Culture

«Ulysse» mérite-t-il sa réputation?

Ron Rosenbaum, mis à jour le 15.05.2011 à 11 h 09

Non, à part un chapitre - et pas celui auquel vous pensez.

Dans Dublin, non daté. National Library - Clarke Collection - Woman on O Connell

Dans Dublin, non daté. National Library - Clarke Collection - Woman on O Connell Street

Pourquoi avez-vous choisi d’écrire cet article sous la forme d’un question-réponse?
Bonne question!  En hommage à un seul chapitre d’Ulysse, celui connu comme «l’épisode Ithaque», l’antépénultième chapitre de ce classique moderne qui est largement surévalué.   

A-t-il un autre nom?
Il est aussi connu comme le chapitre du « catéchisme ». C’est celui qui précède le soliloque climatique de Molly Bloom et celui que beaucoup sautent pour arriver directement aux méditations sexuelles de Molly.  Plus fondamentalement, c’est celui qui est écrit entièrement sous la forme d’un question-réponse - un hommage, une parodie, et une célébration gentiment ironique de la rhétorique interrogative du catéchisme théologique.

Pourquoi entreprendre cette tâche maintenant?
Deux raisons. La première est qu’un palmarès des 50 romans les plus surfaits est récemment paru dans le London Sunday Telegraph.  En fait, ils ont appelé ça "Ce ne sont pas les 50 livres qu’il faut lire avant de mourir," pour s’en prendre aux palmarès littéraires. Et le numéro un de la liste était Ulysse.

Comment le justifient-ils ?
Ils disent: « seul un ‘classique moderne’ pouvait faire une épopée expérimentale d’une journée de la vie d’homme qui prend des années à lire. Si la description au début du livre du protagoniste aux toilettes ne vous fait pas loucher, les quarante dernières pages, qui sont exemptes de toute ponctuation, le feront. »

Est-ce que c’est juste?
Evidemment, c’est délibérément de mauvaise foi, mais en général, Ulysse mérite un peu plus d’irrévérence.  On le discute toujours à voix basse, peut-être dans l’espoir que personne ne demandera quels chapitres on a sautés.

Alors, pensez-vous que l’on fait trop de cas d’Ulysse?
En général, oui. J’ai adoré Portrait de l’artiste en jeune homme de Joyce, mais je n’avais pas besoin de le voir retranscrit dans un format démesuré et perfusé d’un ton pompeux absolument mortel.  Ulysse est une épopée tarabiscotée, écrite dans un style trop affecté, pleine d’une érudition trop évidente, frimeuse, satisfaite d’elle-même, qui, avec son symbolisme boursouflé et ses sautes d’humeur, est uniquement lisible par des étudiants en fin de troisième cycle, qui demandent qu’on valide le temps qu’ils ont perdu en le lisant.
   
Pourquoi tant de haine?
Premièrement, Ulysse donne une mauvaise réputation et constitue une généalogie trompeuse pour « la littérature expérimentale ».  Deuxièmement, il est source d’autres erreurs commises par des romanciers postérieurs.

Que voulez-vous dire par une « généalogie trompeuse » pour la littérature expérimentale ?
Ce qui est le plus exaspérant, c’est bien sûr qu’on trouve toutes les astuces modernistes fatiguées et archaïques de Joyce dans Tristram Shandy de Laurence Sterne, ce roman incroyable du XVIIIe siècle qui dépasse Ulysse en tout et montre à quel point nous abaissons la barre quand il s’agit de consacrer des « génies » littéraires.

Et quelles erreurs commises par des artistes postérieurs?
Je pense à Thomas Pynchon après V. et Vente à la criée du lot 49, ses deux chefs-d’œuvre.  Je pense qu’il est clair que la suite, le boursouflé et presque incohérent L’arc en ciel de la gravité, fut sa tentative délibérée de créer son propre Ulysse, par révérence fourvoyée à Joyce. C’est une forme d’outrance bâclée dont il souffre depuis.

Alors, pourquoi vous pressez-vous pour défendre ce seul chapitre d’Ulysse?
Parce que je crois qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain.  (Oui, je sais, c’est exactement le genre de cliché dont Joyce se moque dans le chapitre Eumée.)  Ulysse devrait être considéré comme un mélange hétéroclite de fulgurances excellentes et de longs passages à la prétention fastidieuse.  Beaucoup trop de lecteurs renoncent à Ulysse avant que Buck Mulligan ne finisse de se raser - le bol argenté est comme un plateau eucharistique, voyez !  N’est-il pas profond ? - et ces lecteurs n’arrivent jamais à ce beau, tendre, méditatif, presque ultime chapitre « Ithaque » présenté sous la forme d’un question-réponse.  Le seul chapitre que vous devriez lire avant de mourir.

Et pourquoi pas le dernier chapitre Molly Bloom, celui dont tous les zélateurs d’Ulysse parlent ?
Je trouve que les hommes devraient s’abstenir de commenter le soliloque de Molly Bloom parce qu’ils se rendent toujours ridicules en le faisant.

Pourquoi?
C’est presque toujours une tentative transparente de prouver qu’ils savent de quoi ils parlent quand il s’agit des femmes et de la sexualité.  Presque tout commentaire masculin suppose que son auteur a un accès privilégié aux secrets de la sensibilité féminine et donc qu’il est qualifié pour juger si la représentation faite par Joyce dans le soliloque de Molly la décrit complètement.  C’est un test infaillible pour les imposteurs dans ce domaine.  Pour ne pas dire un stratagème de séduction pathétique trop employé par les spécialistes en littérature de langue anglaise. J’ai pitié pour ces pauvres filles qui ont dû entendre des interprétations multiples de « j’ai vraiment compris Molly Bloom, tu sais ».   

D’accord.  A part "Ithaque," existent-ils quelques aspects d’Ulysse auquel vous trouvez du mérite?
Effectivement, j’adore l’épisode “Les Bœufs du soleil,” dans lequel Joyce écrit des passages en prose successifs qui répliquent l’évolution stylistique de l’écriture anglaise de Chaucer jusqu’à l’époque moderne.  Il est habile et drôle et offre une illustration du progrès du langage et de la rhétorique, le contenu tenant ici entièrement dans le style.

Alors, où est le problème?
J’aime le chapitre des Bœufs pour toutes sortes de mauvaises raisons: c’est une fulgurance hermétique qui vous invite à rejoindre la société sécrète des spécialistes de littérature anglaise qui prennent un plaisir égoïste dans ce trait d’esprit.  Le chapitre pourrait être considéré comme un petit tour de force, mais il attire trop l’attention sur ses astuces démonstratives. (Confession complète : j’étais spécialiste en littérature de langue anglaise à l’université, si vous ne l’avez pas déjà deviné.)

Mais vous avez aussi écrit des mots attentionnés pour la discussion d’Hamlet dans le chapitre « Charbyde et Scylla ».
Oui, c’est vrai, dans The Shakespeare Wars, je fais l’éloge de la spéculation tendre et aimante de Joyce sur un épisode putatif de la vie de Shakespeare qui a une résonance émotionnelle particulière.  Elle est basée sur l’histoire apocryphe selon laquelle Shakespeare, lorsqu’il était acteur au Globe, jouait le spectre du père d’Hamlet.  Et donc au moment où le spectre appelle Hamlet, Shakespeare délivrait - puisqu’il avait perdu un fils prénommé Hamnet (ou Hamlet) quand le garçon n’avait que onze ans - une sorte d’appel poignant à son fils disparu du monde des vivants. C’est presque la seule spéculation biographique au sujet de Shakespeare pour laquelle j’ai la moindre indulgence, à la différence du fantasme infondé de Stephen Greenblatt sur l’origine de Shylock et du sophisme également sans fondement de James Shapiro dans lequel il suppose que Shakespeare voulait couper le dernier soliloque d’Hamlet.

N’êtes-vous pas en train de digresser?
Oui! C’est exactement la raison pour laquelle j’aime l’épisode “Ithaque.”  C’est la deuxième raison.  La forme d’un Question-Réponse permet au Questionneur à la fois de digresser et d’interrompre les digressions empilées sur les digressions afin de remettre le Répondant sur le sujet.

Qu’est-ce que le Questionneur a interrompu ici ?
Une digression naissante de ma part sur la vieille discussion critique sur la relation entre les noms “Hamlet” et “Hamnet” (toujours interchangeable au XVIe siècle), ce qui aurait obscurci mon point principal. 

Quel était votre point principal?
Joyce était sur la piste de quelque chose de vrai, pas forcement du point de vue historique, mais tout de même déchirant et métaphoriquement vrai, quand il met en scène un Shakespeare spectral appelant un Hamlet perdu.

Y-a-t-il d’autres éléments d’Ulysse que vous avez aimés mais dont vous vous retenez de parler ?

L’orthographe du son que fait le chat au début du chapitre Léopold Bloom. 

Pourriez-vous détailler ?
Tout le monde aime les premières lignes du chapitre Léopold Bloom :

«Monsieur Léopold Bloom se régalait des entrailles des animaux et des volatiles.  Il aimait une épaisse soupe d’abats, les gésiers au goût de noisette, un cœur farci rôti, des tranches de foie panées frites, des laitances de morue frites. »

(ndlr : les traductions d’Ulysse vient de la « nouvelle traduction » de 2004.)

Je n’entends rien ici sur le son du chat.  
OK, OK. Le «chat-échisme», pour ainsi dire, se trouve quelques paragraphes plus loin.  Joyce restitue l’imploration matinale d’un chat affamé sous la forme «Mrkgnao», une trouvaille géniale, à la fois indéniable et exacte, et qui transcende de loin le «Miaou» conventionnel.  

Vous êtes de nouveau en train de digresser. Retournons à l’épisode « Ithaque ».  Pourquoi l’aimez-vous tellement ?
Alors, considérons les quatre premières questions.  (J’ai omis les réponses.)

•    « Quelles routes parallèles Bloom et Stephen suivirent-ils en rentrant ? »

•    « De quoi délibérait le duumvirat au cours de son itinéraire ? »

•    « Bloom découvrait-il des facteurs communs de similarité entre leurs réactions respectives semblables et dissemblables au regard de l’expérience ? »

•    « Leurs opinions divergeaient-elles sur certains points? »

Qu’est-ce qui vous plait tant dans un récit qui précède de cette manière?
Alors, je pense que le signe d’une mauvaise écriture ou d’une écriture qui n’a pas été soignée est la transition fausse ou forcée.  Un récit en forme de Q&R dispense de toute prétention relative à la transition, évitant ainsi le problème.  Il est abrupt, enjoué, et il reconnaît les deux curiosités primales qui poussent la narration : le désir de savoir «qu’est-ce qui s’est passé après»? et le désir de savoir «c’est qui exactement cette personne ou ces personnes à qui il s’est passé ce qui s’est passé»? 

Et qu’est-ce qui le rend différent d’un récit ordinaire ?

D’abord, il présente deux personnages nouveaux, M. Q et M. R, qui planent anonymement sur les pérégrinations des deux protagonistes préalablement présentés et conversent au sujet de leurs personnalités et des situations passées et présentes.  Peu après, M. Q et M. R se révèlent aussi avoir des personnalités divergentes - et des approches divergentes au niveau métaphysique.

Qu’est-ce que vous voulez dire par là, parbleu?

Comment M. A sait-il tellement de choses, est-il le Créateur de tout dans le livre?  Est-ce qu’A représente l’auteur ?  Et A, a-t-il créé R aussi ?  Et les questions de R aussi ? Mais M. Q semble être dans le même espace que M. R.  Les questions au sujet de la fiction que ce chapitre soulève font tourner la tête d’une façon agréable.

Pourquoi agréable?
Un récit ordinaire prend ces choses comme « données » ou vous donne l’impression que vous n’êtes pas sophistiqué si vous vous demandez qui est le narrateur et ce qu’il sait.  Il y a quelque chose de touchant à voir ce récit sembler s’intéresser au fait que vous savez certaines choses.  Un récit ordinaire agit comme s’il ne s’intéressait pas à ce qui vous intéresse, seulement à ce qui l’intéresse lui, il prend des airs supérieurs en vous faisant deviner.  La forme d’un Q&R vous fait demander pourquoi la question se pose.  Il ne s’agit pas d’entasser des astuces littéraires, mais plutôt de les démonter pour voir comment elles sont faites.

Laquelle est la plus révélatrice de ces quatre premières questions?
La réponse à la quatrième question sur laquelle leurs opinions vont diverger : « Bloom était secrètement en accord avec la rectification par Stephen de l’anachronisme qui fixait la date de la conversion au christianisme de la nation irlandaise druidique par Patrick fils de Calpornius, fils de Potitus, fils d’Odyssus, mandaté par le pape Célestin I en l’an 432 sous le règne de Leary, à l’an 260 environ sous le règne de Cormac MacArt … »  

Qu’est-ce que cela a à faire avec le prix de la baguette?
Ainsi il suggère une conversation entre deux personnes qui diffèrent en beaucoup de points mais qui sont toutes les deux d’une érudition sans finesse et il suggère aussi la communion spirituelle que cette absence de finesse leur donne.  (J’adore aussi la référence au Ulysse mythologique).

Y a-t-il une autre motivation dans votre intérêt pour le procédé narratif du catéchisme?
Pour être honnête, ce n’est que depuis peu de temps que je suis fasciné par le chapitre du catéchisme et la manière dont il emploie la technique narrative et méditative.  Mais j’adore la manière dont la forme peut faire avancer les choses et aussi leur permettre de s’arrêter.  Le mode interrogatif peut doter le récit d’une profondeur, d’un sens du détail, et d’une dimension souvent surprenants.

Mais ce n’est pas tout, n’est-ce pas?
Vous commencez à manquer de la discrétion. Si vous voulez le savoir, j’expérimente actuellement la méthode catéchiste comme une manière pour faire de la fiction, me demandant si tout un roman peut être raconté de cette manière.

Quelle sorte de roman?
Une histoire d’amour basée à New York.

Quel est le problème?
Alors, le problème technique qui m’assaille est mon affinité pour la digression.  J’ai dû recourir à cette technique catéchiste pour vaincre ma tendance à entasser digression sur digression plutôt que de faire avancer le récit.

Décrivez votre prise de conscience sur l’intérêt de cette forme de récit.
Je cherchais à décrire une soirée à Tribeca où mon protagoniste a rencontré son nouvel amour, et ça m’a pris tellement du temps pour finir mes maintes observations sur les hors d’œuvres que finalement, au comble de la frustration, j’ai tapé : ALLEZ, MERDE, TU PEUX AU MOINS DECRIRE LA ROBE QU’ELLE PORTAIT !! Et je me suis rendu compte que j’entendais un écho de l’impatient M. Q, et du coup, j’ai compris pourquoi Joyce l’a aimé.  La façon dont il coupe la possibilité de digresser sans fin lui permet d’arriver au cœur de la chose.

Y-a-il d’autres raisons pour lesquelles vous voulez que les gens lisent l’épisode “Ithaque” ?
Pour n’en citer qu’une, je pense qu’elle offre quelques uns des plus beaux passages que Joyce a écrit dans toute son oeuvre.

Par exemple?
Celui-ci « A quel spectacle furent-ils confronté quand ils, d’abord l’hôte, puis l’invité, émergèrent silencieusement, doublement sombres, de l’obscurité par un passage à l’arrière de la maison dans la pénombre du jardin ? »
Et A répond: « L’arbreciel d’étoiles constellé de fruits humides bleunuit. »

Et?
Les quatre pages suivantes d’une prose transcendentalement belle qui sont surtout constituées des méditations de Bloom sur les constellations et la lune.  Une partie de l’écriture la plus lyrique et spirituelle de tout Ulysse.
 
Quel est votre conseil pour les lecteurs de cette colonne?
Ne mourez pas avant d’avoir lu ces passages.

Décrivez sa robe.  
C’était une robe droite courte, noire et sans manche.

Autre chose?
C’était une Betsey Johnson.

Y avait-il une signification particulière attachée à cette robe ?
oui, il dit oui

Par Ron Rosenbaum

Traduit par Holly Pouquet

Photo de la couverture d'Ulysse, première édition. Photo de Joyce, autour de 1918, Cornell Joyce Collection

Ron Rosenbaum
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