les témoins qui ont vu l'assassinat

Marie-Ange Contart, «le témoin n°1», le «témoin capital»

Marie-Ange Contart assassinat Erignac procès Colonna

Cliquez sur l'image pour l'agrandir

Cette jeune femme, grande et belle, âgée de 36 ans, remonte ce soir-là la rue en voiture. C'est sa mère Noëllie qui conduit la Peugeot 106 blanche, Marie-Ange, elle, est installée à l'avant sur le siège passager. Lorsque le véhicule s'engage dans la rue, mère et fille entendent des détonations. Elles croient sur le coup à des «pétards». «J'ai trouvé ça bizarre, ce n'était pas une heure pour faire péter des pétards», dira plus tard Marie-Ange Contart aux enquêteurs. D'autant que le témoin, alors âgée de 23 ans, remarque sur le trottoir à sa droite un homme posté quelques mètres en retrait du restaurant Kalliste. Elle le décrit comme «brun», «25-30 ans», «1,75m», les cheveux «courts mais pas rasés» et avec des «gants de cuir noir, style gants de moto». Elle n'y attache pas plus d'importance. Les détonations continuent, la voiture avance de quelques mètres et se retrouve à hauteur du restaurant.

Là, Marie-Ange Contart voit un second homme. Et celui-là, elle va bien le regarder. Parce qu'il a une arme à la main et est en train de «tirer par terre». Etrange car «en Corse, nous sommes plutôt habitués à voir des gens tirer en l'air», dira-t-elle aux policiers. Marie-Ange Contart ne le sait pas alors, mais elle assiste en direct à la mise à mort de Claude Erignac. Elle ne voit pas le corps du préfet, déjà allongé sur le trottoir, car une voiture garée devant le restaurant, le lui cache. Mais elle voit le tireur, le dévisage et croise même son regard. «Son regard, je m'en souviendrai toute ma vie», explique-t-elle pour la troisième fois à la cour d'assises.

Marie-Ange Contart, en 1998 et aujourd'hui encore, est croupière au casino d'Ajaccio. Un métier qui exige et développe un certain talent physionomiste. Et la description qu'elle va faire du tireur aux enquêteurs dès le 8 février 1998, le prouve. L'homme a les cheveux «blond cendrés s'approchant du châtain», la coupe «mi-longue, en dessous des oreilles». Il a «une petite tête», un «visage fin», des «petits yeux» avec des «grosses poches», un «regard perçant», une «bouche fine et étirée», des «sourcils bas et clairs, donnant l'impression d'une absence d'arcades», un «menton pointu vers le bas». Agé «entre 35 et 40 ans», il mesure «environ 1,70m», a un corps «sec, nerveux, mais en forme physiquement». Il ne porte ni gants, ni perruque selon elle.

Cette description permettra de réaliser rapidement un portrait-robot du suspect. Marie-Ange Contart, elle, devient le témoin privilégié des enquêteurs et la juge antiterroriste Laurence Le Vert chargée d’instruire l'affaire. Entre le 6 février 1998 et l'arrestation du commando le 21 mai 1999, elle sera d'ailleurs entendue huit fois dans le cadre de l'instruction.

C'est à partir de cette date que les choses semblent se gâter pour elle. Car lorsque les membres du groupe des «Anonymes» sont interpellés et que le portrait d'Yvan Colonna, en fuite, est diffusé dans les médias et placardé sur tous les murs de l'île, Marie-Ange Contart ne reconnaît personne. Ni Pierre Alessandri, ni Alain Ferrandi, censés pourtant se trouver près du préfet. Ni surtout Yvan Colonna. «Je me suis dit que ce n'est pas l'homme que j'avais vu», explique-t-elle à la cour, ajoutant aussitôt qu'elle a eu alors «l'impression de dire ce qu'il ne fallait pas dire».

De témoin privilégié, la jeune femme devient un témoin pestiféré. «Les policiers sont devenus plus agressifs avec moi, j'ai la certitude que mon appartement a été visité deux fois, que mon téléphone a été placé sur écoutes, que j'ai été suivie», raconte-t-elle. Preuve de sa mise à l'écart de l'enquête, Marie-Ange Contart ne sera pas confrontée aux membres du commando en mai 1999, ni à Yvan Colonna lorsque le berger de Cargèse sera arrêté en juillet 2003.

Devant la cour d'assises spéciale de Paris, la partie civile et l'accusation ont toutes les deux tenté de mettre le témoin en difficulté. D'abord par Me Yves Baudelot, avocat de la famille Erignac, qui reproche à Marie-Ange Contart son peu d'empressement à collaborer sur la fin à l'enquête. «Je vous dis ce que j'ai vu, lui répond-elle. Elle ajoute :

«Vous savez, être le témoin n°1, c'est très lourd. Etre convoquée et reconvoquée pendant des heures et des heures, répondre toujours aux mêmes questions, même s'il s'agit de la mort d'un homme, il s'agit aussi de ma vie. Je ne craignais pas des menaces, la Corse entière s'était retournée contre les assassins et avait condamné le crime. Je n'avais pas peur, mais toute la Corse était au courant que c'était moi qui avait vu le tireur. Je suis une personne discrète et là, toute la Corse avait ses yeux sur moi».

Ensuite avec l'avocat général Annie Grenier qui reprend le portrait-robot établi par Marie-Ange Contart et essaie de lui faire dire qu'orné d'une perruque blonde, le visage d'Yvan Colonna pourrait lui correspondre. «Excusez-moi, mais je vois ici un autre homme qui ressemble à cette description», rétorque le témoin. Et Marie-Ange Contart de désigner du doigt le juge assesseur, lui aussi les cheveux blonds et les traits fins. Le magistrat, gêné, ne peut réprimer un sourire. Des applaudissements éclatent dans la salle, du côté des proches et des amis d'Yvan Colonna.

Me Antoine Sollacaro, un des avocats de la défense, en profite alors pour enfoncer le coin. «Regardez Yvan Colonna, est-ce l'homme que vous avez vu», demande-t-il à Marie-Ange Contart. «J'ai toujours été formelle, ce n'est pas Yvan Colonna que j'ai vu ce soir-là, ce n'est pas lui», répond-elle.

Joseph Colombani

Joseph Colombani assassinat Erignac procès Colonna

Cliquez sur l'image pour l'agrandir

Ce monsieur élégant de 63 ans, au ton suave et un brin verbeux, était un proche du couple Erignac. Ancien inspecteur général à la collectivité territoriale de Corse, il était également le co-fondateur de l'association «Musique en Corse», celle-là même qui organisait le concert le soir de l'assassinat. C'est lui d'ailleurs qui avait invité le préfet. Lui aussi qui avait accueilli son épouse et lui enfin qui avait attendu devant le théâtre l'arrivée de Claude Erignac.

Il est venu une nouvelle fois à la barre raconter cette «sinistre soirée» «gravée dans (sa) mémoire». Ce soir-là, Joseph Colombani, posté à une trentaine de mètres du lieu du crime, voit un homme «remonter à pied la rue du Colonel-Colonna-d'Ornano». Sur le coup, il ne reconnaît pas le préfet Erignac. Soudain, alors que cette silhouette arrive à la hauteur du restaurant situé en contre-bas, il entend «une détonation».

D'une traite, Joseph Colombani dit la suite:

«J'ai vu alors deux hommes qui se faisaient face. Un homme tournait le dos à la rue et j'ai vu l'autre homme qui était Claude Erignac pivoter sur sa droite, se pencher en avant, à angle droit et se diriger vers l'impasse (qui jouxte le restaurant – NDLR). Il a disparu à mes yeux. Cet espace était éclairé par les lumières du restaurant. J'ai entendu une autre détonation et vu un gros panache de fumée dans la lumière des néons. Claude Erignac est sorti de ce panache, toujours courbé en avant. Il a avancé. Un autre homme a surgi derrière lui de l'impasse. Troisième détonation, le préfet s'est effondré. Les deux hommes se sont rapprochés de lui. Le premier s'est positionné contre la façade du restaurant, un peu en arrière, le second est venu au dessus du préfet à terre, il a tendu le bras et tiré par deux fois. Puis les deux hommes ont reculé en regardant à droite et à gauche. J'ai vu celui qui avait tiré faire un geste ample et rapide du bras, comme s'il jetait quelque chose (l'arme du crime, qui sera retrouvée sur place -NDLR). Ils se sont alors retournés puis dirigés vers le cours Napoléon où ils ont tourné sur leur gauche.»

Joseph Colombani est, de tous les témoins, le seul à avoir vu l'assassinat dans son ensemble. Il désigne donc deux hommes seulement autour du préfet. Deux hommes qu'il n'a pas vus précisément, mais dont il donne une description. Le premier était vêtu d'une «sorte de parka canadienne», il avait «les cheveux mi-longs, foncés, qui dépassaient des oreilles et qui avaient l'air naturel». L'autre, le tireur, portait «une parka genre doudoune, assez longue». Sur sa tête, il avait «un couvre-chef, une sorte de casquette de marin foncée». L'homme, «à la stature imposante, athlétique», avait «un visage bien rempli» et était «assez grand», «entre 1,80m et 1,90m». Des profils qui ne cadrent pas vraiment avec les deux hommes décrits par Marie-Ange Contart.

Mais comme la croupière de casino, Joseph Colombani n'a jamais reconnu Yvan Colonna comme étant le tireur. Devant la cour, il a répété que lorsqu'il a vu, pour la première fois, la visage du berger à la télévision, «ça ne (lui) a rien fait, il n'y a pas eu de déclic». «Lorsque je vois Yvan Colonna, je n'ai pas l'impression de reconnaître l'homme que j'ai vu ce soir-là abattre Claude Erignac», dit-il à quelques mètres de l'accusé, mais aussi de la veuve du préfet qui ne lance pas un regard à son ancien ami.

Les témoins indirects de l'assassinat

Carole Battesti

Cette employée de l'Office des Transports de Corse, âgée de 51 ans, allait au concert ce soir-là. Après avoir garé sa voiture près de l'impasse qui borde le restaurant Kalliste, elle a aperçu «deux hommes qui attendaient sur le trottoir». Des hommes de «(sa) génération» - elle avait alors 38 ans – et qui se sont «reculés d'un pas» quand elle est passée près d'eux. Elle n'a jamais pu les décrire précisément parce qu'elle «ne soutient jamais le regard, surtout celui des hommes», explique-t-elle à la cour.

Mais elle aussi se souvient que lorsque plus d'un an plus tard, elle a vu le visage d'Yvan Colonna dans les journaux, elle a eu «un petit choc de surprise» parce que ce visage ne lui «disait rien». «Mes collègues se sont même moqués de moi parce que ça faisait des mois que je leur disais que j'avais vu les tueurs du préfet», raconte-t-elle.

Paule Frassati

Paule Frassati assassinat Erignac procès Colonna

Cliquez sur l'image pour l'agrandir

Cette dame de 69 ans a bien connu Yvan Colonna... adolescent. Retraitée de l'enseignement, elle a été son professeur d'anglais au lycée. Le 6 février 1998, cette habituée des concerts de l'association «Musique en Corse» se rendait au Kalliste assister au récital classique. Elle était en retard. Garée dans une rue située en face du théâtre, perpendiculaire à la rue du Colonel-Colonna-d'Ornano, elle dit avoir aperçu à son coin un homme qui «s'est jeté dans l'ombre» à son approche. «Tout d'un coup, il a fait demi-tour sur lui-même, en parlant dans un talkie-walkie ou un téléphone», se souvient-elle. De «taille moyenne», il portait «un jean et un blouson». Ses cheveux, surtout, l'ont frappée. «Ils étaient longs à une époque où tous avaient les cheveux tondus.» Alors, quand quelques heures plus tard, Paule Frassati entendit la nouvelle de l'assassinat à la radio, elle repensa à cet homme et se dit «celui-là, il avait une perruque».

Martine Poli

Cette femme aux longs cheveux noirs et à la voix aigüe assistait ce soir-là Joseph Colombani à l'entrée du théâtre. Elle faisait entrer le public et le placer, faisant la navette entre la salle et le hall. Mais si elle se souvient d'une «masse à terre» dans la rue – le corps du préfet – et de «deux individus au-dessus», elle ne livre pas la même chronologie des tirs ni les mêmes détails vestimentaires que le haut fonctionnaire.

Elle décrit deux hommes «de taille moyenne» dont l'un était «plus corpulent» que l'autre. L'un portait «un jean de couleur bleu», l'autre «un sweet de couleur rose», mais elle ne sait dire lequel était le tireur. Elle n'évoque ni doudoune, ni canadienne, ni casquette.

Cédric Leprevost

L'homme aux faux airs de Hugh Grant, violoncelliste de profession et vivant en Corse depuis peu, se rendait au concert ce soir-là. Comme d'autres, il a remonté à pied la rue du Colonel-Colonna-d'Ornano et vu «deux hommes» aux regards tellement «bizarres» qu'il a préféré «changer de trottoir». L'un portait «une casquette bleu-marine» et mesurait «1,75m, 1,80 m». L'autre avait «une veste épaisse» qu'il croit «beige». Si les années passant, le  trentenaire n'a pas vraiment retrouvé la mémoire, il a eu «un choc» après avoir pris connaissance du témoignage de Marie-Ange Contart lors du procès de 2009. «J'ai eu un flash et quand j'ai lu dans la presse sa description du tireur, j'ai revu l'homme que j'ai croisé ce soir-là», déclare-t-il désormais à la cour, treize ans plus tard. Avant d'ajouter : «je n'ai jamais vu Yvan Colonna, hormis ici aux assises».

Le témoin «farfelu»

Romain C.

Ce jeune homme n'est pas venu au troisième procès d'Yvan Colonna. En 1998, pourtant, il avait eu beaucoup de choses à dire. Posté à l'entrée du théâtre, l'adolescent de 17 ans qu'il était alors, avait affirmé aux enquêteurs que les assassins du préfet Erignac étaient «deux jeunes arabes». Il en était certain, il les avait vus. En revanche, il avait confondu le corps de Claude Erignac avec un «sac poubelle» et avait cru que les deux jeunes «tiraient (dessus) avec un pistolet à billes».

A lire ses dépositions devant la police, on se demande si ce témoin ne faisait pas une fixation sur les maghrébins ainsi que sur les vêtements de marque Schott. Selon lui, le premier homme était «assez grand» et avait «une ossature semblable à celles des arabes» (sic). Agé «au plus de 21 ans», il portait un «sweet Schott» et avait les cheveux «courts». L'autre, lui, avait choisi le «blouson Schott», un beau modèle d'une valeur de «1000-1500 francs». Et lui était «bien coiffé comme de nombreux arabes à Ajaccio»...

Lors du premier procès en 2007, Romain C. était venu, mal à l'aise, expliquer à la barre que «c'était il y a dix ans» et que «c'était le témoignage d'un adolescent». Un témoignage «farfelu» selon la défense et «à prendre avec la plus grande réserve» pour l'accusation en 2009. Sauf que c'est sa version qui avait d'emblée lancé les enquêteurs sur une «piste maghrébine» et provoqué l'arrestation de deux jeunes dans les heures qui ont suivi l'assassinat. Deux jeunes qui durent leur mise hors de cause à Marie-Ange Contart et à son témoignage modèle de précision.

Bastien Bonnefous

Bastien Bonnefous
Bastien Bonnefous (65 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte