La France malade de sa désindustrialisation
Les politiques veulent corriger les inégalités par la fiscalité, mais taxer les riches provoque l'exode de capitaux indispensables, aider les travailleurs pauvres ne manque pas d'effet pervers et creuse les déficits. La redistribution n'est qu'un pis-aller.
- Un bâtiment désaffecté / Stéphane333 via Flickr CC License by -
Bouclier, ISF, RSA, TVA «sociale»... La campagne présidentielle ne semble s'intéresser qu'à un seul sujet: la fiscalité.
Taxer ces riches qui gagnent «scandaleusement trop». Punir ces pauvres qui somnolent dans l'«assistanat».
La «redistribution» des richesses focalise l'attention car elle satisfait aux débilitantes exigences des débats politiques français: être facile, polémique et sans fin.
Nous y sommes. Mais non contente de cela, la classe politique en rajoute. Comme le curseur est toujours, soit trop à droite, soit trop à gauche, les positions se sont radicalisées à l'extrême jusqu'à la caricature. Et pointe une gauche de l'envie. Et revoilà une droite de l'égoïsme.
Pourquoi la France est-elle touchée?
Il serait temps de quitter la seule distribution des salaires et de remonter d'un cran, à ce que les économistes nomment la formation des salaires.
Pourquoi en effet cette polarisation entre une élite si bien payée et une masse de plus en plus grosse de bas salaires? Le sujet fait l'objet de mille rapports et il y a beaucoup de causes à cette atrophie des classes moyennes. Mais le fait que l'Allemagne et l'Europe du Nord échappent à ces polémiques amène à penser que ce creusement inégalitaire a quelque chose à voir avec la désindustrialisation de la France.
André Gauron, ancien directeur de cabinet du ministre Pierre Bérégovoy, apporte de très stimulants arguments à cette thèse dans les Cahier Lasaire (n°42). Laboratoire de recherche, Lasaire regroupe des économistes, des dirigeants d'entreprise et des syndicalistes.
Le déclin de l'industrie française est désormais bien connu: en dix ans, de 1999 à 2008, la part du secteur manufacturier rétrécit de 22% de la valeur ajoutée à 16%. Mais la réalité est mieux dite quand on souligne qu'en cumul, cette même valeur ajoutée industrielle ne gagne que 4,3% en France en dix ans contre 16,5% en Allemagne, quand les marges chutent de 5,4% contre un gain de 9,5% outre-Rhin, quand la R&D ne pèse que 6,6% du PIB contre 9,9% en Allemagne.
La mondialisation et la Chine représentaient une rude épreuve, mais le déclin n'était pas inéluctable, selon André Gauron. Il relève d'un choix délibéré.
Après les «échecs de la politique industrielle» des années 1980, la France a jugé que l'avenir était aux services et à la finance. Tandis qu'en façade elle «encense le modèle allemand», elle opte, dans les faits, pour le modèle anglo-saxon.
Un consensus se fait autour de l'idée que l'emploi et l'innovation se déplacent inéluctablement vers les services. D'où une vraie politique industrielle, implicite et à l'envers: le «détricotage systématique».
L'auteur cite le Grenelle de l'environnement qui a offert une rente aux exploitants des énergies solaires en espérant que la création d'un marché aval conduirait à des investissements industriels en amont. Echec total. Il cite l'exonération des charges sur les bas salaires qui a principalement aidé le secteur tertiaire, la grande distribution, les restaurants... autant de métiers protégés de la concurrence internationale.
Patrick Artus de Natixis vient en renfort. Il le relevait en décembre 2009: en France, les salaires annuels par tête sont les plus élevés dans les services financiers (47.000 euros en 2008) alors que l'industrie est délaissée (36.000 euros), comme aux Etats-Unis mais à l'inverse de l'Allemagne où les feuilles de paie restent les meilleures dans le secteur manufacturier (47.000 euros) contre 35.000 dans la banque (1).
Les effets pervers de la fiscalité
Conséquences de ce choix anti-industriel sur les inégalités: la France a conservé plus d'emplois peu qualifiés que le reste de l'Union, mais créé beaucoup moins d'emplois «intermédiaires» (0,8% contre 2,9% de 1996 à 2005).
La bipolarisation entre hauts et bas revenus est à l'oeuvre. Il ne faut pas s'en étonner, nous construisons un modèle d'emplois à l'anglo-saxonne, conformément à notre choix politique.
La fiscalité vient ex post tenter de corriger cet état de fait, mais avec tous les défauts inhérents: taxer les riches provoque l'exode de capitaux indispensables, aider les travailleurs pauvres ne manque pas d'effet pervers et creuse les déficits. La redistribution n'est qu'un pis-aller.
Soutenir l'industrie ne suffira pas à ressouder l'éventail des salaires, mais c'est prendre le problème à la racine. La France n'échappera à ces polémiques politiciennes autour de l'ISF et du RSA que si elle opte sérieusement pour un compromis sur le partage de la productivité à l'allemande avec les syndicats et si elle vire de bord en cessant de défendre les services aux dépens de l'industrie et le consommateur aux dépens du producteur. Voilà les deux sujets dont les candidats devraient parler.
Eric Le Boucher
Chronique également parue dans Les Echos
(1) «Flash Economie», Patrick Artus, 2 décembre 2009 Retourner à l'article
Mis à jour le 16/05/2011 à 9h25














































M. Ferrand nous dit que l'on doit se tourner vers "une stratégie de compétitivité - qualité". Comme si la Chine ne pouvait pas faire de la qualité...
http://www.tnova.fr/note/face-la-d-sertification-industrielle-investir-dans-l-avenir
Nous avons aussi besoin d’entreprises rentables pour innover, investir, croitre, exporter. Un de nos plus gros problèmes est la très faible rentabilité de nos entreprises par rapport à celles des pays qui ont encore une industrie forte. Cette faible rentabilité est d’ailleurs une des causes profondes de leur difficulté à se financer. Le CAC 40 masque cette faiblesse réelle et grave du tissu industriel français.
Il est vrai qu’à « difficulté égale du poste », un cadre ayant fait de très bonnes études a en France un salaire sensiblement inférieur dans l’industrie que dans les services financiers, juridiques ou autres. C’est une grande faiblesse pour notre industrie. Une des raisons en est un égalitarisme mal pensé : dans une usine, les salaires de 80% des gens sont fixés par l’obligation d’être compétitif, et les salaires des autres sont plafonnés par le souci de ne pas avoir des écarts trop importants. Dans les services qui n’ont pas-encore-de concurrent chinois, cette contrainte disparaît. En Allemagne, le dialogue réel qui existe entre les partenaires sociaux permet d’aborder ces questions avec pragmatismes ; j’y ai vu des représentants syndicaux qui avaient le souci que les salaires des cadres d’un site industriel soient assez élevés pour leur éviter la tentation d’aller vers des métiers plus en vue, même s’ils sont en réalité probablement plus faciles. Que peuvent faire les pouvoirs publics : arrêter de distordre les choses en s’attaquant uniquement aux symptômes les uns après les autres dans un mouvement perpétuel et, enfin, promouvoir un environnement macro économique et culturel favorable à l’entreprise industrielle.
Inversement, la meilleure tenue des rémunérations dans la banque serait elle aussi la conséquence, et non la cause, de la prospérité relative du secteur.
Il doit y avoir plusieurs facteurs mais j'en citerai deux : pendant des décennies la France a taxé lourdement son industrie. Les automobiles et l'électronique étaient taxés à 33 % comme produit de luxe, les autoroutes payantes.
Tout cela a freiné le développement de notre marché intérieur, au plus grand profit de nos concurrents allemands et japonais.
Il va bientôt nous arriver la même chose dans le secteur des énergies renouvelables. On a encouragé leur développement pour la forme, en croyant que cela ne marcherait jamais, que c'était un doux rêve d'écolo.
Dés qu'on a vu que cela commençait à marcher, on a immédiatement décidé d'étouffer dans l'œuf le développement de ce nouveau secteur.
Les allemands ont-ils étouffés leur automobile, les japonais leur électronique dès qu'ils ont vu que leurs efforts pour les développer commençaient à porter leurs fruits ?
Ce sont des arbitrages froidement délibérés par les gouvernements qui se succèdent, au profit d'intérêts plus puissants comme ceux défendus par le lobby électronucléaire.
Cette manie d'étouffer tout secteur d'avenir en le taxant ou en le handicapant lourdement est toujours à l'œuvre aujourd'hui : taxes sur internet, sur les fréquences hertziennes, Hadopi...
La France ne s'en sort pas parce que ceux qui nous gouvernent ne veulent pas qu'elle s'en sorte.
Enfin, on ne peut pas ne pas parler des normes d'urbanisme malthusiennes, qui étouffent la demande intérieure en obligeant ceux qui parviennent à se loger à se saigner aux quatre veines pour payer des loyers ou des traites exorbitants.
Comment les secteurs d'avenir pourraient ils se développer alors que la population a à peine de quoi survivre ?
http://www.annales.org/gazette/2010/Gazette_59.pdf
Franck SHINKA
Et on s'inquiète que le pays se désindustrialise?